ACTE IV, SCENE III
Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner ? Néron dans tous les cœurs est -il las de régner? 1 3 3o Que dira-t-on de vous ? Quelle est votre pensée ?
NÉRON
Quoi? toujours enchaîné de ma gloire passée, J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour? Soumis à tous leurs vœux, à mes désirs contraire, 1 33 5 Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire * ?
BURRHUS
Et ne suffit-il pas , Seigneur, à vos souhaits ^
Que le bonheur public soit un de vos bienfaits?
C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître.
Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours V ê tr e : i 3 4 o
Le chemin est tracé , rien ne vous retient plus;
Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus.
Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime ,
Il vous faudra , Seigneur, courir de crime en crime ,
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés , r 3 4 5
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés^.
Britannicus mourant excitera le zèle
De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs.
Qui , même après leur mort , auront des successeurs * :
1. On croit surprendre dans Corneille (Tife et Bérénice, vers 991 et 992) une réminiscence du vers de Racine :
N'êtes-vous dans ce trône, où tant de monde aspire, Que pour assujettir l'Empereur à l'Empire ?
2. Sénèque, dans la tragédie d'Octavie (vers 472-491), parle à Néron dans le même sens. Mais Racine n'a rien trouvé à imiter directement dans les faibles vers du tragique latin. II a, au contraire, dans ce discours de Burrhus fait beaucoup d'emprunts au traité de la Clémence de Sénèque. Nous allons les signaler.
3. « Hoc inter cœtera vel pessimum habet crudelitas, quod perseveran-
a dum est, nec ad meliora patet regressus ; scelera enim sceleribus tuenda a sunt. M (Sénèque, de Clef?ientia, livre I, chapitre xiii.)
4. « Regia crude'itas auget inimicorum numerum toUendo. Parentes enim
BRITANNICUS
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'univers , il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Ah ! de vos premiers ans l'heureuse expérience 1 3 5 5
Vous fait-elle , Seigneur, haïr votre innocence ?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés?
Dans quel repos , ô ciel ! les avez-vous coulés !
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :
« Partout, en ce moment, on me bénit , on m'aime* ;
On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer ^ ;
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer;
Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage;
Je vois voler partout les cœurs à mon passage M »
Tels étoient vos plaisirs. Quel changement, ô Dieux!
Le sang le plus abject vous étoit précieux*.
Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable
Vous pressoit de souscrire à la mort d'un coupable ;
Vous résistiez, Seigneur, à leur sévérité:
a liberique eorum qui interfecti sunt , et propinqui , et amici, in locum sia- « gulorum succédant. » (Sénèque, de Clementia^ livre I, chapitre viii.) Corneille a puisé à la même source, dans Cinna :
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter ;
Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile :
Une tête coupée en fait renaître mille ;
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
(Cinna, acte IV, scène ii, vers ii63-ii68.)
1. a Juvat.... ita loqui secuna : « Ex nostro responso lœtitise causas populi
« urbesque concipiunt, etc. » (De Clementia, livre I, chapitre i.)