I. Tome X, p. SSg
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à la faire imprimer que lorsque l'approbation de Versailles eut cassé le mauvais jugement de Paris. Or, si Valincour a été bien informé sur ce point, la pièce ne fut représentée à la cour qu'un mois après l'avoir été à la ville ^. Il faudrait donc, pour la date de la première représentation des Plaideurs , remonter peutêtre un peu plus haut dans cette même année i668, que les premiers jours de novembre.
Les témoignages contemporains nous manquent également sur la distribution des rôles à cette première époque des représentations de la comédie de Racine. Là, comme ailleurs, M. Aimé- Martin nomme, sans hésiter, les acteurs qui ont joué d'original; mais il paraît cette fois encore avoir arbitrairement formé une liste, qu'il n'appuie d'aucune autorité. Dandin, suivant lui, aurait été joué par Poisson, Léandre par de Villiers, Chicanneau par Brécourt, Isabelle par Mlle d'Ennebaut, la Comtesse par Mlle Beauchâteau, Petit Jean par Hauteroche, l'Intimé par la Thorillière. Dans la seconde des Lettres sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps ^ insérées au Mercure de France de 1740 et attribuées à la femme de l'acteur Poisson, il est dit (p. 11 Bg) que Hauteroche excellait dans le personnage de Chicanneau : à moins qu'il n'ait commencé, ce qui est peu probable , par être chargé de celui de Petit Jean , ce serait un démenti donné à la liste de M. Aimé-Martin, qui nous paraît bien, sur ce point, prise en défaut. Nous croyons volontiers que Poisson, à qui son talent assignait les premiers rôles comiques, a pu jouer Dandin; en général M. Aimé-Martin n'a pas dressé sans vraisemblance ses listes d'acteurs; mais quand il s'agit de ces petits faits de l'histoire du théâtre, qui n'ont quelque intérêt qu'à la condition d'être certains, les vraisemblances ne suffisent pas.
L'avis Au lecteur dont Racine a fait précéder sa comédie nous apprend dans quelles circonstances il la composa, comment l'idée lui en vint à Fesprit, avec quelle diligence il l'acheva, entouré d'amis qui excitaient sa verve, et qui mirent euxmêmes, dit-il, la main à l'ouvrage. Peut-être n'a-t-il pas tout dit sur l'origine de ses Plaideurs^ sur ce qui lui en suggéra la pre-
I. Lettre à d'OUvet^ dans V Histoire de l'Académie française^ tome II, p. 332.
NOTICE
mière pensée. Il parle seulement d'une lecture des Guêpes d'Aristophane, qui lui donna la tentation d'essayer sur la scène des Italiens l'effet que produiraient parmi nous ces bouffonneries du théâtre d'Athènes, si pleines de sel attique et de fine observation, et dont s'était amusé le peuple le plus spirituel. S'il dit un mot, en passant, d'un procès qu'il avait eu, ce n'est que pour expliquer comment il lui doit quelque connaissance du jargon de la chicane. Mais, suivant d'Olivet, dont Louis Racine, dans ses Mémoires, n'a été ici que l'écho, ce procès ne l'aurait pas seulement initié aux mystères de cette langue barbare, il aurait été la véritable occasion de sa pièce* : de sorte que Racine se serait, comme le dit son fils, consolé, c'est-à-dire vengé, de la perte de sa cause par une satire contre les chicaneurs dont il avait été la victime, contre les avocats et contre les juges. Le litige qui nous a valu une si bonne comédie est, d'après le même témoignage, celui qui s'était engagé au sujet du prieuré d'Epinay. Il y a bien là quelque petite difficulté, ainsi que nous l'avons fait remarquer dans la Notice biographique ^. On peut opposer à d'Olivet quelques raisons de croire que Racine conserva son bénéfice, et continua à porter le titre de prieur de l'Epinay plus longtemps que ne le ferait supposer son récit. Toutefois, que Racine ait eu un procès quelconque, et un procès déjà jugé à l'époque où il composa les Plaideurs^ c'est ce qui n'est pas douteux, puisqu'il le dit lui-même. Il est extrêmement vraisemblable que dans une comédie si vivante il apportait une inspiration, une passion toute personnelle, et que ce ne fut pas simplement une fantaisie littéraire qui l'engagea à suivre les traces d'Aristophane, lui bien plus porté par son goût et par la nature de son talent à se faire, comme il le déclare, le disciple de Ménandre et de Térence. Et sa pièce est ainsi bien plus véritablement aristophanesque : on imite trop froidement un semblable modèle, si l'on n'a pas, pour son propre compte, quelqu'un à fustiger.
