ACTE V, SCÈNE IV
BAJAZET
Atalide, Madame ! O ciel! qui vous a dit....
ROXANE
Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit.
BAJAZET*
Je ne vous dis plus rien. Cette lettre sincère
D'un malheureux amour contient tout le mystère ; 1490
Vous savez un secret que, tout prêt à s'ouvrir,
Mon cœur a mille fois voulu vous découvrir.
J'aime, je le confesse; et devant que votre âme^,
Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme ,
Déjà plein d'un amour dès Ijenfance formé, 1495
A tout autre désir mon cœur étoit fermé.
Vous me vîntes offrir et la vie et l'Empire ;
Et même votre amour, si j'ose vous le dire,
Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi
De tous mes sentiments vous répondit pour moi. 1 5oc
Je connus votre erreur; mais que pouyoisjejaire?
Je vis-jen,mâme iemps qu^^^^^ étoit chère.
Combien le trône tente un cœur ambitieux !
Un si noble présent me fit ouvrir les yeux.
Je chéris, j'acceptai, sans tarder davantage, i5o5
L'heureuse occasion de sortir d'esclavage.
D'autant plus qu'il faîloit l'accepter ou périr ;
D'autant plus que vous-même, ardente à me l'offrir,
Vous ne craigniez rien tant que d'être refusée;
Que même mes refus vous auroient exposée ; 1 5 1 o
Qu'après avoir osé me voir et me parler,
Il étoit dangereux pour vous de reculer.
Cependant je n'en veux pour témoins^ que vos plaintes :
1. Dans l'édition de 1736 et dans celles de 1807, ^e 1808 et de M. Aimé- Martin : « BAJAZET, après avoir regardé la lettre. »
2. Var. J'aime, je le confesse 5 et devant qu'à ma vue, Prévenant mon espoir, vous fussiez apparue. (1672)
3. Témoins est le texte de 1672-1687. Dans l'édition de 1697 il y a : témoin-, au singulier. Ne serait-ce pas une faute d'impression ?
BAJAZET
Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes*?
-^-^ongez combien de fois vous m'avez reproché i 5 1 5
^Un silence témoin de mon trouble caché. Plus Teffet de vos soins et ma gloire étoient proches Plus mon cœur interdit se faisoit de reproches. Le ciel qui m'entendoit sait bien qu'en même temps Je ne m'arrêtois pas à des vœux impuissants; iSao Et si l'effet enfin, suivant mon espérance, Eût ouvert un champ libre à ma reconnoissance,
IJ'aurois par tant d'honneurs, par tant de dignités Contenté votre orgueil, et payé vos bontés ' , Que vous-même peut-être
ROXANE
Et que pour r ois-tu faire ?
Sans l'offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire? Quels seroient de tes vœux les inutiles fruits? Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis? Maîtresse du Serrail, arbitre de ta vie, Et même de l'Etat, qu'Amurat me confie, 353 Sultane*, et ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi, Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moi : Dans ce comble de gloire où je suis arrivée, A quel indigne honneur m'avois-tu réservée ? Traînerois-je eu ces lieux un sort infortuné, i53 Vil rebut d'un ingrat que j'aurois couronné. De mon rang descendue, à mille autres égale, Ou la première esclave enfin de ma rivale ?
1. Far. Loin de vous abuser par des promesses feintes. (1672)
2. Far. Plus l'effet de vos soins, plus ma gloire, étoient proches. (1672)