‹ Œuvres;Chapitre 343 sur 422 · M.DC.LXXII · texte numérisé non relu

M.DC.LXXII

Avec privilège du Roy.

Cette édition a quatre feuillets, comprenant le titre, la préface ou avertissement (qui ne porte aucun titre), Fçxtrait du privilège et la liste des acteurs; à la suite de ces quatre feuillets, 99 pages. L'Achevé d'imprimer est du (L 20. jour de Février 1672. »

BAJAZET

n'a que quelques lignes, ne contient aucune plainte contre ces critiques dont une véritable ligue le harcelait de toutes parts; il ne s'y livre à aucune récrimination; et, sans d'ailleurs faire remarquer qu'on avait justement nié ce qu'il affirmait, il se contente de dire : « La principale chose à quoi je me suis attaché, c'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la nation ; et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs. » Un passage de sa seconde préface, un peu plus étendu, et qu'il supprima dans l'édition de 1697, reproduit, dans des termes peut-être plus modestes encore, la même apologie discrète et calme. Après avoir dit : « Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs, » il développe un peu plus sa défense, cherchant à prouver que dans Foisivité du Sérail les héroïnes qu'il a mises sur la scène, et qu'on a accusées d'être chez lui trop savantes en amour, ne sont occupées que de celte passion; et que pour Bajazet, « il garde au milieu de son amour la férocité de la nation ; » enfin que le mépris généreux qu'il fait de la vie n'a rien d'extraordinaire dans l'histoire des Turcs. C'était certainement chez lui une résolution prise de ne plus accepter la guerre, de renoncer aux représailles. S'il avait entrepris de montrer que les Romains de Corneille étaient souvent, quoi qu'en dise Segi-ais, des Français du dix-septième siècle tout aussi bien que les Turcs de Bajazet^ il eût bien trouvé quelque chose à dire pour soutenir ce sentiment. Il eût aussi fait remarquer peutêtre que le Cid lui-même et ses héroïnes rappellent un peu moins l'Espagne, celle même du Romancero^ à plus forte raison celle du onzième siècle, que les amateurs superstitieux de la fidélité du costume ne pourraient le désirer. L'honneur castillan y respire , il est vrai, avec sa jactance héroïque et ses passions chevaleresques ; et sans doute cela suffit. Mais les passions sauvages des musulmans sont-elles absentes de Bajazet? Ne s'y trouve-t-il rien qui peigne la politique des sultans et des vizirs, les défiances sanguinaires du despotisme , les révoltes habituelles du palais et des armées? Et dans l'expression même de l'amour, qui est plus particulièrement ce qu'on a critiqué, le poète a-t-il oublié les fureurs jalouses du Sérail et ses emportements tout sensuels? Avec cela il fallait bien

NOTICE

qu'il rapprochât beaucoup de nos sentiments ceux de ses personnages. Comment, sans cette transformation nécessaire, nous intéresser à une société avilie et abrutie par le plus abject esclavage, où se rencontraient beaucoup plus les vices d'une froide corruption que ces passions du cœur qui sont la vie du drame ? Demander à Racine de vrais Turcs, tels surtout qu'ils étaient alors, c'était lui interdire le sujet qu'il a traité. Il l'avait donc mal choisi, aurait-on pu répondre. C'est l'objection qu'on a faite à plus d'une pièce de Racine, à Bérénice^ par exemple, comme nous l'avons vu. Mais d'un sujet quel qu'il soit, quand (m sait tirer de telles beautés, le choix paraît justifié.

L'exactitude du décorateur et du costumier ne saurait suppléer à la vérité que le poëte n'aurait pas mise dans les caractères et dans les mœurs. Ce serait toutefois un fait curieux si la fidélité des costumes, étrangement négligée sur la scène de ce temps dans toutes les autres tragédies , avait été, comme il semble, cherchée dans celle-ci avec plus de soin. Nous y verrions la preuve que l'auteur sentait combien il était plus facile cette fois de contrôler sévèrement la vérité de sa peinture. Louis Racine, dans ses Réflexions sur la poésie^ ^ fait cette remarque : « Un savant peut trouver à redire qu'Achille, sur le théâtre, soit habillé comme Auguste et Mithridate : il sait que ces trois princes étoient habillés différemment ; mais le peuple, qui l'ignore, n'est pas même choqué de leur voir à tous trois des perruques et des chapeaux, au lieu qu'il seroit choqué d'en voir sur la tête des Turcs , parce que , sans avoir été à Constantinople, nous avons conversé avec des gens qui y ont été, ou nous avons vu des Turcs parmi nous ; ainsi on ne les fait point paroître sur le théâtre sans des robes longues et des turbans. » Les Réflexions sur la poésie n'ont été écrites, il est vrai, qu'en 1747? après les réformes que l'on avait heureusement tentées dans les costumes du théâtre. Mais l'exactitude que Louis Racine fait remarquer dans ceux de Bajazet ne devait pas être entièrement une innovation de son temps; et ne fût-elle pas d'abord aussi scrupuleuse qu'elle le devint plus tard, elle parait avoir été cependant jugée nécessaire dès les premières représentations de la pièce. C'était, on s'en souvient,

