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AFFAIRE DITE LE MAUVAIS GRÉ

ASSASSINAT

Joseph POTIER ET Charles HOEZ

(Février 1863)

En 1862, le mauvais gré était encore très répandu dans le département du Nord. On qualifie ainsi le préjugé dont s'autorisent les fermiers pour se perpétuer dans les terres qu'ils prennent à bail. Celui qui les déposséderait en offrant au propriétaire de plus avantageuses conditions s'attirerait des haines implacables. Il s'exposerait à être un jour la victime du mauvais gré.

Le 24 septembre 1 862, un assassinat se commettait dans l'arrondissement de Cambrai et la rumeur publique l'attribuait au préjugé àvimauvais gré. Ce jour-là, un sieur Ribeauville avait réuni à Cambrai ses fermiers pour renouveler leurs baux. Parmi eux se trouvait un nommé Joseph Potier, cultivateur à Evs^ars. qui n'accepta pas les conditions exigées. Un autre fermier, nommé Deneubourg. amodia la terre de Potier, mais il proposait en même temps à ce dernier de lui rétrocéder, s'il le désirait, le nouveau bail qu'il venait de signer. Potier ne voulut rien entendre, et quitta Cambrai avec Charles Hoez, son neveu, qui devait reprendre toutes les terres affermées à

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son oncle, quand celui-ci abandonnerait la culture. Le lendemain matin on retrouvait sans vie^ au village de Ramillies, le corps de Deneubourg, qui avait suivi la même route que Potier et Hoez.

Potier et Hoez, dont l'attitude avait attiré l'attention dans les divers cabarets où ils avaient stationné pendant la nuit du crime, furent arrêtés, et poursuivis devant la Cour d'assises.

L'affaire eut d'autant plus de retentissement qu'on imputait le crime à la vengeance du mauvais gré. Ajoutons que si l'opinion publique accusait Potier et Hoez, l'instruction ne relevait vis-à-vis d'eux ni aveux, ni témoignages directs.

M. Pinard, procureur général, qui occupait le siège du ministère public, prononça le réquisitoire suivant :

Messieurs les Jurés,

Le besoin suprême de la justice c'est la vérité, la chercher c'est l'honneur de l'homme et du magistrat ; la trouver c'est la défense de la société. Mais gardons-nous de croire que cette recherche et cette découverte n'exigent pas de longs et patients efforts : la vérité vient rarement à nous ; c'est nous qui devons aller à ^W^, Il serait contraire à cette même nature humaine que l'assassin appelât ou attendît des témoins pour commettre son crime. Il serait en effet contraire à la nature humaine que, le sang une fois versé, le coupable vînt se livrer à nous par des aveux spontanés. Non : la règle c'est que le drame de l'assassinat ne se passe qu'entre l'assassin et sa victime : la règle encore c'est que l'assassin, qui ne peut être livré par les morts, garde jusqu'au bout son terrible secret. 3Iême quand il le confesse à Dieu, il le cache encore aux hommes, et nous devons respecter cette liberté-là.

Dans l'affaire d'aujourd'hui, il en est ainsi. A'ous n'y trouverez ni des témoins qui vous dispensent de chercher, ni des aveux qui vous dispensent d'interroger. Et cependant, Mes-

sieurs, nous vous déférons ces deux hommes avec la conviction qu'eux seuls sont les deux coupables. Celte preuve que nous vous devons, nous la ferons : Puis vos consciences une fois rassurées par la preuve^ nous vous dirons la gravité du crime.

Voyons la preuve.

Le 24 septembre dernier, à dix heures et demie du soir, un cadavre était relevé sur la route de Pailliencourt, à 300 mètres des dernières maisons de Ramillies. Sur le tronc, il portait cinq ou six ecchymoses qui n'eussent point entraîné la mort : mais la figure était écrasée : la mâchoire était brisée : un œil était vidé : les débris des os de la tète parsemaient le sol, et les médecins déclaraient qu'un chariot pesamment chargé passant sur cette face humaine n'aurait pas accompli plus de ravages.

La mort avait été instantanée sous les coups portés à la tête. Elle était toute récente car la main élait tiède encore.