Racine ne s'était nullement proposé d'abord de faire une véritable comédie. Il y avait alors à Paris une troupe italienne qui était en grande faveur. Les petites pièces qu'elle jouait gtaient
I, Histoire de rjcadémie, tome II, p. 34 1. - 2. Voyez tome I, p. 49, note 3.
J. Racine, ii o
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de légères esquisses, où , sans souci d'un art plus élevé, on ne pensait qu'à faire rire. Les grimaces des acteurs, dont quelquesuns étaient d'excellents bouffons, étaient pour beaucoup dans le succès de leur répertoire. Les lazzis n'y étaient pas toujours fort délicats. Mais c'est assez souvent sur des scènes si libres que le comique franc et naïf éclate en traits inattendus. Tel fut le théâtre où Racine pensa que quelques-unes des plaisanteries d'Aristophane seraient à leur place. S'il eût suivi son premier dessein , ses Guêpes françaises auraient été sans doute plus hardies encore, plus bouffonnes, très-probablement écrites en prose et au courant de la plume. On doit même penser que, suivant l'usage des auteurs qui travaillaient pour les Italiens, il n'eût donné aux acteurs que quelques scènes à apprendre, les laissant, pour le reste, improviser à leur gré, et broder sur le canevas. Boileau devait désirer quelque chose de mieux. Mais quelque forme que Racine eût donnée à son badinage, le véritable atticisme n'eût pas manqué aux improvisations qu'il eût légèrement indiquées. Dans l'art, si difficile à bien imiter, des Aristophane et des Rabelais, qui, sous la bouffonnerie populaire, insinue la finesse la plus ingénieuse, il devait être beaucoup moins dépaysé que bien des personnes ne seraient portées à le croire : esprit charmant et délicat , mais en même temps plein de verve satirique et mordante.
La comédie italienne à laquelle il destinait son juge dans les gouttières et ses petits chiens orphelins, vit s'éloigner en ce temps le meilleur de ses acteurs, son fameux Scaramouche, sur qui surtout Racine, d'après sa préface, paraît avoir compté pour le succès de la pièce. Dans V Histoire de Vancien Théâtre italien il est dit que Tiberio Fiurilli (c'était le nom de ce Scaramouche) quitta Paris en 1667 pour un voyage en Italie, dont il ne devait revenir qu'assez longtemps après, en 1670. On peut, ce nous semble, avoir des doutes sur la date de 1667. Ce ne serait pas la seule erreur de ce genre commise par les frères Parfait au sujet de Scaramouche, qu'ils font mourir le 7 février 1696, tandis que son inhumation à Saint-Eustache
I. Page 19. Ce petit livre (un volume in-12, à Paris, chez Lambert, M.DCC.LIII) est dû aux auteurs de V Histoire du rhcàtre francois.
ISOTICE.
est du 8 décembre 1 694 ^ . Il est à remarquer que dans sa lettre en vers du 5 mai 1668, et dans celle même du 2 juin suivant, Robinet, à propos de représentations très-brillantes de la troupe italienne, parle des rôles qu'y remplissait alors Scaramouche. Peut-être, dira-t-on, s'agissait-il d'un Scaramouche nouveau. Cependant, à la manière dont Robinet s'exprime sur le talent du bouffon italien, on croit plutôt reconnaître l'acteur en vogue.
