‹ Œuvres;Chapitre 342 sur 422 · Lettre du 9 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 9 mars

NOTICE

Ions chercher le témoignage et du succès de Bajazet, et de la résistance du parti de Corneille à ce succès. Mme de Sévigné n'a garde d'épargner à la tragédie de Racine les principales objections que de très-bonne heure ce parti répéta comme un mot d'ordre, accusant de froideur le personnage de Bajazet, et de fausse couleur la peinture des moeurs des Turcs. Mais avant d'avoir pu se former par elle-même une opini®n , qu'au reste ses affections n'allaient pas laisser libre, il ne lui fut permis de parler que d'un éclatant triomphe, qui, de son aveu, causait quelque chagrin à sa jalouse partialité pour Corneille : « Racine, écrivait-elle à sa fille a fait une comédie qui s'appelle Bajazet, et qui enlève la paille ; vraiment elle ne va pas en empirando comme les autres. (Les tragédies qui, à son avis, avaient suivi cette progression décroissante, étaient Britannicus et Bérénice \^ M. de Tallard dit qu'elle est autant audessus de celles de Corneille que celles de Corneille sont audessus de celles de Boyer : voilà ce qui s'appelle bien louer ; il ne faut point tenir les vérités cachées. Nous en jugerons par nos yeux et nos oreilles.

Du bruit de Bajazet mon âme importunée

fait que je veux aller à la comédie. » Quand elle y alla, sa première impression, cela est visible, ne fut pas telle qu'elle l'aurait souhaité. La beauté de la pièce subjugua son admiration, qui résistait en vain; l'admiration de tous était d'ailleurs contagieuse : « Bajazet est beau ; j'y trouve quelque embarras sur la fin. Il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. » La restriction qu'elle se hâtait de mettre à cet éloge peut passer elle-même pour une louange presque excessive : « Je trouve cependant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque. » C'était mettre de pair les deux chefs-d'œuvre. Mme de Sévigné ne se consolait qu'en plaçant bien au-dessus les belles comédies de Corneille ^. Bientôt, et lorsque Bajazet eut été imprimé, elle se ravisa. On avait eu le temps de s'entendre pour élever des critiques et

1. Lettre du mercredi i3 janvier 1672. Voyez tome II des Lettres de Mme de Sévigné^ p. 465.

2. Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan^ i5 janvier 1672.

BAJAZET

trouver les côtés qui permettaient l'attaque. Mme de Grignan avait lu la pièce, et en avait sans doute parlé dans ses lettres en quelques mots dédaigneux . « Vous en avez jugé trèsjuste et très-bien, lui répondait sa mère*. Je voudrois vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier (Mme de Sévigné oublie que la question de mariage n'avait pas toujours été étrangère aux passions et aux intrigues qui avaient troublé le Sérail). Le dénouement n'est point bien préparé; on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner.... Il y a des endroits froids et foibles, et jamais il (Racine) n'ira plus loin qii' Alexandre et qu'J ndro/naque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies pour la Champmeslé : ce n'est pas pour les siècles à venir. » La malveillance, déconcertée d'abord, s'était enhardie et avait fait du chemin. Bajazet, qui tout à l'heure était beau, n'a plus rien de parfaitement beau; le voilà au-dessous d'^/2/^r(9/?2«</z/e, qu'au premier moment il paraissait seulement ne pas surpasser, au-dessous même

Alexandre, et on lui dit assez durement en quoi il pèche.

Le plus grave reproche qu'on faisait à Bajazet, celui qui était devenu dès ces premiers temps le lieu commun de la critique, semblerait n'avoir été qu'un docile écho d'une parole de Corneille. Voici ce que Segrais racontait : « Étant une fois près de Corneille sur le théâtre à une représentation du Bajazet, il me dit : « Je me garderois bien de le dire à d'autres que vous, « parce qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie ; mais prête nez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le Bajazet « qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à Constan- « tinople ; ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a ce au milieu de la France ^. » Segrais approuvait et commentait ainsi le jugement dont il avait reçu la confidence, a II avoit raison, et Ton ne voit pas cela dans Corneille ; le Romain y

1.' Lettre du i6 mars 1672, tome II, p. 535. ^2. Segraïsiana, p. 58.

NOTICE

parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol, » Tel fut le chef d'accusation sur lequel il devint de mode de condamner Bajazet. Nous avons entendu Mme de Sévigné prononcer que les mœurs des Turcs sont mal observées, et Robinet se permettre lui-même, dans ses vers burlesques, de lancer quelques traits qui veulent avoir la même portée, à propos du personnage de Bajazet et de celui même du grand vizir, dont la physionomie cependant a tant de caractère. De Visé dans l'article du Mercure, dont nous avons déjà cité le début, passe également par la brèche que Corneille a ouverte, mêlant, comme Robinet, à des semblants d'admiration, que l'opinion générale imposait, tout ce qu'il pouvait imaginer de plus ingénieuse ironie : « Le sujet de cette tragédie est turc, à ce que rapporte l'auteur dans sa préface. » Quand de Visé parlait ainsi, la préface de Racine n'était pas faite encore, ce qui ne pouvait laisser aucun doute sur le sens facétieux de la phrase. Un peu plus loin il ajoutait : « Je ne puis être pour ceux qui disent que cette pièce n'a rien d'assez turc : il y a des Turcs qui sont galants ; et puis elle plaît, il n'importe comment; et il ne coûte pas plus, quand on a à feindre, d'inventer des caractères d'honnêtes gens et de femmes tendres et galantes, que ceux de barbares qui ne conviennent point au goût des dames de ce siècle, à qui sur toutes choses il importe de plaire. »

Racine fut très-modéré cette fois. Sa première préface^, qui

I. Elle se trouve dans l'édition originale de la pièce, publiée sous ce titre :

BAJAZET

TRAGEDIE

Par Mr. Racine.

Et se vend pour l'autheur.

A PARIS, Chez Pierre le Monnier....

Page 1