Ce cadavre était celui de Deneubourg, homme vigoureux, que le témoin Lerouge déclarait être trop fort pour qu'on pût aisément l'attaquer à deux. Deneubourg, âgé de 45 ans, cultivateur aisé, peut-être de mœurs légères, était facile dans ses relations. Nul ne lui connaissait d'ennemis; il avait montré dans le cours de cette journée, même contre des propos irritants, cette patience qu'ont quelquefois les hommes assurés de leur force.

A côté du cadavre se trouvait une traverse en bois de ] mètre 75 centimètres de longueur sur 20 centimètres carrés, c'était l'instrument qui avait servi à l'assassinat, car on y retrouvait encore, avec le sang de la victime^ des esquilles d'os et de dents. Celte traverse, destinée à la construction du bal Coppin. avait été apportée le même jour à 7 heures du soir et déchargée une heure après avec les autres bois, derrière le cabaret de Gresillon.

Qui avait manié la traverse ? Qui avait frappé Deneubourg? Ce n'était point la main d'un voleur. La victime avait encore sur elle une quittance de 52 fr. 50, sa montre et une somme

de 245 fr. Une passion brusque et violente, comme la colère, la haine ou la vengeance avait seule frappé : on avait visé l'homme, non la dépouille.

Messieurs, il faudrait désespérer d'une société qui ne s'indignerait pas de pareils actes et plaindre une justice qui serait impuissante à les punir. Mais nous n'en sommes pas là : l'indignation est dans vos cœurs ; la preuve est dans nos mains.

Potier seul a pu vouer Deneubourg à la mort : Charles Hoez a pu seul s'armer de l'instrument qui a permis l'assassinat.

Il y a un lien qui rattache Potier à ce cadavre, et voyez si l'accusé peut un instant briser un seul des anneaux de cette chaîne.

Potier connaît depuis longtemps Deneubourg. Tous deux habitent Ewars, tous deux sont cultivateurs. La terre, qu'avait affermée Potier, était si voisine de celle de Deneubourg qu'elle donnait un passage à ce dernier.

Potier et Deneubourg quittent ensemble Ewars dans la matinée du 24 en compagnie de plusieurs autres personnes, ils ont le même projet : relouer les terres qu'ils tiennent de M. Ribeauville.

Dans cette même journée se passe un fait important : Ribeauville, par l'intermédiaire de Delfolie, demande à chacun de ses fermiers 5 fr. d'augmentation par mesure. La demande est repoussée : Ribeauville réduit sa prétention à 2 fr. 50, et elle est acceptée. Potier seul refuse, en prétendant que sa terre n'a pas la contenance indiquée. Delfolie ne lui demande plus que 50 c. d'augmentation : nouveau refus de Potier. Deneubourg alors se rend adjudicataire en subissant l'augmentation de 2 fr. 50 et il verse contre quittance la somme de 52 fr. 50.

Un pareil fait devait créer chez Potier une vive irritation. II était dépossédé d'une terre laissée longtemps à lui ou aux siens. Prosper Hoez, son parent, l'avait eue avant lui et la lui avait cédée. Deneubourg la reprenait non-seulement à un prix supérieur à l'ancienne location, mais à un taux

qui dépassait celui auquel on la laissait à Potier quelques heures auparavant. Cette dépossession s'accomplissait publiquement devant tous, et était une blessure sensible à l'amour propre du paysan. Tout devait raviver cette blessure : les conversations et les surexcitations du cabaret, la perspective de ses projets dérangés par un voisin, la conviction d'un intérêt lésé presque d'un droit méconnu, tant le préjugé du mauvais gré a de puissance dans ces contrées, même dans les communes qui n'en subissent pas encore la loi.

D'ailleurs l'irritation n'a point tardé à se produire. Avant même qu'il ne quitte Cambrai, il est distrait, préoccupé, il joue au bilion avec Dézeteaux, mais comme un homme qui n'est nullement à son jeu, causant toujours avec Delfolie qui lui fait ses dernières offres.

Il quitte Cambrai^ et entre cliez Lerouge, au cabaret de la Montagne. Il y rencontre Delfolie et Deneubourg : quelle est son attitude ? Il coudoie Delfolie sans lui adresser un mol : Delfolie a été l'intermédiaire du marché : il va droit à Deneubourg qui en est le bénéficiaire, et il l'injurie en le traitant de grossier personnage. La femme Lerouge l'entend même l'appeler j. f. Je ne te croyais pas sij. f.. Deneubourg lui offre en vain sa quittance et la cession du marché. Potier ne veut rien accepter de l'homme qui est pour lui un concurrent, un adversaire. Tout dans sa conversation trahit l'hostilité. S'agitil du passé, il le menace d'un procès devant le juge de paix pour une récolte de trèfle sur laquelle des moutons ont passé. S'agit-il de l'avenir, il manifeste l'intention d'enchérir plus tard sur Deneubourg pour le déposséder à son tour.

