HP' JUNIE
Et quel est donc, Seigneur, cet époux?
NÉRON
Moi, Madame.
JUNIE
Vous?
NÉRON
Je vous nommerois, Madame, un autre nom. Si j'en savois quelque autre au-dessus de Néron. Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire , J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'Empire. Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor En quelles mains je dois confier ce trésor. Plus je vois que César, digne seul de vous plaire, En doit être lui seul l'heureux dépositaire , 5 8 o
Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains A qui Rome a commis l'empire des humains. Vous-même, consultez vos premières années. Claudius à son fils les avoit destinées ; Mais c'étoit en un temps où de l'Empire entier 58 5
BRITANNICUS
Il croyoit quelque jour le nommer l'héritier.
Les Dieux ont prononcé. Loin de leur contredire,
C'est à vous de passer du côté de l'Empire.
En vain de ce préseat ils m'auroient honoré ,
Si votre cœur devoit en être séparé ; 590
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes;
Si tandis que je donne aux veilles, aux alarmes
Des jours toujours à plaindre et toujours enviés ,
Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.
Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage ; 595
Rome , aussi bien que moi , vous donne son suffrage ,
Répudie Octavie , et me fait dénouer
Un hymen que le ciel ne veut point avouer.
Songez-y donc , Madame , et pesez en vous-même
Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime , 600
Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés* ,
Digne de l'univers à qui vous vous devez ^.
JUNIE
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d'une même journée,
Comme une criminelle amenée en ces lieux ; 6 o 5
Et lorsque avec frayeur je parois à vos yeux ,
Que sur mon innocence à peine je me fie ,
Vous m'ofïrez tout d'un coup la place d'Octavie.
J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité 610
1. Trop longtemps captivés, c'est-à-dire trop longtemps tenus dans l'ombre. Un peu plus loin Britannicus dit à Junie (vers 716):
Quoi? déjà votre amour souffre qu'on le captive?
et il entend par là qu'on le tienne captif, qu'on lui ôte sa liberté. L'emploi du verbe captiver n'est pas très-différent pour le sens dans les deux passages : il paraît plus heureux et plus clair dans le second.
2. Far. Digne de l'univers à qui vous les devez. (1670 et 76)
3. L'édition de 1702 a : cette dignité. Cette faute d'impression a été reproduite par les éditions de 171 3 et de 1728.