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« sous un habit turc >» que Corneille trouvait aux personnages de Racine un sentiment français.

Racine avait le droit de traiter les événements de sa tragédie plus librement et plus au gré de son imagination que la peinture des mœurs. Là aussi pourtant une histoire contemporaine pouvait être gênante et répugner à l'altération ; mais c'eût été seulement s'il se fût agi de faits très-connus, très-publics. Ceux qui s'étaient passés dans l'ombre du Sérail étaient au contraire mystérieux. Telle était, si récents qu'ils fussent , l'obscurité dont ils s'enveloppaient, que non-seulement la mort de Bajazet, mais son existence même étaient mises en question lorsque la tragédie parut ; et il ne semble guère plus facile aujourd'hui d'éclaircir dans cette histoire du Sérail tous les doutes, de concilier les divers témoignages. Il aurait donc suffi d'exiger du poète le vraisemblable, sans le chicaner, comme on le fit, sur la réalité des événements. De Visé ouvrit quelques livres où était raconté le règne d'Amurat IV, et se crut en mesure de prouver que tout était fiction dans la pièce • « Voici en deux mots, écrivait-il % ce que j'ai appris de cette histoire dans les historiens du pays, par où vous jugerez du génie admirable du poëte, qui, sans en prendre presque rien, a su faire une tragédie achevée. Amurat avoit trois frères quand il partit pour le siège de Babylone. Il en fit étrangler deux, dont aucun ne s'appeloit Bajazet ; et l'on sauva le troisième de sa fureur, parce qu'il n'avoit point d'enfants pour succéder à l'Empereur. Ce Grand Seigneur mena dans son voyage sa sultane favorite. Le grand vizir, qui se nommoit Mehemet-Pacha, y étoit aussi, comme nous voyons dans une relation faite par un Turc du Sérail, et traduite en françois par M. du Loir^, qui étoit alors à Constantinople ; et ce fut ce grand vizir qui commença l'attaque de cette fameuse ville vers le levant.... A son retour, il entra triomphant dans Constantinople, comme avoit fait peu de jours auparavant le Grand

1. Dans l'article déjà cité du Mercure galant ^ en date du 9 janvier 1672.

2 , Le livre que cite de Visé a pour titre : « Les Voyages du

sieur du Loir, contenus en plusieurs lettres écrites du Levant

Paris, 1 654, in-4°). » La relation de la Conquête de Babylone [Baghdat dans le texte turc) est aux pages 224-254. Le texte turc, en caractères français, est en regard de la traduction.

NOTICE

Seigneur, son maître. Cependant l'auteur de Bajaz,et le fait demeurer ingénieusement dans Constantinople sous le nom d'Acomat, pour favoriser les desseins de Roxane, qui se trouve dans le sérail de Bysance, quoiqu'elle fût dans le camp de Sa Hautesse ; et tout cela pour élever à l'Empire Bajazet^__d^Qtj£^