Il y a des irritations qui s'exhalent en paroles et qui tombent après les premiers cris de la colère. Il y en a d'autres qui grandissent et fermentent à mesure qu'elles se traduisent extérieurement. Le premier acte de violence est pour elles un levain, au lieu d'être un apaisement. La patience même de l'adversaire, son attitude légère ou rassurée, son refus de comprendre l'offense adressée, enveniment alors l'irritation première. Suivez cette progression chez Potier. Huart et Deneubourg sortent un instant : Lerouge et sa femme sont

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encore là ; qirimporle, Potier n'est pas aux témoins qui peuvent l'entendre, il est tout entier à sa sourde passion et au projet qu'il médite. Il se parle à lui-même comme l'homme qui est sous l'empire de l'idée fixe. On a parlé de la terre. Il suit son idée, et répète à demi-voix, en agitant sa casquette, ces propos significatifs : On fen donnera.^ tu ne t'attends pas à ce qui va C arriver en retournant.

Messieurs, pesez ces mots décisifs : ils renferment le plan tout entier : ils sont l'affaire ; le reste ne sera plus que l'exécution. Tout se trouve dans ces terribles paroles proférées à voix basse par l'homme qui affermit sa résolution. La terre voilà l'origine : On t'en donnera^ voilà la vengeance : Tu ne t'attends pas à ce qui va t' arriver, voilà le guet-apens : Il ajoute même le lieu et l'heure : Tune t'attends pas à ce qui va t'arriver en retournant.

Puis voyez comme il persévère dans le projet conçu. Charles Hoez, qui est déjà au courant de la querelle de Potier et de Deneubourg, au moins par le récit de Delfolie au cabaret de Gresillon. vient au cabaret de la Montagne. Il y voit les deux adversaires, et part avec Potier tils. Potier père se trouve avec eux, en dehors du cabaret, et leur dit, à demi-voix, ces paroles, que le témoin Lesne entend : Retournez-vous-en. Je retournerai seul avec lui. Ce lui, cet homme qu'on désigne, ne peutêtre que Deneubourg, avec lequel il va partir en effet dans peu d'instants. Quant aux paroles : Je retournerai seul avec lui, elles s'appliquent à merveille, si en effet Potier et Hoez veulent frapper lâchement Deneubourg dans un guet-apens I Pour inspirer à Deneubourg toute sécurité, et pour ne donner aux tiers aucun soupçon, il faut en effet que Potier seul parte avec Deneubourg. Mais pour que celui-ci soit frappé plus sûrement il faut que le second de Potier, il faut qu'Hoez sache la résolution, le départ, la route qu'on suivra, et qu'il entende ces mots : Je retournerai seul avec lui.

Potier, en effet, part seul avec lui. Deneubourg, à la porte du cabaret de Lerouge, cause (juelques instants avec Huart ; Potier s'arrête et l'attend, Deneubourg sait si bien qu'ils doivent partir ensemble, qu'il lui crie : Voilà-t-il pas Potier

qui part sans moi, et il quitte Huart pour rejoindre son compagnon de voyage, qu'il atteint près de la maison d'Antoine Lerouge.

Dix heures étaient sonnées, quand Deneubourg et Potier prenaient ainsi la route de Pailliencourt. Or, à 450 mètres du lieu de départ on relevait, trois quarts d'heure après, le cadavre de Deneubourg. Il a dû tomber là sans lutte et sous le coup d'un guet-apens; les affreuses blessures que portait la face rendaient la résistance impossible et la mort instantanée. Après avoir quitté Huart à Ramillics, il vivait juste le temps nécessaire pour parcourir 430 mètres : c'est donc six ou sept minutes après son départ qu'il tombe frappé. Potier, parti avec lui, n'avait pu encore se séparer de lui : il sait le secret de ce drame terrible. S'il est innocent, la vérité doit crier, doit éclater en lui, son intérêt est de la dire, de la proclamer et pour lui-même et pour autrui. S'il est coupable, il gardera ce secret au fond de son âme, car la découverte de ce secret c'est sa condamnation : il fera plus que le garder, il donnera le change à ceux qui pourraient le chercher, il fera une fable pour détourner les soupçons. Yoilà la double alternative, qui se présente à lui, impitoyable el absolue : son choix est bientôt fait.

