ACTE I, SCÈNE I
Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.
OSMIN
Quoi donc ? qu'avez-vous fait ?
ACOMAT
J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare, et Roxane avec lui.
OSMIN
Quoi ? Roxane, Seigneur, qu'Amurat a choisie
Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie
Dépeuplent leurs Etats et remplissent sa cour ?
Car on dit qu'elle seule a fixé son amour, loo
Et même il a voulujjue l'heureuse Roxane ,
Avant qu'elle eût un fils, prît le nom de Sultane.
ACOMAT
Il a fait plus pour elle , Osmin : il a voulu
Qu'elle eût dans son absence un pouvoir absolu.
Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : i o 5
Le frère rarement lais§(ajjQiiij:„aʧJrères
De l'honneur dangereux d'être so£ti s d'un sang
Qui les a de trop près approchés de son rang*.
L'imbécile Ibrahim , sans craindre sa naissance,
Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance. no
Indigne également de vivre et de mourir.
On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir ^.
L'autre, trop redoutable, et trop digne d'envie ,
Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie.
Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps 1 1 5
1 . Dans le Grand Solyman , où les sultans sont appelés rois de Thrace^ Mairet aussi a dit (acte I, scène i) , mais non avec le style de Racine :
La loi d'Etat veut que les rois de Thrace
Commencent de régner par la fin de leur race. Et que pour s'établir, les barbares qu'ils sont Perdent également tous les frères qu'ils ont,
2, Lorsque Boileau disoit que son ami avoit encore plus que lui le génie satirique, il citoit pour preuves ces quatre vers si admirables. (L. Racine, dans ses Remarques sur Bajazet.')
BAJAZET
La molle oisiveté des__fnfp^^s ^^^^ .SnltîuiR,
Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance ,
Et même en fit sous moi la noble expérience.
Toi-même tu Tas vu courir dans les combats,
Emportant après lui tous les cœurs des soldats , — 120
Et goûter, tout sanglant , le plaisir et la gloire .
Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.
Mais malgré ses soupçons , le cruel Amurat ,
Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'Etat,
IS'osoit sacrifier ce frère à sa vengeance, 125
Ni du sang ottoman * proscrire l'espérance.
Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé
Laissa dans le Serrail Bajazet enfermé.
Il partit , et voulut que fidèle à sa haine ,
Et des jours de son frère arbitre souveraine , i 3o
Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons,
Le fît sacrifier à ses moindres soupçons.
Pour moi, demeuré seul, une juste colère
Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère.
J'entretins la Sultane , et cachant mon dessein, 1 35
Lui montrai d' Amurat le retour jnxifii^tain ,
Les murmures du camp, la fortune de& armes.
Je plaignis Bajazet; je lui vantaLse.'ix. charmes.
Qui par un soin jaloux dans l'ombre retenus ,
Si voisins de ses yeux, leur étoient inconnus. 140
Que te dirai-je enfin ? la Sultane éperdue
N'eut plus d'autres désirs que celui de sa vue.
OSMIN
Mais pouvoient-ils tromper tant de jaloux regards Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts?
ACOMAT
Peut-être il te souvient qu'uu récit peu fidèle i45