Lettre à M. de JÂonne (tome II, p. 819 et
NOTICE
beauté de la pièce. Il chicanait plutôt l'admiration qu'il ne la refusait. Racine trouva des censeurs moins réservés. Il fut, au milieu de son succès, inquiété par plus d'une attaque, et dans ce temps il n'en souffrait aucune avec patience. On connaît par les deux épigrammes sanglantes qu'il fit, l'une contre le duc de Créqui, l'autre contre ce même duc et le comte d'Olonne, la malveillance avec laquelle ces grands seigneurs avaient jugé sa tragédie. Les traits qu'il leur renvoya les frappaient en plein visage avec une si terrible justesse qu'on se demande si c'étaient bien précisément ceux-là que, par leurs imprudentes critiques, ils lui avaient eux-mêmes fournis. Quoi qu'il en soit, ce qu'il faut surtout voir dans ces épigrammes, c'est avec quelle vivacité le poète entrait dans cette guerre, sans se laisser effrayer par des ennemis si qualifiés. Parmi les objections, souvent contradictoires, que l'on fit au caractère de ses personnages, et qui tombaient tantôt sur Pyrrhus, tantôt sur Oreste ou sur Andromaque, il en est une qu'on attribue au grand Condé, et que ce prince soutenait sans doute avec cette hauteur impérieuse et cet emportement dont il avait, nous dit-on, l'habitude, particulièrement lorsqu'il avait tort. « Pyrrhus, disent Louis Racine et Brossette, parut au grand Condé trop violent et trop emporté. 5> Etait-ce donc lui (on serait bien tenté de le croire) que Racine prenait à partie dans ce passage de sa première préface ? « Il s'est trouvé des gens qui se sont plaints que Pyrrhus s'emportât contre Andromaque et qu'il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. » Si ce n'était pas avec un héros que le poète avait ce démêlé, il nous semble qu'on ne s'expliquerait plus très-bien sa riposte : a Tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons, » où le mot tous serait de trop. Toutefois la hardiesse eût été grande, bien autrement surprenante que celle de l'épigramme contre d'Olonne et Créqui; et bien des personnes hésiteront à penser que Racine, si peu maître qu'il fût de retenir ses sarcasmes , ait pu s'en permettre un semblable contre un prince du sang, couvert de tant de gloire, qui avait été d'ailleurs un des admirateurs les plus déclarés de la tragédie à.^ Alexandre, et qui traitait d'ordinaire le jeune poète avec tant de bienveillance.
Racine disait que pour s'embarrasser du chagrin de deux ou trois personnes, il avait trouvé le public trop favorable à sa
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pièce Mais évidemment les critiques ne le laissaient pas si indifférent. Plus que toutes les autres, celles de Boileau l'auraient certainement touché , s'il était vrai qu'un ami, si peu suspect de préventions hostiles, eût dans un des rôles (ÏAndromaque^ dans celui de Pyrrhus , signalé quelques parties qu'il n'approuvait pas. Gela tout d'abord se concilie assez difficilement avec ces vers de l'épître VII, où Boileau paraît mettre les censeurs de Pyrrhus au nombre des envieux :
Mais par les envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté....
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus ^.
S'il avait été lui-même un de ces censeurs, comment, dira-t-on, ne pas s'étonner qu'il l'eût alors oublié? Comment ne se pas demander si Monchesnay a été bien informé, lorsqu'il dit dans \q Bolxana° : « M. Despréaux n'étoit pas du tout satisfait du personnage que fait Pyrrhus , qu'il traitoit de héros à la Scudéry, au lieu qu'Oreste et Hermione sont de véritables caractères tragiques? » Mais tout s'exphque par les souvenirs plus précis que nous trouvons dans V Examen ài Andromaque par Louis Racine. L'exactitude du passage du Bolœana y est confirmée, particulièrement en ce que l'on y dit du jugement sévère de Boileau sur la scène v de l'acte II, entre Pyrrhus et Phœnix. Dans cette scène, il lui semblait que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses , s'abaissait jusqu'à la naïveté comique, et que l'auteur Andromaque se montrait beaucoup trop l'émule de Térence. Louis Racine tenait cette remarque de la bouche même de Boileau. Mais il avait en même temps appris de lui qu'il ne l'avait pas toujours faite , que longtemps au contraire il avait admiré cette même scène, ce dont il se repentait, parce que, s'il se fût avisé moins tard de la faute commise par Racine, « il l'eût obligé à supprimer ce morceau. » La critique de Boileau n'est donc pas un fait douteux; mais il faut le mettre à sa date , à une époque. oii les