Comme si le sang de Deneubourg lui pesait, comme si l'ombre de la victime encore chaude le poursuivait, il ne perd pas de temps. C'est vingt-cinq minutes après son départ qu'il se retrouve devant le cabaret de Lerouge : il a eu le temps de sortir de Ramillies. d'aller jusqu'au lieu où le cadavre tombe, de revenir à travers champs, d'aller chez le maire, de le réveiller, de recevoir de lui un bâton pour sa défense et de se diriger chez le garde-champêtre, en parcourant ainsi au total 1,066 mètres.

Il n'a pas eu le temps de quitter Deneubourg avant la chute. Il reconnaît lui-même qu'il lui parlait, et entendait la réponse au moment de l'attaque. Il a tout vu, tout su: il doit tout dire s'il est innocent, tout cacher et mentir s'il est coupable.

Or, quel est le récit qu'il va faire? Coupable, il lui faut une

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fable, même une fable invraisemblable, pour faire planer sur des êtres imaginaires raccusalion du crime dont il est l'auteur ou le complice. Ces êtres imaginaires, ce sont des malfaiteurs inconnus, nombreux, armés de bâtons, ayant le vol pour mobile. Ils l'ont poursuivi lui-même : ils l'ont roué de coups : il n'a échappé à leur violence et peut-être à la mort, que par la rapidité de sa course à travers les champs et sa rentrée au village de Ramillies au milieu duquel il se voit encore poursuivi et menacé. Si de tels adversaires lui font courir un tel danger, on croira bien que Deneubourg a pu succomber sous leurs coups. Voilà le récit, voilà l'histoire à l'aide de laquelle le corps de Deneubourg cessera d'être pour lui un cadavre accusateur.

Ce récit, il faut tout d'abord que l'autorité l'accepte. Aussi va-t-il droit chez le maire. Il le réveille, il lui signale le danger qu'il court, il lui montre même ses ennemis invisibles : il s'adresse à lui. parce que c'est dans sa circonscription que le fait s'est passé. De chez le maire il va chez le garde-champêtre, celte seconde autorité qui doit relever le cadavre. Il lui fait le même récit, lui fait part à la fois de ses terreurs pour lui-même, de ses craintes pour Deneubourg, et va avec lui à la découverte de ce corps qui ne doit plus accuser que des agresseurs imaginaires.

Dans l'intervalle, entre sa visite au maire et sa visite au garde, il a trouvé le moyen de préparer la commune au récit qu'elle doit bientôt entendre. Pour donner à ce récit la vraisemblance voulue, il prend le soin de provoquer ses agresseurs, de leur crier d'arriver, de leur dire qu'il ne les craint pas, fussent-ils dix contre lui, et c'est tour à tour devant les deux maisons de Charles Lerouge et d'Antoine Lerouge, qui ont seuls de la lumière à cette heure, qu'il profère à haute voix ces exclamations.

Quand il est avec le garde près du cadavre, il se penche vers Deneubourg comme s'il ignorait la mort ; il lui demande s'il dort ou s'il a du mal. Il touche même la figure ou fait semblant de la toucher pour prouver son ignorance. Mais comme un homme qui sait bien ne trouver qu'une face labou-

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rée et écrasée, et comme le coupable qui redoute le sang delà victime, il ne touche qu'avec le doigt la partie de la figure qui ne doit point le souiller. Sa main reste pure, quand celle du garde, qui touche aussi Deneubourg, est ensanglantée.

Le bruit du sinistre événement a réveillé l'autorité et la foule. Fidèle à son système, Potier passe la nuit chez Gresillon avec ceux qui s'entretiennent du terrible drame. Son séjour est logique : plus son récit est invraisemblable, plus il doit rester là pour le propager et le défendre contre les incrédules; il faut le faire accepter à tout prix, et il y consacre la nuit tout entière.

