‹ Œuvres;Chapitre 320 sur 422 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

Quand de vos seules mains ce cœur voudroit dépendre ?

Tout l'Empire a vingt fois conspiré contre nous.

Il étoit temps encor : que ne me quittiez-vous?

Mille raisons alors consoloient ma misère : 1075

Je pouvois de ma mort accuser votre père ,

Le peuple, le sénat, tout l'empire romain,

Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main.

Leur haine , dès longtemps contre moi déclarée ,

M'avoit à mon malheur dès longtemps préparée. 1080

Je n'aurois pas , Seigneur, reçu ce coup cruel

Dans le temps que j'espère un bonheur immortel;

Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire ,

Lorsque Rome se tait , quand votre père expire ,

Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux , i o 8 5

Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous.

TITUS

Et c'est moi seul aussi qui pouvois me détruire.

Je pouvois vivre alors et me laisser séduire.

Mon cœur se gardoit bien d'aller dans l'avenir

Chercher ce qui pouvoit un jour nous désunir. tu go

Je voulois qu'à mes vœux rien ne fût invincible ;

Je n'examinois rien, j'espérois l'impossible.

Que sais-je ? j'espérois de mourir à vos yeux ,

Avant que d'en venir à ces cruels adieux.

Les obstacles sembloient renouveler ma flamme. 1095

Tout l'Empire parloit ; mais la gloire , Madame ,

Ne s'étoit point encor fait entendre à mon cœur

Du ton dont elle parle au cœur d'un empereur.

Je sais tous les tourments où ce dessein me livre ;

Je sens bien que sans vous je ne saurois plus vivre, 1 1 00

Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner ;

Mais il ne s'agit plus de vivre , il faut régner.

BÉRÉNICE

Hé bien ! régnez , cruel *, contentez votre gloire ;

BÉRÉNICE

Je ne dispute plus. J'attendois , pour vous croire, Que cette même bouche , après mille serments 1 1 o5 D'un amour qui devoit unir tous nos moments, Cette bouche , à mes yeux s'avouant infidèle , M'ordonnât elle-même une absence éternelle. Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. Je n'écoute plus rien ; et pour jamais, adieu. 1 1 1 o

Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime.î* Dans un mois , dans un an , comment soufFr irons-nous , Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? Que le jour recommence , et que le jour finisse, 1 1 1 5 Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ? Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus ! L'ingrat , de mon départ consolé par avance , Daignera-t-il compter les jours de mon absence ? 1 1 20 Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

TITUS

Je n'aurai pas, Madame , à compter tant de jours.

J'espère que bientôt la triste renommée

Vous fera confesser que vous étiez aimée.

Vous verrez que Titus n'a pu sans expirer. ... 1 1 2 5

BÉRÉNICE

Ah! Seigneur, s'il est vrai, pourquoi nous séparer? Je ne vous parle point d'un heureux hyménée : Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée ? Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?

TITUS

Hélas ! vous pouvez tout, Madame. Demeurez : 1 1 3o

Je n'y résiste point; mais je sens ma foiblesse :

Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse ,

Et sans cesse veiller à retenir mes pas

Que vers vous à toute heure entraînent vos appas.

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