‹ Œuvres;Chapitre 99 sur 422 · ACTE V, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE V

Un poignard à la main , sur Pyrrhus se courber, Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.

ORESTE

Grâce aux Dieux! Mon malheur passe mon espérance.

Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.

Appliqué sans relâche au soin de me punir, 1 6 1 5

Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.

Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;

J'étois né pour servir d'exemple à ta colère,

Pour être du malheur un modèle accompli.

Hé bien! je meurs content, et mon sort est rempli *.

Où sont ces deux amants? Pour couronner ma joie,

Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie;

L'un et l'autre en mourant je les veux regarder.

Réunissons trois cœurs qui n'ont pu s'accorder.

Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne? 1625

De quel côté sortir ? D'où vient que je frissonne?

Quelle horreur me saisit? Grâce au ciel, j'entrevoi^.

Dieux ' ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !

PYLADE

Ah! Seigneur.

Quoi? Pyrrhus, je te rencontre encore?

Trouverai -je partout un rival que j'abhorre? i6 3o

Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé ? Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé. Mais que vois-je? A mes yeax Hermione l'embrasse?

1. La Harpe dit, dans son commentaire j « Il feindrait avoir vu le Kain prononcer ces mots : « Hé bien ! je meurs content, » pour comprendre tout ce qu'ils ont d'effroyable dans la bouche d'Oreste. »

2. Les éditions publiées du vivant de Racine n'ont ainsi qu'un point à la fin de ce vers. Les impressions plus récentes, déjà celle de I7i3, en mettent plusieurs, comme pour une réticence.

3. Il y a Dieu! au singulier, dans l'édition de 1697 ; c'est une de ces fautes évidentes où cette impression cesse de faire loi pour nous.

ANDROMAQUE

Elle vient l'arracher au coup qui le menace? Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi ! 1 6 3 5 Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi* ? Hé bien ! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ^? A qui destinez- vous l'appareil qui vous suit? Venez-vous m'enlever dans réternelle nuit? 1640 Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne. Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione : L'ingrate mieux que vous saura me déchirer ; Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.

PYLADE

Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse: 1645 Ménageons les moments que ce transport nous laisse. Sauvons-le. Nos efforts deviendr oient impuissants S'il reprenoit ici sa rage avec ses sens.

1 . Geoffroy prétend que Talma disait ce vers d'un ton trop familier : « Il a l'air de faire observer tranquillement à Pylade une curi/ssité, tandis qu'il doit avoir l'accent de l'horreur. Je relève ce défaut par la raison qu'il a été trèsapplaudi. » [Cours de littérature, tome VI, p. 225.) Mais est-il vraisemblable que Geoffroy se soit bien rendu compte de l'effet produit par l'acteur?

2. Ce passage est une imitation des fureurs d'Oreste dans Euripide [Oreste^ vers 245 et suivants). Boileau, au chapitre xiii du Traité du Sublime, a traduit quelques-uns de ces vers d'Oreste :

Mère cruelle, arrête , éloigne de mes yeux Ces filles de l'enfer, ces spectres odieux. Ils viennent : je les vois ; mon supplice s'apprête. Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête !

Mais dans cette traduction fort libre, Racine plus qu'Euripide a été son modèle. Le Traité du Sublime ne fut publié par Boileau qu'en 1674, sept ans après Andromaque. — Dans le chapitre déjà cité de V Allemagne ^ Mme de Staèl, pensant au jeu admirable de Talma dans cette scène, dit : « Les grands acteurs se sont presque tous essayés dans les fureurs d'Oi'este; mais c'est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l'effet du désespoir. La puissance de la douleur est d'autant plus terrible qu'elle se montre à travers le calme même et la dignité d'une belle nature. »

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE

LES PLAIDEURS

COMÉDIE

NOTICE

Dans V Histoire du Théâtre français ^ il est dit que les Plaideurs furent représentés pour la première fois, sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, vers le mois de novembre 1668. Cette date, qui s'annonce comme simplement approximative, n'est évidemment donnée qu'à titre de conjecture. Nous n'en trouvons nulle part (3e plus précise, de plus certaine : il n'y a dans la Gazette de 1668 aucune mention de la comédie de Racine; et les lettres en vers de Robinet lapassent sous silence. Robinet est généralement exact à donner les nouvelles du théâtre, et s'est bien gardé, vers le même temps, d'omettre des productions très-éphémères , telles, par exemple, que le Baron d Alhikrac de Thomas Corneille; mais les Plaideurs n'étaient-ils pas une si pauvre bagatelle qu'elle devait passer inaperçue? Le dédain du gazetier burlesque, dédain de parti pris, ne mériterait point qu'on y prît garde, s'il n'y avait lieu de croire qu'il n'eût pas osé l'affecter en présence d'une opinion publique mieux éclairée, et plus juste pour une comédie, au-dessus de laquelle nous n'avons, dans notre théâtre, que les chefs-d'œuvre de Molière.

Le privilège du Roi, pour l'impression des Plaideurs^ ayant été donné le 5 décembre 1668, la comédie ne peut, ce nous semble, avoir été jouée plus tard que ne le supposent les frères Parfait. Il y aurait même lieu de penser qu'elle a été jouée plus tôt. Il s'écoulait d'ordinaire quelque temps entre la première représentation de la pièce et l'impression; la comédie de Racine d'ailleurs avait d'abord mal réussi ; il ne songea sans doute

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