La matinée du 25 septembre arrive. Avant de rentrer à son domicile, avant de revoir les siens, il faut encore qu'il s'arrête chez Lelong pour propager ce même récit qui doit le sauver. De chez Lelong, il va chez lui, change de vêtements, se rend aux champs, et, continuant le même système, parle à son fils de l'événement de la nuit, en protestant avec larmes de son innocence.

Tout sera logique dans l'attitude de Potier, depuis la mort de Deneubourg jusqu'au moment où on l'arrête. Il sent bien que, compagnon de Deneubourg en sortant de Ramillies, il a tout vu dans l'horrible drame. Il sent qu'il ne peut avoir que deux situations, celle d'un témoin qui révèle, ou celle d'un coupable qui s'accuse. Il a choisi la première avec une persévérance désespérée, avec une habileté digne d'un autre sort. Mais il a compté sans les lois de la nature, qui ne mentent pas, sans les phénomènes physiques qui le trahissent, sansses propres contradictions qui le livrent. Voyez, en effet, comme tout croule dans son système, et comme la preuve de son mensonge devient la démonstration évidente de sa culpabilité. Sur chaque point, il trouvera ou se donnera lui-même d'éclatants démentis.

Ce sont des voleurs, dit-il, qui ont attaqué Deneubourg et lui. Or, ces voleurs ne volent rien. Ils laissent à la victime écrasée, et que son camarade abandonne, sa quittance, sa montre et son argent. Et cependant quel vol facile ! Deneu-

bourg était sans vie : Potier fuyait à toutes jambes : la nuit et la solitude permettaient de dépouiller cet être inanimé, comme elles permettaient un instant auparavant de l'attaquer et de l'assassiner.

Si cène sont pas des voleurs, ce sont des malfaiteurs qu'anime la vengeance, et qui comptent assez sur leurs armes et leur nombre pour ne rien redouter. Or, ni Deneubourg ni Potier ne se connaissent d'ennemis. Potier ne peut ni les nommer, ni donner leur signalement. Personne ne les voit, ni le garde qui se lève, ni le maire auquel on les montre ; personne ne les entend, ni le garde, ni le maire, ni Charles Lerouge, ni Antoine Lerouge, qui n'entendent que Potier provoquant ses ennemis invisibles.

Ces malfaiteurs, si nombreux et armés de bâtons, l'ont roué de coups comme un homme qu'on veut laisser sur le terrain. Or, ni le garde, qui le visite le soir même, ni le médecin, qui le visite le lendemain, ne peuvent trouver sur son corps l'ombre d'une ecchymose ou d'une rougeur. Lui-même, devant ces constatations, sent que son récit va trop loin, et il le modifie : les coups de bâton ne deviennent plus que des coups de poing, et peu à peu il finit par dire qu'il a pu prendre pour des coups de poing ses douleurs de rhumatisme.

Ces malfaiteurs l'ont poursuivi avec acharnement dans les champs. Mais s'il fuyait devant le danger, pourquoi ne pas rebrousser chemin vers Deneubourg, qui, selon lui, était resté un peu en arrière, et vers lequel l'instinct de la frayeur devait le porter? Pourquoi ne pas rentrer à Ramillies par la voie la plus courte et la [)lus sûre, celle de la route, puisque les malfaiteurs ne venaient point de Ramillies et n'avaient point encore attaqué Deneubourg, resté de quelques minutes en arrière ? Pourquoi choisir ce terrain ditTicile, des terres labourées ou chargées de récoltes, là où la chute devenait si possible, et où il devait être si aisément atteint par des adversaires nombreux, agiles et vigoureux? S'il a pris cette route étrange, que l'orage de la soirée avait dû détremper, pourquoi le maire et la gendarmerie n'y constataient-ils le lendemain aucune des traces nombreuses que la terre

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devait garder ? S'il dit vrai, pourquoi cette course rapide et effrayée à travers les betteraves n'a-t-elle laissé ni boue, ni souillures, ni taches à ses vêtements ? Pourquoi a-t-il couru à la maison éloignée du maire, au risque de donner trois fois plus de temps à ses adversaires, plutôt que d'aller demander asile aux maisons bien plus rapprochées de Gresillon et des frères Lerouge, au cabaret de Charles Lerouge, qu'il vient de quitter et qu'il sait encore éveillé, à Antoine Lerouge, qui, comme son frère, a encore de la lumière ?

