ACTE IV, SCENE V
Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants *.
Malheureux ! mais toujours la patrie et la gloire
Ont parmi les Romains remporté la victoire^.
Je sais qu'en vous quittant le malheureux Titus
Passe r austérité de toutes leurs vertus; 1170
Qu'elle n'approche point de cet effort insigne.
Mais , Madame , après tout , me croyez-vous indigne
De laisser un exemple à la postérité ,
Qui sans de grands efforts ne puisse être imité ?
BÉRÉNICE
Non , je crois tout facile à votre barbarie. 1 1 7 5
Je vous crois digne, ingrat, de m'arracher la vie.
De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.
Je ne vous parle plus de me laisser ici.
Qui ? moi ? j'aurois voulu, honteuse et méprisée ,
D'un peuple qui me hait soutenir la risée ? 1180
J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus.
C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.
N'attendez pas ici que j'éclate en injures.
Que j'atteste le ciel , ennemi des parjures.
Non , si le ciel encore est touché de mes pleurs , 1 1 8 5
Je le prie en mourant d'oublier mes douleurs.
Si je forme des vœux contre votre injustice.
Si devant que mourir la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,
1. Brutus. Il fit mourir ses deux fils, qui avaient conspiré pour les Tarquins.
.... Natosque pater^ nova hella moventes^ Ad yœnam pulchra pro libertate vocahit.
(Énéide, livre VI, vers 821 et 822.)
2. Infelix! utcumque fer eut ea facta minores ; Vincet amor patrise^ laudumque immensa cupido.
[Thidem, vers SaS et 824.) Racine , en écrivant cette tirade de Titus, avait présent à la mémoire le passage du sixième livre de V Énéide, d'où nous avons tiré les citations précédentes.
BÉRÉINIGE.
Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre cœur. Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée -, Que ma douleur présente, et ma bonté passée, Mon §ang, qu'en ce palais je veux même verser, Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser ; Et sans me repentir de ma persévérance , Je me remets sur eux de toute ma vengeance. Adieu.