ACTE III, SCÈNE VIII. 3o
Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force, Les emprisonnements , le rapt et le divorce ?
NÉRON
Rome ne porte point ses regards curieux
Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux. io5o
Imitez son respect.
BRITANNICUS
On sait ce qu'elle en pense.
NÉRON
Elle se tait du moins : imitez son silence.
BRITANNICUS
Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.
NÉRON
Néron de vos discours commence à se lasser.
BRITANNICUS
Chacun devoit bénir le bonheur de son règne. i o 5 5
NÉRON
Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne*.
BRITANNICUS
Je connois mal Junie, ou de tels sentiments Ne mériteront pas ses applaudissements.
NÉRON
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire ,
Je sais l'art de punir un rival téméraire. 1060
BRITANNICUS
Pour moi , quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler .
I. "Dans Ocûavie (vers 457-459) un dialogue entre Néron et Sénèque offre quelques traits semblables :
KERO. Decet timeri Cœsarem. senec. At plus diligi.
NERO. Metuant necesse est
Jussisque nostris pareant
J. Racine, ii 30
3o6 BRITANNICUS.
NÉRON
Souhaitez-la : c est tout ce que je vous puis dire'.
BRITANNICUS
Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire.
NÉRON
Elle vous Ta promis, vous lui plairez toujours. io6 5
BRITANNICUS
Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.
NÉRON
Je vous entends. Hé bien, gardes!
Que faites-vous ?
C'est votre frère. Hélas ! c'est un amant jaloux. 1070 Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie. Ah ! son bonheur peut-il exciter votre envie ? Souffrez que de vos cœurs rapprochant les liens , Te me cache à vos yeux , et me dérobe aux siens . Ma fuite arrêtera vos discordes fatales ; 1075 Seigneur, j'irai remplir le nombre des Vestales. Ne lui disputez plus mes vœux infortunés : Souffrez que les Dieux seuls en soient importunés.
NÉRON
L'entreprise, Madame, est étrange et soudaine.
Dans son appartement , gardes , qu'on la remène. 1080
Gardez Britannicus dans celui de sa sœur.
^ BRITANNICUS
C'est ainsi que Néron sait disputer un cœur.
I. Corneille [Pompée^ acte III, scène ii, vers 927 et 928) fait dire à César parlant à Ptolémée :
Vous craigniez ma clémence ! ali ! n'ayez plus ce soin ; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin,
Geoffroy rappelle que, dans le vers de Racine, le Kain prononçait souhaitez-la avec un accent que n'avaient pas oublié ceux qui l'avaient entendu.