Ainsi tout donne un démenti au récit de Potier, les constatations matérielles, les lieux, les témoins. Lui-même se donnera un démenti tout aussi décisif par son attitude ; il est plein de terreur chez le maire, plein de terreur chez le garde, et dans l'intervalle de ces deux visites, passant devant les habitations de Charles Lerouge et d'Antoine Lerouge, auxquels il faut persuader qu'il recule devant des agresseurs, il provoque ses ennemis, il les provoque avec une voix assurée, en marchant, dit le témoin, d'un pas ferme comme un dragon, et ne demandant plus asile comme un fuyard aux maisons qu'il connaît et qui ont encore de la lumière. Non : dans ce moment, Potier ne croyait à nul danger, parce qu'il savait bien que le danger n'existait que dans la fable qu'il inventait, et s'il montrait tant d'épouvante quelques instants auparavant chez le maire, quelques instants après chez le garde, c'est que ces deux frayeurs n'étaient que des frayeurs d'emprunt, les mises en scène d'une comédie.

Dans cette longue nuit, et dans la matinée du 25 septembre, Potier n'a que deux moments de sincérité, le premier près du cadavre, le second près de son fils.

La nuit, devant le garde, il se penche vers Deneubourg qu'il feint de croire endormi ; il a l'air de toucher la figure avec sa main; mais non, en réalité il n'ose pas toucher ce corps inanimé. Ahl je comprends cette crainte là ; je la comprends ! Il y a là, non plus un camarade qui dort ou qui attend son compagnon de route ; il y a un cadavre qui l'accuse ; il y a là du sang qui crie vengeance, ce sang il n'en veut pas sur lui !

Le second moment, où la vérité semble encore reprendre ses droits, c'est cette minute fugitive passée le malin devant son fils. Potier va le trouver aux travaux des champs; il a quitté ses vêtements tachés du sang de la victime, de ce sang qui l'accuse s'il a jailli sur lui au moment où Deneubourg tombait, de ce sang qui le tourmente comme un remords, s'il a souillé ses vêtements au moment où il s'approchait du cadavre de ce camarade abandonné. Il parle de l'événement de la nuit, et se disculpe devant cet enfant qui ne l'accuse pas. Puis pour la première fois, les larmes lui vinrent aux yeux ; il pleure un crime inutile, un terrible et sauvage moment d'ou])li ; il pleure sa sécurité compromise, sa réputation perdue, sa famille exposée, ce fds auquel il parle aujourd'hui, et qui sera peut-être déshonoré demain. Ces larmes douloureuses, ces larmes de torture et d'angoisse, je les comprends, je les recueille, je ne vous les reproche point ; elles sont votre première expiation.

El maintenant. Messieurs, la preuve n'est-elle point faite? Relevez ce cadavre. Les voleurs n'y ont pas touché ; c'est dans un aveugle moment de passion qu'on l'a frappé. Qui connaît Deneubourg? Potier. Qui lui en voulait ce jour-là? Potier. Qui avait manifesté son irritation de toute façon ? Potier. Qui avait proféré ces mots sinistres annonçant un projet plus sinistre encore: On t'en donnera ; tu ne t'attends pas à ce qui va f arriver en retournant? Potier. Qui parle à Hoez sur le devant de la porte, et lui annonce qu'il partira seul avec Deneubourg ? Potier. Qui part en effet avec Deneubourg à dix heures sonnées? Potier. Qui se trouve avec Deneubourg à l'endroit de la route où ce dernier tombe frappé? Potier. Qui fait cette fable impossible des voleurs nombreux et armés, fable démentie dix fois par les lieux, par les témoins, par l'attitude et les contradictions de celui qui la raconte ? Potier, toujours Potier.

Ce mensonge impossible, vais-je le lui reprocher? Non. Lui, qui avait frappé Deneubourg, il était fatalement acculé à l'aveu ou à ce mensonge. 11 f^dlait dire la vérité et se livrer ou inventer les voleurs. Mais une fois que nous démontrons que cette

invention est l'opposé de la vérité. Potier reste donc convaincu de l'assassinat.

Oui, j'ai le droit de le dire, après ces débats: Aussi vrai (jue Deneubourg est la victime, aussi vrai, vous Potier, vous êtes l'assassin. Aussi vrai que Deneubourg a été répondre à Dieu de sa vie brusquement interrompue, aussi vrai, vous Potier, vous devez répondre ici du crime qui l'interrompt.

