‹ Œuvres;Chapitre 293 sur 422 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Je l'aï vue à genoux consacrer ses fureurs.

Je ne prends point pour juge une cour idolâtre , 3 5 5

Paulin : je me propose un plus noble théâtre* ;

Et sans prêter l'oreille à la voix des flatteurs ,

Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs.

Vous me l'avez promis. Le respect et la crainte

Ferment autour de moi le passage à la plainte; 36o

Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux,

Je vous ai demandé des oreilles , des yeux ;

J'ai mis même à ce prix mon amitié secrète :

J'ai voulu que des cœurs vous fussiez l'interprète ;

Qu'au travers des flatteurs votre sincérité 365

Fît toujours jusqu'à moi passer la vérité.

Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espère?

Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère ?

Dois-je croire qu'assise au trône des Césars ,

Une si belle reine offensât ses regards? 370

PAULIN

N'en doutez point, Seigneur: soit raison, soit caprice^, j

Rome ne l'attend point pour son impératrice.

On sait qu'elle est charmante; et de si belles mains '

Semblent vous demander l'empire des humains.

Elle a même , dit-on , le cœur d'une Romaine ; 375

Elle a mille vertus. Mais, Seigneur, elle est reine.

Rome , par une loi qui ne se peut changer,

N'admet avec son sang aucun sang étranger,

Et ne reconnoît point les fruits illégitimes

Qui naissent d'un hymen contraire à ses maximes* . 3 8 o

1. Far. Paulin : je me propose un plus ample théâtre. (1671-87)

2. Far, Wen doutez point, Seigneur : soit raison, ou caprice. (1671-87)

3. On fut persuadé dans le temps que quelque raison particulière avoit engagé l'auteur à se servir de cette expression. [Louis Racine, dans ses Remarques sur Bérénice.) — Louis Racine ne nous dit point à quelles belles mains on crut que le poète avait voulu faire allusion. C'était probablement à celles de la princesse qui avait indiqué le sujet de la pièce.

4. On peut comparer dans le Nicomède de Corneille (acte I, scène 11, vers

BÉRÉNICE

D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses ruis,

Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois,

Attacha pour jamais une haine puissante*,

Et quoiqu'à ses Césars fidèle , obéissante,

Cette haine , Seigneur, reste de sa fierté , ^ 3 8 5

Survit dans tous les cœurs après la liberté^

Jvi§s y qui le premier la soumit à ses armes ,

Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes ,

Brûla pour Cléopatre, et sans se déclarer.

Seule dans T Orient la laissa soupirer. igo

Antoine, qui l'aima jusqu'à l'idolâtrie.

Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie ,

Sans oser toutefois se nommer son époux.

Rome l'alla chercher jusques à ses genoux ,

Et ne désarma point sa fureur vengeresse, 395

Qu elle n'eût accablé l'amant et la maîtresse.

Depuis ce temps. Seigneur, Caligula, Néron,

Monstres dont à regret je cite ici le nom.

Et qui ne conservant que la figure d'homme ,

Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome , 400

Ont craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeux

Allumé le flambeau d'un hymen odieux.

Vous m'avez commandé surtout d'être sincère.

De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère ,

Des fers de Claudius Félix encor flétri , 405

De deux reines. Seigneur, devenir le mari*;

1 56-182) le passage où Wicomède rappelle ironiquement à Attale ces maximes de Rome.

I. « Ce Félix si connu par Tacite et par Josèplie, dit l'abl)é du Bos [Réflexions critiques j i^^ partie, section xxix) , n'épousa jamais qu'une reine ou fille d'un sang royal, qui fut Drusille. » L'érudition de l'alibé du Bos est en défaut. Claudius ou Antonius Félix fut, suivant Suétone [Claudius, chapitre xxviii), le mari de trois reines, <i trium reginarum maritus ; » et d'après Suétone, Corneille a dit dans Othon (vers 5io) :

Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines. — Tacite {Histoires^ livre V, chapitre ix) nomme l'une de ces veines : Drusille,

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