nom est très-bien inventé.... » Ces discussions historiques nous semblent icTaLSsëz puériles : elles dérident si peu du mérite de Bajazet^ qu'on perdrait le temps à les approfondir. Cependant, puisque Racine, dans ses préfaces, a paru tenir à justifier son exactitude d'historien et à citer ses autorités, il sera permis de dire sommairement ce que l'on peut en penser. Le nom de Bajazet n'est point, comme le prétend le Mercure galant^ une belle invention de Racine. Nous ne savons pourquoi Louis Racine, dans son Examen de Bajazet^ veut confondre le frère d'Amurat, nommé, chez plusieurs historiens, du même nom qui lui est donné par notre poète, a^ec un frère de Mahomet IV, qu'il trouve mentionné dans la Nouvelle Relation de V intérieur du Serrail par Tavernier. L'identité de nom entre le Bajazet de la tragédie et l'un de ses petits-neveux suffisait-elle pour permettre de conclure que « Bajazet n'étoit pas encore né lorsque M. de Cézy étoit à Constantinople, où il ne peut avoir vu se promener à la pointe du Sérail qu'Ibrahim qui y étoit enfermé pendant le siège de Bagdad? » Ce n'est pas là du moins l'argument dont il faudrait se servir, si l'on était d'avis de rejeter le récit de l'ambassadeur. Un peu plus haut, Louis Racine lui-même avait constaté que Mézerai , dans son Bistoire des Turcs, qui fait suite à celle de Chalcondyle, nomme Bajazet et Orcan comme deux frères d'Amurat mis à mort par ce sultan \ Il y a peu à s'inquiéter, après cela, du désaccord qu'il signale entre Mézerai et le prince Démétrius Cantemir, qui a écrit bien plus tard et après Racine^. Parmi les histoires

1 . Mézerai est tout à fait d'accord avec Racine : « Diverses maladies avoient ôté à Amurath tous ses enfants, et sa cruauté lui avoit fait massacrer ses deux frères Orcan et Bajazet, n'ayant pardonné qu'à Ibrahim , parce qu'il lui paroissoit imbécile d'esprit. » Histoire des Turcsy par F. E. du Mézerai (2 vol. in-folio, Paris, M.DC.L), tome II, p. i65.

2. Son Histoire de l'Empire ottoman va Jusqu'à l'année 171 1. L'ori-

publiées avant la tragédie de Bajazet, Racine n'avait pas seulement pour lui Mézerai. Du Verdier, dans son Abrégé de CHisjtoire des Turcs, imprimée en i665 *, dit aussi: « Amurat avoit deux frères, nommés Bajazet et Orcan, princes assez bien faits pour lui donner de l'ombrage. Il envoya des ordres exprès au Caïmakan de les faire mourir. Bajazet fut étranglé sans aucune difficulté; Orcan défendit sa vie jusqu'à tuer trois hommes avant que de se laisser prendre, m Le meurtre d'Orcan et de Bajazet, et l'imbécillité d'Ibrahim, qui fut cause qu'on l'épargna, sont encore attestés dans V Histoire du prince Osman par le chevalier de Jant, imprimée également en i665. Racine aurait pu citer ces autorités, qui pour unpoëte tragique étaient sans doute suffisantes ^, Nous ne savons si c'étaient là quelques-unes de

ginal latin, resté manuscrit, a été traduit pour la première fois en français en 1748.

1. 3 vol. in-i 2, à Paris, chez Théodore Gérard. Voyez au tome III, p. 5i8 et 519.

2. Des histoires beaucoup plus récentes admettent l'existence de Bajazet, et le citent comme un des frères dont Amurat se défit. Celle de M. de Hammer, qui est très-estimée et a été puisée aux sources orientales, donne au sultan Murad IV {Amurat) six frères, parmi lesquels se trouve Bajazet. « Des sept fils que laissa Ahmed, dit M. de Hammer, trois, Osman II, Murad IV et Ibrahim 1^^, montèrent sur le trône...; les quatre autres, Mohammed, Suleiman, Husein, Bajesid {Bajazet), furent sacrifiés parleurs frères. » Histoire de l'Empire ottoman (traduite de l'allemandpar M. Dochez, 3vol.gr.in-8*'),tomeII, p. SSg. — Orcan, on le voit, n'est pas nommé. Ce fut, suivant cette même histoire, après la prise d'Érivan que Murad fit périr Bajazet : ce Outre les bulletins du triomphe, on porta encore un chatti-scherif du Sultan au kaimakam Beiram-Pascha et au bostandschibaschi Dudche, qui leur enjoignait, pendant la solennité de la fête, de mettre à mort les frères du Sultan, Bajesid et Suleiman..., Le funeste sort de deux adolescents pleins d'espérance arracha des larmes même à leurs hourreaux le bostandschibaschi et le kaimakam. » [Ibidem, p. 469 et 470.) M. de Hammer parle plus loin d'un autre frère de Murad, qu'il n'avait pas nommé jusque-là, et dont le Sultan aurait ordonné la mort le 17 février i638, avant de partir pour Bagdad : a II fit périr un de ses frères, Sultan Kasim, qui, par ses heureuses dispositions, semblait lui préparer dans l'avenir un rival redoutable. » [Ibidem, p, 479*) Ne serait-ce pas là plutôt (la date du meurtre se rapproche bien davantage) le prince dont M. de Cézy racontait la fin tragique?

