ACTE III, SCENE II
Suivez les doux transports où l'amour vous invite.
ANTIOCHUS
Arsace, je me vois chargé de sa conduite;
Je jouirai longtemps de ses chers entretiens ,
Ses yeux même pourront s'accoutumer aux miens; 790
Et peut-être son cœur fera la dififérence
Des froideurs de Titus à ma persévérance.
Titus m'accable ici du poids de sa grandeur :
Tout disparoît dans Rome auprès de sa splendeur;
Mais quoique l'Orient soit plein de sa mémoire , 795
Bérénice y verra des traces de ma gloire.
ARSACE
N'en doutez point. Seigneur, tout succède à vos vœux.
ANTIOCHUS
Ah ! que nous nous plaisons à nous tromper tous deux !
ARSACE
Et pourquoi nous tromper ?
Quoi? je lui pourrois plaire?
Bérénice à mes vœux ne seroit plus contraire? 800 Bérénice d'un mot llatteroit mes douleurs? Penses-tu seulement que parmi ses malheurs , Quand l'univers entier négligeroit ses charmes , L'ingrate me permît de lui donner des larmes, Ou qu'elle s'abaissât jusques à recevoir 8o5 Des soins qu'à mon amour elle croiroit devoir?
ARSACE
Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce? Sa fortune. Seigneur, va prendre une autre face *. Titus la quitte.
I. Ce vers rappelle ces mots d'Oreste dans la première scène Androniaque (vers 2) :
Ma fortune va prendre une face nouvelle.
BÉRÉNICE
ANTIOCHUS
Hélas ! de ce graud changement Il ne me reviendra que le nouveau tourment 8 1 o
D'apprendre par ses pleurs à quel point elle l'aime. Je la verrai gémir; je la plaindrai moi-même. Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.
ARSACE
Quoi.^* ne vous plairez-vous qu'à vous gêner sans cesse? Jamais dans un grand cœur vit-on plus de foiblesse * ? Ouvrez les yeux, Seigneur, et songeons entre nous Par combien de raisons Bérénice est à vous. Puisque aujourd'hui Titus ne prétend plus lui plaire, ; Songez que votre hymen lui devient nécessaire. 820
Nécessaire !
ARSACE
A ses pleurs accordez quelques jours; De ses premiers sanglots laissez passer le cours : Tout parlera pour vous, le dépit, la vengeance, L'absence de Titus , le temps , votre présence , Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir, 825 Vos deux Etats voisins, qui cherchent à s'unir. L'intérêt, la raison, l'amitié, tout vous lie.
ANTIOCHUS
Oui, je respire, Arsace, et tu me rends la vie ^ : J'accepte avec plaisir un présage si doux. Que tardons-nous? Faisons ce qu'on attend de nous. Entrons chez Bérénice; et puisqu'on nous l'ordonne,
ï. Piacine s'est presque copié lui-même. Il avait dit ailleurs {^Andrornaque, vers 298) :
Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de foiblesse ? 2. P'ar. Ah! je respire, Arsace, et tu me rends la vie. (1671-87)