‹ Œuvres;Chapitre 22 sur 422 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ORESTE, PYLADÉ.

ORESTE

Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle ,

Ma fortune va prendre une face nouvelle ;

Et déjà son courroux semble s'être adouci,

Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici*.

Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste ^ 5

Présenteroit d'abord Pylade aux yeux d'Oreste?

Qu'après plus de six mois que je t'avois perdu,

A la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?

PYLADE

J'en rends grâces au ciel , qui m' arrêtant sans cesse Sembloit m 'avoir fermé le chemin de la Grèce , i o

1. H. Latouche, dans sa notice sur André Chénier {Poésies André Chénier, Paris, i844} pages xix et xx), raconte que lorsque Roucher et André Chénier étaient sur la charrette qui les conduisait tous deux au supplice , ils récitèrent ces premiers vers d'Andromaque, qui prenaient en ce moment pour eux un sens si touchant. Mais peut-être, comme on paraît le croire généralement aujourd'hui, n'est-ce là qu'une ingénieuse légende.

2. f^ar. Qui m'eût dit qu'un rivage à mes yeux si funeste. (1668-87)

ANDROMAQUE

Depuis le jour fatal que la fureur des eaux

Presque aux yeux de l'Epire écarta nos vaisseaux*.

Combien dans cet exil ai-je souffert d'alarmes !

Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,

Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger

Que ma triste amitié ne pouvoit partager !

Surtout je redoutois cette mélancolie

Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.

Je craignois que le ciel , par un cruel secours ,

Ne vous offrît la mort que vous cliercbiez toujours. 20

Mais je vous vois, Seigneur; et si j'ose le dire,

Un destin plus beureux vous conduit en Epire :

Le pompeux appareil qui suit ici vos pas

N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas.

ORESTE

Hélas ! qui peut savoir le destin qui m'amène ? 2 5

L'amour me fait ici chercher une inhumaine. Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort , Et si je viens chercher ou la vie ou la mort?

PYLADE

Quoi ? votre âme à l'amour en esclave asservie Se repose sur lui du soin de votre vie ? 3 o

Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers? Pensez- vous qu'Hermione , à Sparte inexorable , Vous prépare en Épire un sort plus favorable? Honteux d'avoir poussé tant de vœux superflus , 3 5 Vous l'abhorriez; enfin vous ne m'en parliez plus. Vous me trompiez, Seigneur.

ORESTE

Je me trompois moi-même.

i.Far. Presque aux yeux de Mycène écarta nos vaisseaux. (1668 et 73) 11, Far, Par quels charmes, après tant de tourments soufferts, Peut-il vous inviter à rentrer dans ses fers? (1668-87)

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