‹ Œuvres;Chapitre 23 sur 422 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Ami, n'accable point un malheureux qui t'aime *.

T'ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?

Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs. 40

Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille

En faveur de Pyrrhus , vengeur de sa famille ^,

Tu vis mon désespoir; et tu m'as vu depuis

Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.

Je te vis à regret , en cet état funeste , 4 5

Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,

Toujours de ma fureur interrompre le cours,

Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.

Mais quand je me souvins que parmi tant d'alarmes

Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes ^, 5o

Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris

Voulut en l'oubliant punir tous ses mépris*.

1. f^ar. Ami, n'insulte point un malheureux qui t'aime. (i668 et 78)

2. Oreste, dans V Andromaque d'Euripide (vers 948-963) , accuse aussi Ménélas de ce manque de foi. Il dit à Hermione :

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3. Voltaire, comme le fait remarquer la Harpe, a imité ce vers dans la Henriadcy chant IX :

D'Estrée à son amant prodiguait ses appas.

Mais le vers de Voltaire serait un mauvais commentaire de celui de Racine. «Oreste, dit Louis Racine, veut dire seulement qu'Hermione, qui l'a oublié, ne songe qu'à plaire à Pyrrhus. » L'expression si poétique et si passionnée que le poète lui a mise dans la bouche, fut de bonne heure détournée de son vrai sens par la malignité de la critique. Subligny [Folle querelle^ acte III, scène iv) en fait l'objet d'une raillerie vulgaire.

4. Var. Voulut, en l'oubliant, venger tous ses mépris [a). (r668 et 78)

{a) Subligny avait dit dans la Préface de la FoVe querelle : « Tant qu'il écrira ainsi, on dira toujours qu'il exprime ses pensées à contre-sens, parce qu'on voit bien qu'il a prétendu dire : ^unir ses mépris, et non pas les ven-

ANDROMAQUE

Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;

Je pris tous mes transports pour des transports de haine;

Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits, 5 5

Je défiois ses yeux de me troubler jamais.

Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.

En ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce * ;

Et je trouvai d'abord ses princes rassemblés ,

Qu'un péril assez grand sembloit avoir troublés. 60

J'y courus. Je pensai que la guerre et la gloire

De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;

Que mes sens reprenant leur première vigueur,

L'amour achèveroit de sortir de mon cœur.

Mais admire avec moi le sort dont la poursuite 6 5

Me fait courir alors au piège que j'évite^.

J'entends de tous côtés qu'on menace Pyrrhus ;

Toute la Grèce éclate en murmures confus;

On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse

Il élève en sa cour l'ennemi de la Grèce , 7 o

Astyanax , d'Hector jeune et malheureux fils ,

Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.

J'apprends que pour ravir son enfance au supplice

Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse ,

Tandis qu'un autre enfant , arraché de ses bras , 7 5

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

On dit que peu sensible aux charmes d'Hermione,

Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;

Ménélas , sans le croire , en paroît affligé ,

1. Var, Dans ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce. (1668-87)

2. Var. Me fait courir moi-même au piège que j'évite (a). (1668 et 78)

ger. » Bien que cet emploi, un peu latin peut-être, du verbe venger n'eût, ce nous semble, rien de choquant, Racine, comme l'on voit, a tenu compte de la critique.

(a) « Ce moi-même^ avait dit Subligny (acte III , scène viii) , n'est-il pas une belle cheville ? » Il avait, au même endroit, fait sur ce vers et sur le précédent d'autres chicanes, auxquelles Racine , avec raison, ne s'est pas rendu.

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