I. Livre V
BAJAZET
mière fois je la trouvai habillée en sultane, sans panier, les bras demi-nus et dans la vérité du costume oriental. » Ce fut alors qu'elle commença la réforme du costume, bien décidée à l'introduire dans tous ses rôles, quoiqu'elle affirmât qu'elle y perdait pour dix mille écus d'habits. Mais elle pensait que « la vérité delà déclamation tient à celle du vêtement.» Cette vérité, cette simplicité de la déclamation, elle en faisait aussi le premier essai à cette môme représentation, sur le petit théâtre de Versailles. <t S'il réussit, disait-elle, adieu l'ancienne déclamation. » — « L'événement, dit Marmontel % passa son attente et la mienne. Ce ne fat plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que l'on crut \Gir et entendre. L'étonnement, l'illusion, le ravissement fut extrême. » La brillante et habile tragédienne a, dans ses Mémoires^ laissé sur le rôle de Roxane des observations qui donnent une idée de la manière très-jaste dont elle le comprenait. Elle y a très-bien marqué les caractères qui doivent le distinguer du rôle d'Hermione ^. La femme expérimentée, suivant elle, devait se montrer dans Roxane : « Je crois bien, ajoutait-elle, que Bajazet lui plaisoit plus qu'Amurat; mais un goût n'est pas un sentiment. L'attrait irritant des sens ou le tendre besoin de l'âme sont des choses bien différentes. Défendez-vous donc de toute espèce d'expression touchante : l'air du désir, subordonné à la plus rigoureuse décence, est la seule marque de sensibilité qu'on doive apercevoir dans vos yeux. Dans les ordres que vous donnez, dans les menaces que vous faites, que vos tons secs, despotiques m'assurent que vous n'êtes entourf;e que d'esclaves avilis et tremblants.... En me montrant dans les trois quarts de ce rôle une souveraine cruelle et née sur le trône, laissez -moi les moyens de retrouver dans le reste l'esclave insolente, abusant d'un moment de pouvoir qu'elle ne doit qu'à sa beauté^. »
A une époque où Mlle Clairon avait quitté la scène depuis quelques années, les deux demoiselles Sainval brillèrent dans Bajazet, l'aînée jouant le rôle de Roxane, la cadette celui d'Atalide, où, quoique très-inférieure d'ordinaire à sa sœur, elle montra beaucoup de talent. Ce même rôle d'Atalide fut le 24 mai 1788 le début de Mlle Desgarcins, alors âgée de dix-