ACTE II, SCÈNE lïl
Et pouvez-vous , Seigneur, souhaiter qu'une fille
Qui vit presque en naissant éteindre sa famille ,
Qui dans l'obscurité nourrissant sa douleur,
S'est fait une vertu conforme à son malheur,
Passe subitement de cette nuit profonde 6 1 5
Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde,
Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté ,
Et dont une autre enfin remplit la majesté ?
NÉRON
Je vous ai déjà dit que je la répudie.
Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. 620
N'accusez point ici mon choix d'aveuglement ;
Je vous réponds de vous : consentez seulement.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire;
Et ne préférez point à la solide gloire
Des honneurs dont César prétend vous revêtir, 625
La gloire d'un refus, sujet au repentir.
JUNIE
Le ciel connoît. Seigneur, le fond de ma pensée.
Je ne me flatte point d'une gloire insensée :
Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;
Mais plus ce rang sur moi répandroit de splendeur ^ 6 3©
Plus il me feroit honte, et mettroit en lumière *
Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière.
NÉRON
C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin ,
Madame; et l'amitié ne peut aller plus loin.
Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère ^. 63 5