Ces dates, que l'on voudrait pouvoir plus sûrement fixer, ne sont pas ici sans intérêt. Si le départ de Scaramouche est de 1667, comme Racine, avant ce départ, avait déjà formé le dessein d'une pièce contre les gens de chicane, la perte du procès qui l'aurait dépouillé de son bénéfice de FEpinay devient, comme origine de ses Plaideurs^ bien plus inadmissible encore par sa date que nous ne l'avons déjà dit. Si, au contraire, comme on serait tenté de le croire d'après la lettre de Robinet, Fiurilli n'était pas encore parti au commencement de juin 1668, Racine n'aurait donc commencé que bien tard la comédie que nous avons aujourd'hui, celle qu'il se décida à faire, très-difTérente de son premier canevas , pour la scène française/ Qu'on n'oublie pas qu'elle fut vraisemblablement jouée dans les premiers jours de novembre, sinon plus tôt. Un temps fort court aurait donc suffi à sa facilité pour concevoir et ppur écrire une des plus charmantes comédies. Mais cela n'a rien d'invraisemblable; et nous lisons dans la préface des Plaideurs que la pièce une fois commencée « ne tarda guère à être achevée. »
Dès que Racine, renonçant aux Italiens, se fut tourné vers une scène qui, même dans une farce, demandait beaucoup d'art et de mesure, il se trouva dans les conditions d'une œuvre plus régulière, plus soignée et où sa réputation était plus intéressée. Mais dans une pièce qui s'inspirait d'Aristophane, il ne crut pas devoir trop restreindre sa liberté ; il n'eut pas peur de pousser la folie du badinage aussi loin qu'il le pouvait faire sans atteindre ces limites où le goût français ne la supporterait plus : il fit bien; et, tout en n'abandonnant point la naïve et hardie gaieté, il rencontra la bonne comédie.
I . Voyez la Vie de Scaramouche , par le sieur Angelo Constantini (Mezetin), p. 246 (i vol. in- 12, à Paris, à l'Hôtel de Bourgogne, et chez Claude Barbin, M.DG.XCV).
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Il est fort peu probable que les amis à qui, dans sa préface, il accorde l'honneur d'avoir eu part à son travail, y aient réellement mis beaucoup du leur. Il leur dut sans doute quelques traits, la première idée de quelques plaisanteries, peut-être de quelques scènes, mais la première idée seulement. On voit trop bien que là tout est d'une même main. Brossette, dans son commentaire de Boileau dit que la comédie des Plaideurs fut faite en très-peu de temps, dans le cabaret de la place du Cimetière-Saint-Jean, d'où sortit aussi le Chapelain décoiffé^ et où s'assemblaient habituellement « les jeunes seigneurs les plus spirituels de la cour, avec MM. Despréaux, Racine, la Fontaine, Chapelle, Furetière et quelques autres personnes d'élite. î> Tout ce que l'on a répété depuis sur le concours prêté à Racine par ses commensaux pour la composition de sa comédie est tiré de là. Cependant le renseignement est un peu vague. La part plus ou moins grande de chacun n'y est aucunement indiquée ; et Brossette, qui nomme ces habitués du Mouton blanc ^ jeunes seigneurs etpoétes, ne dit même pas qu'ils aient tous contribué en quelque chose aux plaisanteries si bien mises en œuvre par Racine. Boileau et Furetière sont les seuls d'entre eux à qui l'on puisse, guidé par d'autres indices, attribuer telles ou telles idées comiques des Plaideurs sans trop risquer de se tromper. La scène excellente de la dispute qui s'élève entre la comtesse dePimbesche et Chicanneau s'était, au témoignage du Menagiana et de Brossette, passée chez Boileau le greffier, frère aîné de Despréaux, qui la conta à Racine; et celui-ci, dit Brossette, « ne fit guère que la rimer. » La pauvre Babonnette, qui eût volontiers emporté les serviettes du buvetier, comme faisait , disait-on , la femme du lieutenant criminel Tardieu , peut bien être aussi un trait dont Racine fut redevable à Boileau, qui savait et aimait à raconter, comme on le voit dans ses satires, bien des histoires sur l'avarice de Madame la lieutenante. Pour Furetière, nous signalons dans les notes de la pièce des rapports assez frappants entçe plusieurs passages de son Roman bourgeois et quelques-unes des meilleures plaisanteries de Racine. Nous ne savons si notre poète eut la peine de les aller
