‹ Œuvres;Chapitre 51 sur 422 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

PYRRHUS

Je vois ce qui la flatte , Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux, L'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux. 660 Je la verrois aux miens , Phœnix , d'un œil tranquille. Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d' Achille : Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.

PHOENIX

Commencez donc. Seigneur, à ne m'en parler plus*. Allez voir Hermione ; et content de lui plaire , 6 6 5

Oubliez à ses pieds jusqu'à votre colère. Vous-même à cet hymen venez la disposer. Est-ce sur un rival qu'il s'en faut reposer? Il ne l'aime que trop.

PYRRHUS

Crois-tu , si je l'épouse , Qu' Andromaque en son cœur n'en sera pas jalouse^? 670

1 . Racine, qui avait longtemps fait ses délices des poésies d'Ovide, a peutêtre ici mis à profit le souvenir de ces vers du poète latin {Remédia anioris , vers 647 et 648), que Louis Racine rappelle à propos en cet endroit :

Et malim taceas, quam te desisse loquaris.

Qui nimium niultis : oc Non amo n dicit^ amat.

2. Var. Qu'Andromaque en secret n'en sera pas jalouse? (1668-76)

— « M. Despréaux, dit le Bolœana (p. Sq), frondoit cette scène où M. Racine fait dire par Pyrrhus à son confident :

Crois-tu, si je l'épouse,

Qu'Andromaque en son cœur n'en sera pas jalouse ?

Sentiment puéril qui revient à celui de Perse [Satire V, vers 168) :

Censeii' plorahit ^ Dave^ relicta ? »

Brossette atteste aussi ce jugement sévère de Boileau, qui avait remarqué, dit-ii, que les spectateurs ne manquaient jamais de sourire en cet endroit. L'abbé du Bos {Réflexions critiques y partie, section xviii) va plus loin, trop loin sans doute. Il dit qu'à la représentation de cette scène a le parterre rit presque aussi haut qu'à une scène de comédie.» Racine, que ce soit un sujet de reproche ou de louange, paraît certainement ici l'émule de Térence. Jean-Baptiste Rousseau écrivait à Brossette « qu'il avait toujours condamné cette scène en l'admirant, parce que, quelque belle qu'elle soit, elle est plutôt dans le genre comique ennobli que dans le genre tragique. »

ANDROMAQUE

PHOENIX

Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit? Que vous importe, ô Dieux! sa joie ou son dépit ? Quel charme , malgré vous , vers elle vous attire ?

PYRRHUS

Non , je n'ai pas bien dit tout ce qu'il lui faut dire : Ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi ; 675 Elle ignore à quel point je suis son ennemi. Retournons-y. Je veux la braver à sa vue , Et donner à ma haine une libre étendue. Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés. Allons.

PHOENIX

Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds. 6H0 Allez, en lui jurant que votre âme Fadore, A de nouveaux mépris l'encourager encore.

PYRRHUS

Je le vois bien , tu crois que prêt à l'excuser Mon cœur court après elle , et cherche à s'apaiser.

PHOENIX

Vous aimez : c'est assez.

PYRRHUS

Moi l'aimer? une ingrate 68 5 Qui me hait d'autant plus que mon amour la flatte? Sans parents , sans amis , sans espoir que sur moi , Je puis perdre son fils; peut-être je le doi. Etrangère.... que dis-je? esclave dans l'Epire, Je lui donne son fils, mon âme , mon empire; 690 Et je ne puis gagner dans son perfide cœur D'autre rang que celui de son persécuteur ? Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine : Il faut bien une fois justifier sa haine. J'abandonne son fils. Que de pleurs vont couler ! 695 De quel nom sa douleur me va-t-eile appeler !

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