ACTE II, SCÈNE II
Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse,
Ces deux reines étoient du sang de Bérénice.
Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards*,
Faire entrer une reine au lit de nos Césars, 4 1 »
Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines
Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes P
C'est ce que les Romains pensent de votre amour ;
Et je ne réponds pas, avant la fin du jour,
Que le sénat, chargé des vœux de tout l'Empire , 415
Ne vous redise ici ce que je viens de dire;
Et que Rome avec lui tombant à vos genoux.
Ne vous demande un choix digne d'elle et de vous.
Vous pouvez préparer, Seigneur, votre réponse.
TITUS
Hélas ! à quel amour on veut que je renonce ! 420
PAULIN
Cet amour est ardent, il le faut confesser.
TITUS
Plus ardent mille fois que tu ne peux penser, Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaire De la voir chaque jour, de l'aimer, de lui plaire. J'ai fait plus (je n ai rien de secret à tes yeux) : 425 J'ai pour elle cent fois rendu grâces aux Dieux D'avoir choisi mon père au fond de l'Idumée, D'avoir rangé sous lui l'Orient et l'armée, Et soulevant encor le reste des humains , Remis Rome sanglante en ses paisibles mains. 4 3o
' J'ai même souhaité la place de mon père , Moi , Paulin , qui cent fois , si le sort moins sévère
petite-fille d'Antoine et de Cléopatre. Racine a pu dire qu'elle était du sang de Bérénice, qui descendait aussi de Cléopatre. Josèphe [Antiquités juives, livre XX, cliapitre vu) en fait connaître une autre, qui s'appelait également Drusille, et qui était sœur d'Agrippa et de Bérénice. On ne cônnaît pas la troisième. Félix éiait, ainsi que son frère Pallas^ un affranchi de Claude. I. Var. Et vous pourrie/, Seigneur, sans blesser nos regards. (1671-87)
BÉRÉNICE
Eût voulu de sa vie étendre les liens ,
Aurois donné mes jours pour prolonger les siens :
Tout cela (qu'un amant sait mal ce qu'il désire ! ) 435
Dans l'espoir d'élever Bérénice à l'Empire,
De reconnoître un jour son amour et sa foi,
Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi.
Malgré tout mon amour, Paulin , et tous ses charmes * ,
Après mille serments appuyés de mes larmes , 440
Maintenant que je puis couronner tant d'attraits ,
Maintenant que je l'aime encor plus que jamais,
Lorsqu'un heureux hymen , joignant nos destinées ,
Peut payer en un jour les vœux de cinq années ,
Je vais, Paulin.... O ciel ! puis-je le déclarer? 445
PAULIN
Quoi, Seigneur?
TITUS
Pour jamais je vais m'en séparer.
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre. Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t' entendre,
jJe voulois que ton zèle achevât en secret
|De confondre un amour qui se tait à regret. 4 5o
TBérénice a longtemps balancé la victoire ;
Et si je penche enfin du côté de ma gloire ,
Crois qu'il m'en a coûté , pour vaincre tant d'amour,
Des combats dont mon cœur saignera plus d'un jour.
J'aimois , je soupirois dans une paix profonde : 4 5 5
Un autre étoit chargé de l'empire du monde ;
Maître de mon destin , libre dans mes soupirs ,
Je ne rendois qu'à moi compte de mes désirs.
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père.
Dès que ma triste main eut fermé sa paupière , 460
De mon aimable erreur je fus désabusé :
I. f^ar. Avec tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes. (1671)