ACTE III, SCÈNE IV
Vous savez si jamais j'y formai quelque obstacle.
Tant que j'ai respiré, vos yeux me sont témoins
Que votre seul péril occupoit tous mes soins ; 960
Et puisqu'il ne pouvoit finir qu'avec ma vie ,
C'est sans regret aussi que je la sacrifie.
Il est vrai , si le ciel eût écouté mes vœux ,
Qu'il pouvoit m' accorder un trépas plus heureux.
Vous n'en auriez pas moins épousé ma rivale : 965
Vous pouviez l'assurer de la foi conjugale ;
Mais vous n'auriez pas joint à ce titre d'époux
Tous ces gages d'amour qu'elle a reçus de vousr— '
Roxane s'estimoit assez récompensée ,
Et j'aurois en mourant cette douce pensée 970
Que vous ayant moi-même imposé cette loi ,
Je vous ai vers Roxane envoyé plein de moi ;
Qu'emportant chez les morts toute votre tendresse
Ce n'est point un amant en vous que je lui laisse.
BAJAZET
Que parlez-vous, Madame, et d'époux et d'amant? 975 O ciel ! de ce discours quel est le fondement ? Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle ? Moi, j'aimerois Roxane, ou je vivrois pour elle, Madame ! Ah ! croyez-vous que loin de le penser, Ma bouche seulement eût pu le prononcer? 980 Mais l'un ni l'autre enfin n'étoit point nécessairej^ La Sultane a suivi son penchant ordinaire ;
Et soit qu'elle ait d'abord expliqué mon retour—-- ^
Comme un gage certain qui marquoit mon amour,—- — -
Soit que le temps trop cher la pressât de se rendre , "^'9
A peine ai-je parlé , que sans presque m'eatendre
Ses pleurs précipités ont coupé mes discours.
Elle met dans ma main sa fortune , ses jours ;
Et se fiant enfin à ma reconnoissance ,
D'un hymen infaillible a formé l'espérance. — — ^ 990
BAJAZET
Moi-même , rougissant de sa crédulité
Et d'un amour si tendre et si peu mérité ,
Dans ma confusion , que Roxane, Madame,
Attribuoit encore à l'excès de ma flamme ,
Je me trouvois barbare, injuste, criminel. 995
Croyez qu'il m'a fallu, dans ce moment cruel ,
Pour garder jusqu'au bout un silence perfide ,
Rappeler tout l'amour que j'ai pour Atalide.
Cependant, quand je viens après de tels efforts
Chercber quelque secours contre tous mes remords, 1 000
Vous-même contre moi je vous vois irritée
Reprocher votre mort à mon âme agitée.
Je vois enfin , je vois qu'en ce même moment
Tout ce que je vous dis vous touche foiblement.
Madame, finissons et mon trouble et le vôtre : 100 5 Ne nous affligeons point vainement l'un et l'autre. Roxane n'est pas loin ; laissez agir ma foi. J'irai , bien plus content et de vous et de moi , Détromper son amour d'une feinte forcée , Que je n'allois tantôt déguiser ma pensée. 10 10
La voici.
ATALIDE
Juste ciel ! où va-t-il s'exposer .^^ Si vous m'aimez, gardez de la désabuser.