ACTE IV, SCÈNE VII
Prince aveugle î ou plutôt trop aveugle ministre !
Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains,
Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins, i 3 8o
Et laissé d'un Visir la fortune flottante
Suivre de ces amants la conduite imprudente.
OSMIN
Hé ! laissez-les entre eux exercer leur courroux.
Bajazet veut périr; Seigneur, songez à vous.
Qui peut de vos desseins révéler le mystère, 1 38 5
Sinon quelques amis engagés à se taire ?
Vous verrez par sa mort le Sultan adouci.
ACOMAT
Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi.
Mais moi, qui vois plus loin, qui par un long usage,
Des maximes du trône ai fait l'apprentissage, 1890
Qui d'emplois en emplois vieilli sous trois Sultans,
Ai vu de mes pareils les malheurs éclatants ,
Je sais, sans me flatter, que de sa seule audace
Un homme tel que moi doit attendre sa grâce,
Et qu'une mort sanglante est l'unique traité / iSgS
Qui reste entre l'esclave et le maître irrité. '
OSMlN.
Fuyez donc.
J'approuvois tantôt cette pensée.
Mon entreprise alors étoit moins avancée. I Mais il m'est désormais trop dur de reculer.
Par une belle chute il faut me signaler, 1400
Et laisser un débris du moins après ma fuite, I Qui de mes ennemis retarde la poursuite.
Bajazet vit encor : pourquoi nous étonner?
Acomat de plus loin a su le ramener.
Sauvons-le, malgré lui, de ce péril extrême, i 4o5
Pour nous, pour nos amis, pour Roxane elle-même.
BAJAZET
Tu vois combien son cœur, prêt à le protéger,
A retenu mon bras trop prompt à la venger.
Je connois peu l'amour; mais j'ose te répondre
Qu'il n'est pas condamné, puisqu'on le veut confondre* ;
Que nous avons du temps. Malgré son désespoir,
Roxane l'aime encore, Osmin, et le va voir.
OSMIN
Enfin que vous inspire une si noble audace? Si Roxane l'ordonne, il faut quitter la place. Ce palais est tout plein
Oui, d'esclaves obscurs, 141 5 Nourris loin de la guerre , à l'ombre de ses murs; Mais toi dont la valeur, d'Amurat oubliée , Par de communs chagrins à mon sort s'est liée. Voudras-tu jusqu'au bout seconder mes fureurs?
OSMIN
Seigneur, vous m'offensez. Si vous mourez, je meurs'.
ACOMAT
D'amis et de soldats une troupe hardie
Aux portes du Palais attend notre sortie.
La Sultane d'ailleurs se fie à mes discours.
Nourri dans le Serrail, j'en connois les détours;
Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure. 1425
Ne tardons plus, marchons. Ets'ilJiajLLL.gu£-jfi~meure,
Mourons : moi, cher Osmin, comme un Visir ; et toi,
Comme le favori d'un homme tel que moi.
1 . Var. Qu'il n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre. (1672-87)
2. Dans le Poljeucte de Corneille (acte V, scène m, vers 168 1), Pauline dit à Polyeucte :
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.
FIN DU QUATRIÈME ACTE