‹ Œuvres;Chapitre 208 sur 422 · SCÈNE IL NÉRON, NARCISSE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL NÉRON, NARCISSE

NARCISSE

Grâces aux Dieux, Seigneur, Junie entre vos mains

Vous assure aujourd'hui du reste des Romains.

Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance, 375

Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance.

Mais que vois-je ? Vous-même, inquiet, étonné,

Plus que Britannicus paroissez consterné.

Que présage à mes yeux cette tristesse obscure,

Et ces sombres regards errants à Taventure? 38 o

Tout vous rit : la fortune obéit à vos vœux.

NÉRON

Narcisse., c'en est fait, Néron est amoureux.

NARCISSE

Vous?

NÉRON

Depuis un moment, mais pour toute ma vie*. J'aime, que dis-je aimer? j'idolâtre Junie.

NARCISSE

Vous l'aimez?

NÉRON

Excité d'un désir curieux, 3 8 5

Cette nuit je l'ai vue. arriver en ces lieux. Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, Qui brilloient au travers des flambeaux et des armes : Belle, sans ornements, dans le simple appareil ^

ï. Les éditions de 1670 et de 1676 n'ont qu'une virgule, et les suivantes ont un point après vie.

2. F ar. Belle, sans ornement, dans le simple appareil. (1670 et 76) — Les éditions de 1700 (Amsterdam) , de 1736, de 1807 , de 1808 et celle de M. Aimé-Martin écrivent aussi ornement, sans s. Ces trois dernières, de même que l'impression de 1750 (Amsterdam), n'ont pas de virgule après belle. J. Racine, n 18

274 BRITANNICUS

D'une beauté qu'on vient arracher au sommeil. 390

Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,

Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs

Relevoient de ses yeux les timides douceurs.

Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue, 39 5

J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :

Immobile, saisi d'un long étonnement.

Je l'ai laissé passer dans son appartement.

J'ai passé dans le mien. C'est là que solitaire,

De son image en vain j'ai voulu me distraire : 400

Trop présente à mes yeux, je croyois lui parler 5

J'aimois jusqu'à ses pleurs que je faisois couler.

Quelquefois, mais trop tard, je lui demandois grâce;

J'employois les soupirs, et même la menace.

Voilà comme, occupé de mon nouvel amour, 4 o 5

Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.

Mais je m'en fais peut-être une trop belle image;

Elle m'est apparue avec trop d'avantage :

Narcisse, qu'en dis- tu?

NARCISSE

Quoi, Seigneur? croira-t-on Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ? 410

NÉRON

Tu le sais bien, Narcisse; et soit que sa colère

M'imputât le malheur qui lui ravit son frère ;

Soit que son cœur, jaloux d'une austère fierté.

Enviât à nos yeux sa naissante beauté ;

Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée, 4 1 5

Elle se déroboit même à sa renommée*

Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour,

Dont la persévérance irrite mon amour.

Quoi, Narcisse? tandis qu'il n'est point de Romaine

Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine, 420

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