NOTICE

celles qu'il avait consultées ; mais il se peut que d'autres sources d'informations lui eussent été en outre ouvertes soit dans des histoires imprimées qui ne nous sont pas tombées sous les yeux, soit dans des entretiens avec nos anciens ambassadeurs à Constantinople.

Ce qui le donnerait à croire, c'est que, dans les livres dont nous venons de parler, nous trouvons, lorsqu'il y est question d'Orcan, qu'il fut tué en même temps que Bajazet, tandis que Racine, dans sa seconde préface, dit qu'Amurat, dès les premiers jours de son règne, fit étrangler ce même Orcan. Une différence plus remarquable est à noter entre les histoires que nous avons pu lire, et les faits tels que Racine les a présentés dans sa tragédie, tels même qu'il les expose, moins en poète qu'en historien, dans cette préface : il veut que ce soit après la prise de Bagdad, en i638, que le Sultan ait envoyé un ordre à Constantinople pour faire mourir Bajazet; et nous lisons partout que c'est après la prise d'Érivan, en i635. Il y aurait quelque raison de penser que ce dernier récit est le seul vrai. Un recueil manuscrit * nous a conservé une Lettre écrite de Constantinople le 5 septembre i635 par M. de MonthoulieUj député de Marseille, résidant à Constantinople, sur le sujet des réjouissances faites pour la prise de Ravan, et sur le sujet de la mort funeste des deux frères du Grand Seigneur, étranglés par son commandement, « Le soir du même jour [du jour des réjouissances), dit cette lettre, un aga va trouver le Caïmacan et le Bostangi-Baschi.... Il leur présente un catacherif (sic) du Grand Seigneur par lequel est très-expressément commandé à l'un et à l'autre d'aller promptement étrangler les deux plus aînés de ses frères : l'un étoit âgé de vingt-six ans, et l'autre de vingt-trois. . . . C'étoient deux très-beaux princes et de bonne mine, et révérés de tous universellement. » Il est vrai que la lettre ne nomme pas Bajazet, et ajoute à son récit qu'il restait encore au Grand Seigneur deux frères fort jeunes. Toutefois elle semble s'accorder singulièrement avec ce que les historiens nous racontent de Bajazet et d'un autre fils d'Ach-

I . Ce recueil , qui est à la bibliothèque de l'Arsenal , est intitulé : Traités et Ambassades de Turquie, La lettre de M. de Monthoulieu est au tome V,

BAJAZET

raet, étranglés en iô35. Il est possible, nous le répétons, que Racine , lorsqu'il a substitué le siège de Babylone ou Bagdad à celui d'Erivan , se soit appuyé sur d'autres histoires, sur d'autres mémoires; mais peut-être aussi lui a-t-il tout simplement plu de rattacher l'action de sa tragédie à [cette prise de Bagdad, qui fut l'événement le plus célèbre du [règne d'Amurat. C'était son droit; et il reconnaît, dans sa première préface, « qu'il a été obligé de changer quelques circonstances. » Il en a certainement changé beaucoup; et il y aurait peut-être quelque naïveté à prendre au sérieux le soin qu'il affecte de rassurer ses lecteurs sur la vérité histf)rique des principales données de sa pièce. Ces petites fraudes, par lesquelles on ne prétend réellement tromper personne, sont de tout temps à l'usage des romanciers et des poètes. Lorsque Racine nous dit que « les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée, » mais que son témoin est le comte de Cézy, alors ambassadeur à Constantinople, lequel « fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la Sultane, » ne faut-il pas voir là un tour ingénieux pour dérouter, en se moquant d'eux, et réduire au silence les indiscrets qui veulent demander au poète un compte rigoureux de ses libres fictions ? L'histoire, disent-ils, est défigurée. Qu'en savent-ils? peut répondre le poëte. Ont-ils causé avec M. le comte de Cézy ? Et qu'oserait-on déclarer faux et impossible , lorsqu'on voit les historiens si mal instruits des mystérieuses tragédies du Sérail, et même en désaccord sur le nombre et sur les noms des frères du sultan Amurat? Racine avait beau jeu pour supposer des mémoires secrets, dont il aurait eu confidence. On n'est pas d'ailleurs obligé d'y croire.

