ACTE I, SCÈNE IV
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre ,
Je ne balance point, je vole à son secours :
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
Me refuserez-vous un regard moins sévère ? 290
Haï de tous les Grecs , pressé de tous côtés ,
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
En combattant pour vous , me sera-t-il permis 295
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
ANDROMAQUE
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de foiblesse? Voulez-vous qu'un dessein si beau , si généreux Passe pour le transport d'un esprit amoureux* ? 3oo Captive , toujours triste , importune à moi-même , Pouvez-vous souhaiter qu' Andromaque vous aime ? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés^ Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés ? Non , non , d'un ennemi respecter la misère , 3 o 5
I . La ressemblance de ce discours avec celui que, dans Pertharite, Rodelinde adresse à Grimoald, a été signalée par Voltaire :
Comte, penses-y bien, et pour m'avoir aimée, N'imprime point de tache à tant de renommée ; Ne crois que tai» vertu : laisse-la seule agir, De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir. On publieroit de toi que les yeux d'une femme Plus que ta propre gloire auroient touché ton âme ; On diroit qu'un héros si grand, si renommé Ne seroit qu'un tyran s'il n'avoit point aimé.
{Pertïiarite^ acte II, scène v, vers 667-674.) i.Var, Que feriez-vous, hélas! d'un cœur infortuné
Qu'à des pleurs éternels vous avez condamné {a) ? (1668 et 78)
(«) Racine a voulu ici encore donner satisfaction à Subligny, qui avait dit dans sa Préface: « Les pleurs sont l'office des yeux, comme les soupirs celui du cœur ; mais le cœur ne pleure pas. »
ANDROMAQUE
Sauver des malheureux , rendre un fils à sa mère , De cent peuples pour lui combattre la rigueur, Sans me faire payer son salut de mon cœur, Malgré moi , sjl le faut , lui donner un asile : Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille. 3 1 o
PYRRHUS
Hé quoi? votre courroux n'a-t-il pas eu son cours?
Peut-on haïr sans cesse? et punit-on toujours?
J'ai fait des malheureux , sans doute et la Phrygie
Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés î 3 1 5
Qu'ils m'ont vendu bien cher les pleurs qu'ils ont versés î
De combien de remords m'ont-ils rendu la proie !
Je souiBfre tous les maux que j'ai faits devant Troie.
Vaincu , chargé de fers , de regrets consumé ,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai Sao
Tant de soins, tant de pleurs, tant d'ardeurs inquiètes....
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes?
Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous punir :
Nos ennemis communs devroient nous réunir.
Madame , dites-moi seulement que j'espère , 3 a 5
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père;
Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens ;
J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
Animé d'un regard, je puis tout entreprendre :
I . Il y a allumé, au lieu de allumai, dans les diverses éditions publiées du vivant de Racine. — Dans ses notes sur Paul et F^irginie traduit en grec raodeme {Bepva.pSîvou Sat/ATTieppou Atvjyyj/jiKTa, p. 842 et 343), M. Piccolos, auteur de cette traduction, a rapproché ingénieusement ce vers, tant critiqué, d'un passage du roman d'Héliodore si clier à la jeunesse de Racine. C'est celui où tt Hydaspe, dit-il, après la reconnaissance, se voit forcé d'immoler sa fille {Éthiopiques , livre X, chapitre xvii) : 'ETTéêaAe Tvj Xaptx/eta lOLi p^etpaç, v.ysiv f^èv èni T0Ù5 /3w//oùç xcù rijv èu' aiixûv TTi^pxatàv èvëeixvvjj.evoçj TzXeîovi âè ayrôç mpi ru Ttâ.dei tvjv xocpStocv a/ji.vxôfJt.svoi. a II saisit Chariclée, et fit mine de la conduire à l'autel et sur le bûcher qui y était allumé ; et lui-même, dans sa douleur, était brûlé de plus de feux, »