I. OEucres de Boileau (édition de 1716), tome I, p. 438, note sur le dernier vers de l'épigramme ir, à Monsieur Racine.
NOTICE
chercher là : Furetière put bien les lui fournir de yive voix. Celui-ci du reste était en fonds de traits satiriques , particulièrement sur le Palais ; outre ceux qu'il a semés dans le roman que nous venons de nommer, on en trouve dans deux de ses' satires S qui en rappellent quelques-uns des Plaideurs^ mais de loin. Quoique Furetière fût homme d'esprit, à peine s'apercevrait-on qu'il était riche en idées vraiment comiques , si ces mêmes idées, traitées par Racine, n'avaient pris sous ses mains un si frappant relief de style, et une forme qui leur donne toute leur finesse. Louis Racine, dans son examen des Plaideurs, n'a pas oublié que dans l'une de ses satires {le Jeu de boules des procureurs) Furetière, plusieurs années avant Racine, avait cherché des effets plaisants dans l'emploi des mots du Palais; mais il a raison de dire que sa plaisanterie trop prolongée devient fort ennuyeuse : ce que Racine a pu lui emprunter, il l'a donc assez transformé pour demeurer à peine son débiteur.
On veut donner à Racine bien des collaborateurs ; on lui en a cherché même au Palais, supposant qu'il avait absolument besoin, comme Petit Jean, qu'on lui soufflât les termes savants de la chicane. Ce fut, suivant Louis Racine, M. de Brilhac, conseiller au parlement de Paris, qui les lui apprit; quelques-uns ajoutent que M. de Lamoignon, alors conseiller au Parlement, put aussi lui venir en aide. Enfin on nomme encore l'avocat Pousset de Montauban, lié avec Boileau et Racine, et on lui donne quelque part aux Plaideurs^ sans expliquer assez s'il livra seulement à l'auteur les secrets de l'idiome de la procédure, ou s'il le mit au courant des anecdotes du Palais et des plus amusantes bizarreries de l'éloquence judiciaire. S'il ne s'agissait que de la langue des tribunaux, nous ne voyons pas pourquoi il n'eût pas été très-facile à Racine, sans tous ces secours , d'acquérir dans le cours de son procès, ainsi qu'il le dit lui-même, l'érudition dont il avait besoin.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que les avocats du temps avaient beaucoup travaillé à sa comédie, mais avec une complaisance très-involontaire. Le Menagiana fait remarquer que
I . Ces satires, le Déjeuner d'un procureur, et le Jeu de boules des
• du sieur Furetière, à (i vol. in-12).
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la plupart d'entre eux sont joués dans les Plaideurs'^ , et que les différents tons sur lesquels l'Intimé déclame sont autant de copies qui rappellent ces Lons modèles. Voilà précisément dans quel sens les poètes comiques, qui ont l'heureux don de l'observation, ne se passent jamais de collaborateurs. Le célèbre Gaultier, que Boileau n'a pas oublié dans ses satires, et à qui son éloquence criarde avait fait donner le surnom de Gaultier la Gueule , dut être, comme on croit le reconnaître dans quelques passages de ses plaidoyers, un de ces avocats qui ne furent pas inutiles à Racine. Les amis mêmes que le poète avait au barreau n'échappèrent pas, dit-on, à sa raillerie. Nous croirions difficilement que Patru aitété du nombre. Quoique le Mcnagiana semble le désigner par une initiale, on peut, en ce qui est de lui, avoir beaucoup de doutes, parce que Racine et Boileau avaient une haute idée de son talent. Faut-il admettre plus volontiers que le Maistre lui-même ne fut pas épargné? Etait-il reconnaissable à quelques traits des Plaideurs? On l'a soupçonné, et par là on a soulevé récemment une polémique assez vive, qui ne saurait, en aucun sens, être entièrement concluante^. Il faut seulement avouer qu'en ce temps-là Racine était bien capable d'une malice que la reconnaissance et le respect n'auraient pas beaucoup gênée; et si le Maistre avait montré dans ses plaidoiries une supériorité de goût et de saine éloquence, qui le distinguait de la plupart de ses contemporains, on ne saurait affirmer cependant qu'il n'ait