Plusieurs ont pensé plutôt que les amours de Roxane et de Bajazet pourraient bien être les amours de la reine Christine et de Monaldeschi : ils se souvenaient que celui-ci avait été assassiné en 1657, à Fontainebleau, par l'ordre de la jalouse princesse, qui, avant de l'envoyer à la mort, « lui avoit, dit le P. d'Avrigny*, montré quelques lettres qu'il avoit écrites, et lui avoit reproché son infidélité. » La ressemblance est en effet digne

1. Mémoires pour servir à f histoire universelle de P Europe,... (1726), tome III, p. 623.

NOTICE

d'attention. On a fait remarquer aussi* qu'Atalide, prêtant son nom à t amour de Bajazet et de la Sultane, rappelle singulièrement Mlle de Boutteville, qui rendit, comme le racontent les Mémoires de Mme de Motteville, un service pareil à l'amour du grand Condé et de Mlle du Vigean, et finit par exciter la jalousie de celle qui avait trouvé bon d'abord de lui confier ce rôle dangereux. Si l'on admettait ces conjectures, qui n'ont rien d'invraisemblable, il ne resterait guère de place dans le roman pour les renseignements qu'aurait donnés le comte de Cézy. D'un autre côté, si cet ambassadeur avait réellement écrit quelque chose, comme le dit Racine, sur les circonstances de la mort de Bajazet; si, lorsqu'il fut de retour en France, plusieurs personnes de qualité en avaient entendu le récit de sa bouche, la sultane favorite ni le grand vizir ne pouvaient dans ce récit avoir un rôle; l'un et l'autre, d'après le témoignage unanime des historiens, avaient suivi le Sultan au siège de Bagdad : de Visé sur ce point n'a rien dit que de fondé. Affirmerons-nous toutefois que celte « quantité de personnes qui à la cour se souvenaient d'avoir entendu conter au comte de Cézy » les aventures du Sérail, et particulièrement le chevalier de Nantouillet, n'aient rien appris à Racine? Faut-il absolument lui donner un démenti, lorsqu'il nous dit dans sa préface que c'est aux récits du chevalier de Nantouillet qu'il doit le sujet de sa tragédie, et que c'est par ce même ami que lui a été inspiré le dessein d'arranger ces récits pour la scène? Non, sans doute ; mais il a dû en user très-librement avec ces histoires secrètes du Sérail, qui probablement déjà, avant qu'il y mêlât ses propres inventions, n'étaient pas très-authentiques. Nous nous imaginons que le chevalier de Nantouillet, homme d'esprit et qui se plaisait au badinage -, pouvait bien être un peu conteur.

1. Petitot, dans une note sur le vers 168 de Bajazet (acte I, scène i).

2. Saint-Simon parle ainsi de lui (^Mémoires ^ tome I, p. 267) :

(( Barbançon, premier maître d'hôtel de Monsieur, si goûté du

monde par le sel de ses chansons et le naturel de son esprit. » François du Prat, dit le chevalier de Nantouillet, avait été substitué aux nom et armes de Barbançon. Cette même année 1672 il faillit être noyé au passage du Rhin (voyez dans les Lettres de Mme de Sévignéy tome m, p. i35, la lettre du 3 juillet 1672). Il fut capitaine de cavalerie au régiment de la Reine, et plus tard, en i685, premier maître

