SCENE IV
TITUS, seul.
Hé bien ! Titus, que viens-tu faire?
Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire? Tes adieux sont-ils prêts? T'es -tu bien consulté? Ton cœur te promet-il assez de cruauté? 990 Car enfin au combat qui pour toi se prépare C'est peu d'être constant, il faut être barbare. Soutiendrai- je ces yeijx dont la douce langueur Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur? Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes, Attachés sur les miens , m'accabler de leurs larmes, Me souviendrai -je alors de mon triste devoir?
I. Ou le théâtre reste vide, ou Titus voit Bérénice : s'il la voit, il doit donc dire qu'il l'évite, ou lui parler. [Foltaire.) — « Il est clair, dit la Harpe, que le théâtre reste vide. » L'abbé de Villars (p. 28) reproche à Racine « de ne s'être pas mis en peine de la liaison des scènes et d'avoir laissé plusieurs fois le théâtre vide. »
Pourrai-je dire enfin : « Je ne veux plus vous voir?
Je viens percer un cœur que j'adore, qui m'aime. >»
Et pourquoi le percer? Qui l'ordonne? Moi-même. looo
Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits?
L'entendons-nous crier autour de ce palais?
Vois-je l'Etat penchant au bord du précipice?
Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice?
Tout se tait; et moi seul , trop prompt à me troubler,
J'avance des malheurs que je puis reculer.
Et qui sait si sensible aux vertus de la Reine ,
Rome ne voudra point l'avouer pour Romaine?
Rome peut par son choix justifier le mien.
Non , non , encore un coup , ne précipitons rien, i o i o
Que Rome avec ses lois mette dans la balance
Tant de pleurs , tant d'amour, tant de persévérance :
Rome sera pour nous.... Titus, ouvre les^eux!
Quel air respires-tu? N'es-tu pas dans ces lieux
Où la haine des rois , avec le lait sucée*, i o i 5
Par crainte ou par amour ne peut être effacée?
Rome jugea ta reine en condamnant ses rois.
N'as-tu pas en naissant entendu cette voix?
Et n'as-tu pas encore ouï la renommée
T' annoncer ton devoir jusque dans ton armée? roao
Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas ,
Ce que Rome en jugeoit, ne l'en tendis-tu pas?
Faut-il donc tant de fois te le faire redire?
Ah! lâche, fais l'amour, et renonce à l'Empire^ :
1. Les éditions de 1687 et de 1697 ont l'ancienne orthographe succée; celles de 1671 et de 1676 portent sucée.