BÉRÉNICE, TITUS
BÉRÉNICE, en sortant.
Non, laissez-moi, vous dis-je.
En vain tous vos conseils me retiennent ici : Il faut que je le voie. Ah, Seigneur! vous voici.
Hé bien , il est donc vrai que Titus m'abandonne ? Il faut nous séparer; et c'est lui qui l'ordonne.
TITUS
N'accablez point , Madame , un prince malheureux. 1045
I. C'est le mot de Titus que Suétone {Titus, chapitre vin) nous a conservé: « Amis, j'ai perdu ma journée : » « Recordatus quondam super cœnam quod « nihil cuiquam toto die praestitisset , memorabilem illam meritoque laudatam « vocem edidit : Amici, diem perdidi. »
422 BÉRÉNICE
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux*.
Un trouble assez cruel m'agite et me dévore,
Sans que des pleurs si chers me déchirent encore.
Rappelez bien plutôt ce cœur, qui tant de fois
M'a fait de mon devoir reconnoître la voix. io5o
Il en est temps. Forcez votre amour à se taire;
Et d'un œil que la gloire et la raison éclaire
Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur.
Vous-même contre vous fortifiez mon cœur :
Aidez- moi, s'il se peut, à vaincre sa foiblesse^, io55
A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse;
Ou si nous ne pouvons commander à nos pleurs ,
Que la gloire du moins soutienne nos douleurs ,
Et que tout l'univers reconnoisse sans peine
Les pleurs d' un empereur et les pleurs d'une reme. 1060
Car enfin , ma princesse , il faut nous séparer.
BÉRÉNICE
Ah! cruel, est-il temps de me le déclarer?
Qu'avez-vous fait? Hélas! je me suis crue aimée.
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, 106.5
Quand je vous l'avouai pour la première fois?
A quel excès d'amour m'avez-vous amenée !
Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée ,
Où vas-tu l'engager, et quel est ton espoir?
Ne donne point un cœur qu'on ne peut recevoir. » 1070
Ne l'avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre,
1 . Il semble y avoir ici comme une réminiscence de ces vers du vieil Horace :
Ah ! n'attendrissez point ici mes sentiments — Mon cœur ne forme point de penser s assez fermes.
{Horace^ vers 706, 708.)
2. Les éditions de 1702, 1722, 1728 et celle de M. Aimé-Martin ont ainsi changé ce vers :
Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma foiblesse.