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Qui sait ce qu'il s'était amusé à ajouter aux surprenantes anecdotes du comte de Cézy, et ce que l'ambassadeur lui-même, revenant de ces pays lointains, avait pu débiter de fables? M. de Cézy paraît avoir été un homme à aventures. Il en aurait cherché, à ce qu'on prétendait, jusque dans l'intérieur du Sérail. L'historien anglais Ricaut, ambassadeur extraordinaire de Charles II auprès de Mahomet IV, parle « de la vanité et de l'ambition qu'avoit, comme on dit, le comte de Cézy de faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur, qui sont dans le Sérail : ce qu'il ne pouvoit faire qu'en donnant des sommes immenses d'argent aux eunuques^. » On cherchait là une des explications de ces prodigalités qui finirent par l'écraser sous le poids des dettes. Il est permis de douter qu'il connût aussi bien le Sérail, qu'il y eût d'aussi faciles intelligences qu'on le disait, ou que peut-être il s'en vantait lui-même. Si les bruits répandus sur ses étranges bonnes fortunes venaient de lui, quels fabuleux récits un tel homme ne devait-il pas faire sur les intrigues du Harem? Concluons que le roman des amours de Bajazet, certifié par le comte de Cézy, ayant passé par la bouche du spirituel chevalier de Nantouillet, enfin arrangé par la fantaisie d'un poëte, n'a pas une très-grande autorité historique. Racine le savait bien, et ne pensait sans doute pas que sa tragédie en valût moins. Qui ne serait de cet avis? Que, dans la vérité de l'histoire, la sultane favorite, qui pendant le siège de Bagdad n'était pas demeurée à Constantinople, n'ait pu conspirer avec Bajazet, qu'importe, si la passion de Roxane est une des plus vivantes et des plus admirables créations de Racine, si elle n'est pas seulement vraie par l'expression générale des sentiments du cœur humain, mais aussi par ce caractère particulier auquel on reconnaît la femme de l'Orient barbare, la farouche et sensuelle esclave ? Que le grand vizir, qui ne s'appelait pas Acomat ^, au lieu de prendre part, comme dans notre tragédie,

d'hôtel de Philippe de France. Lié d'amitié avec Racine, il passa pour un des auteurs du fameux sonnet de 1677 contre le duc de Nevers.

1. Histoire de Vétat présent de V Empire ottoman.... traduite de V anglais de M. Ricaut.... par M. Briot (i vol. in-40, Paris, chez Mabre- Cramoisy, M.DC.LXX), p. iSg.

2. Il s'appelait Mehemet. C'est peut-être en lisant l'histoire de

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aux complots du Sérail, ait été emmené par le Sultan au siège de Bagdad, d'où , suivant du Loir, il revint triomphant , où, suivant d'autres, il se lit tuer à l'assaut des tours : qu'importe, si, comme l'a jugé Voltaire, cet Acomat « est l'effort de l'esprit humain; » s'il n'y a « rien dans l'antiquité ni chez les modernes qui soit dans ce caractère?» Louis Racine a dit^: «Dans Bajazet, tout est vraisemblable, quoique peut-être il n'y ait rien de vrai. » Il avait raison de reconnaître dans cette tragédie la vraisemblance, si celle qu'on exige du poète ne doit pas être entendue dans un sens trop étroit, si elle doit être seulement cette illusion contre laquelle on se défendrait en vain, et que produit une action développée naturellement, suivant les données de la situation, des caractères, et aussi des mœurs particulières à l'époque et au pays qui lui sert de théâtre.

C'est l'antiquité, ou profane ou sacrée, qui a fourni le sujet de toutes les autres tragédies de Racine ; Bajazet seul a emprunté le sien à une nation moderne, et, comme le fait remarquer le poète dans sa seconde préface, en s'aiitorisant du grand exemple d'Eschyle , à une histoire contemporaine. Lorsqu'on s'est habitué, bien à tort sans doute, à regarder Racine comme un génie timide, qui devait craindre de marcher sans le secours des anciens, et de s'écarter de leurs traces, on peut s'étonner de cette hardiesse. Mais si c'était en effet une hardiesse, ce n'était nullement une innovation. Notre théâtre, avant Racine, avait, on sait avec quel glorieux succès dans le Cid, abordé plus d'une fois des sujets modernes. Il en avait assez souvent demandé à l'histoire des Turcs ; et même il nous offre un exemple d'une tragédie qui, de même que Bajazet, a, dans cette histoire, choisi des événements de date toute récente. Les deux préfaces de Racine se taisent sur ces pièces, où l'on avait essayé déjà de mettre sur notre scène les mœurs et les personnages des pays musulmans, et qui ne permettent pas de voir dans Bajazet une entreprise sans précé-

Solimaiî II, ou les tragédies tirées de cette histoire, que Racine a été frappé du nom auquel il a donné la préférence. Là, il est parlé d'un grand vizir Achomat ou Achmet, qui se mit dans le parti de Bajazet, fils de Roxelane, et que Soliman fit étrangler. I . Dans V Examen de Bajazet,

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dent. Il convient, ce nous semble, de suppléer en quelques mots à ce silence.

Gabriel Bounyn a fait imprimer en i56i une tragédie intitulée la Soltane, dont le sujet est la mort de Mustapha, étranglé par l'ordre de son père Soliman le Grand. Soliman vivait encore. On croit qu'il faut faire remonter la première représentation de la Soltane ]visqvC'd. l'année i554. Ce serait un an seulement après la catastrophe tragique que Bounyn a transportée sur le théâtre.

