‹ Œuvres;Chapitre 352 sur 422 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Voulut de ce grand corps retrancher la moitié ^ 40 Lorsque pour afFermir sa puissance nouvelle , Il vouloit, disoit-il, sortir de leur tutelle. Moi-même j'ai souvent entendu leurs discours; Gomme il les craint sans cesse ^ ils le craignent toujours. Ses caresses n'ont point effacé cette injure. 45" Votre absence est pour eux un sujet de murmure. Ils regrettent le temps, à leur grand cœur si doux, Lorsque assurés de vaincre ils combattoient sous vous.

ACOMAT

Quoi ? tu crois , cher Osmin , que ma gloire passée Flatte encor leur valeur et vit dans leur pensée? 5o Grois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnoitroient la voix de leur visir * ?

OSMIN

Le succès du combat régulera leur conduite :

Il faut voir du Sultan la victoire ou la fuite.

Quoique à regret. Seigneur, ils marchent sous ses lois, 5 5

Ils ont à soutenir le bruit de leurs exploits :

Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années.

Mais enfin le succès dépend des destinées.

Si l'heureux Amurat , secondant leur grand cœur,

Aux champs de Babylone est déclaré vainqueur, 60

Vous les verrez soumis rapporter dans Bysance

L'exemple d'une aveugle et basse obéissance.

Mais si dans le combat le destin plus puissant^

Marque de quelque affront son empire naissant ,

S'il fuit, ne doutez point que fiers de sa disgrâce ^, 6 5

I. Suivant Voltaire, dans sa Lettre a V Académie française ^ écrite à l'occasion de la traduction de Shakspeare , ces vers sont ceux que « le maréchal de Villars citait avec tant d'énergie, quand il alla commander les armées en Italie, à l'âge de quatre-vingts ans. »

•1. Far. Mais si dans ce combat le destin plus puissant. (1672 et 76) 3. C'est-à-dire « enhardis par sa disgrâce. » Fiers a le sens du latin^erociores. Voyez le Lexique.

BAJAZET

A la haine bientôt ils ne joignent Taudace , Et n'expliquent, Seigneur, la perte du combat Comme un ai rêt du ciel qui réprouve Amurat. Cependant, s'il en faut croire la renommée, 11 a depuis trois mois fait partir de l'armée Un esclave chargé de quelque ordre secret. Tout le camp interdit trembloit pour Bajazet : On craignoit qu'Amurat par un ordre sévère N'envoyât demander la tête de son frère.

ACOMAT

Tel étoit son dessein. Cet esclave est venu : Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

OSMIN

Quoi, Seigneur? le Sultan reverra son visage, Sans que de vos respects il lui porte ce gage ?

ACOMAT

Cet esclave pi'isSïîaplus. Un ordre , cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxin.

OSMIN

Mais le Sultan , surpris d'une trop longue absence En cherchera bientôt la cause et la vengeance. Que lui répondrez-vous.»^

ACOMAT

Peut-être avant ce temps Je saurai l'occuper de soins plus importants. Je sais bien qu'Amurat a juré ma ruine ; Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine. Tu vois , pour m'arracher du cœur de ses soldats , Qu'il va chercher sans moi les sièges, les combats Il commande l'armée; et moi, daiis une ville, Il me laisse exercer un pouvoir inutile. Quel emploi, quel séjour, Osmin, pour un Visir! Mais j'ai plus dignement employé ce loisir : J'ai su lui préparer des craintes et des veilles ,

Page 1