Le même événement inspira au siècle suivant une autre tragédie du théâtre français : le Grand et dernier Sotyman, ou la Mort de Mustapha^ par Mairet, dont la première impression est du i"' juin 1639, et qui fut joué, disent les frères Parfait, dès i63o. C'est une imitation de 11 Solimano^ pièce de Bonarelli délia Rovere, imprimée à Venise en 161 9.

Dalibray donna sur le même sujet le Soliman^ tragi-comédie, achevée d'imprimerie 3o juin 1637, qu'il reconnaît, dans son avis Au lecteur^ devoir à la tragédie de Bonarelli, quoiqu'il en ait changé le dénouement , pour a donner une heureuse issue à l'innocence de Mustapha et de sa maîtresse. »

Un poète peu connu, du nom de Desmares, a composé une tragédie de Roxelane, imprimée en i643, dont le sujet est l'élévation au trône de l'artificieuse favorite de Soliman.

Magnon est auteur d'une tragédie qui a pour titre : le Grand Tamerlan et Bajnzet^ et dont l'Achevé d'imprimer esf du 20 novembre 1647

Une tragédie plus digne d'attention, Osman^ dont le sujet est la mort du sultan Osman II, tué dans une révolte des janissaires, est de Tristan THermite, que sa Mariane, représentée en 1637, avait rendu célèbre. Osman ne fut publié qu'en i656 par les soins de Quinault, après la mort de l'auteur;

I. Pradon, mais après le Bajazet de Racine, a donné en 1675 une tragédie tirée delà même histoire que la pièce de Magnon : Tamerlan^ ou la Mort de Bajazet. C'est un ouvrage d'une déplorable platitude, quoique Sublîgny, dans sa Dissertation sur les tragédies Phèdre, en attribue la chute (c à des brigues indignes de M. Racine. » Ce fut également plusieurs années api ès Bajazet que l'abbé Abeille fît jouer (1680), sous le nom du comédien la Thuillerie, une tragédie de Sofjman, tirée de r Illustre Bassa de Mlle de Scudéry.

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mais le privilège pour l'impression de cette tragédie avait été accordé à Tristan le 17 juin 1647, année où par conséquent on peut conjecturer qu'elle fat jouée.

Il est à croire que, sinon toutes ces œuvres, plusieurs d'entre elles du moins étaient connues de Racine. Mais dans les citations, en très-petit nombre d'ailleurs, que nous en avons tirées pour les notes de Bajazet, rien n'établit que notre poète ait fait des emprunts à ces essais de tragédie turque. Ce n'étaient pas de tels modèles qu'il pouvait se proposer d'imiter. La plupart ont bien peu de valeur. La pièce de Bounyn, avec sa langue pédantesque, ses chœurs mythologiques, ses Turcs qui jurent par tous les dieux des païens, n'est que l'informe essai d'un art encore dans l'enfance. Les tragédies ou tragi-comédies de Dalibray, de Desmares et de Magnon sont aussi faibles de style que de conception. 11 n'en est pas tout à fait de même de la pièce de Mairet. Quoique très-inférieure à sa fameuse Sopho- 7iisbe, elle offre quelque intérêt, et de loin en loin des vers qui ne sont pas sans beauté. La tragédie de Tristan méritait plus encore peut-être la mention que nous en avons faite ici. Dans un de ses rôles, celui de la fille du Mouphti, il y a quelques développements de passion assez heureux. Mais les frères Parfait se sont trop hasardés quand ils ont cru reconnaître de frappants rapports entre ce rôle et celui de Roxane dans Bajazet^. Remarquons plutôt que cette couleur orientale qu'on a tant et de si bonne heure reproché à Racine d'avoir négligée, semble, dans plusieurs passages Osman ^ avoir été curieusement cherchée. On peut citer ces vers que, dans la scène iv de l'acte IV, Osman adresse à son peuple qui s'est assemblé en tumulte :

Qui vous fait assembler pour me donner conseil ? L'ombre est-elle en état d'éclairer le soleil ?

et ceux-ci, tirés de la scène 11 de l'acte III, où l'on raconte dans quel appareil Osman s'est présenté devant les janissaires :

Quarante Capigis le suivoient seulement,

Et six pages d'honneur, dont l'un portoit sa trousse,

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