Mais si vous sortiez indemne, celte justice ne serait plus qu'un vain mot.

Justice humaine, tu es toujours la justice malgré tes humains côtés. Tu peux découvrir la vérité, puisque tu dois la protection. Tuas le pouvoir, le glaive, la majesté des faisceaux, le respect des populations; aurais-tu tout cela, situ fermais les yeux à la lumière ? Non, Dieu ne t'a pas donné d'aveugles bandeaux ; il t'a donné l'intelligence, il t'a donné la raison.

Voyons la preuve vis-à-vis d'Hoez :

Si une chaîne invincible lie Potier au cadavre de Deneubourg, un lien lout aussi fort rattache Hoez à Potier pour le même forfait.

Hoez est le neveu et le filleul de Potier. L'intérêt le rattache à Potier comme la parenté : il compte succéder à Potier comme fermier de la lerre en question, ainsi que Potier a succédé luimême à Prosper Hoez. Aussi le même acte qui blesse Potier doit blesser Hoez.

Les faits sont là d'ailleurs pour démontrer la complicité.

Hoez est au cabaret de Gresillon, quand Delfolie s'y rend dans la soirée du 24. A peine a-t-il appris par Delfolie l'acte de Deneubourg et l'irritation de Potier, que ses sentiments personnels se manifestent à leur tour.

Ecoutez d'abord ses regrets : Je croyais, dit-il devant témoins, je croyais avoir cette terre, je ne l'aurai pas, c'est un autre qui l'aura.

Ecoutez ensuite ses projets; il s'écrie: je vais lui en f... une dont il se souviendra, La menace est si accentuée, le projet si arrêté, que son oncle Prosper veut se lever comme pour

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lui prêter main-forte, et Decarpigny fait asseoir celui-ci, en lui disant que cela ne le regarde pas. qu'il est père de famille et ne doit pas se mêler de pareille querelle.

Hoez persévère dans son projet, et il trouve dans Prosper, non de la résistance, mais de l'excitation : A'a voir à la Montagne s'il y est encore, lui dit Prosper. Si oui tu viendras me dire quoi, car il ne faut pas y aller seul, dans la crainte de le manquer.

Quelle est la réponse de Hoez? Il Ta faite à demi-voix devant Ségard, qui. placé à table entre Charles et Prosper, l'entend focilement, elle est la preuve nette de sa sinistre résolution : « S'il y est encore^ nous allons lui en donner une que le diable aura pitié de sa peau. »

Ainsi, un sentiment identique et un projet commun agitent à la même heure Potier et Hoez. Mais il faut que ces deux hommes se rencontrent et que le concert s'établisse. Hoez quitte donc ce cabaret de Gresillon, où il a le droit de boire gratis à raison do l'achèvement de la grange auquel il a concouru. Il va droit au cabaret de la Montagne, non pour y boire encore (qui ne préfère les consommations gratis aux consommations payées ?) mais pour voir au moins un instant Potier qu'il veut soutenir, et Deneubourg qu'il veut frapper, à ce point que le diable ait pitié de sa peau.

Il entre au cabaret de la Montagne, se met à cheval sur une chaise, appuie ses bras sur le dossier, assiste à la conversation des buveurs et fixe constamment les yeux sur Deneubourg avec une attitude provocatrice qui attire déjà l'attention de la femme Lerouge.

Tout dans la conversation est de nature h envenimer sa rancune et à l'affermir dans son projet. On a parlé de la terre que Deneubourg enlève à Potier: on parle ensuite des succès de Deneubourg auprès des femmes : on va même jusqu'à certaines plaisanteries cyniques que je ne répéterai pas. Ce piédestal d'assez mauvais goût doit irriter plus que jamais Hoez : il doit ressentir les instincts de la jalousie comme les susceptibilités de l'intérêt. Deneubourg ne passe-t-il pas pour l'amant d'Elise Lefebvre qu'Hoez courtisait, et auquel il avait

parlé de mariage. Or quel est l'homme qui ne se sent humilié et blessé quand il est refusé pour mari et qu'il voit le rival accepté comme amant ?

Hoez quittera le cabaret de la Montagne avant Deneubourg et Potier, mais ce ne sera qu'après s'être concerté avec Potier loin de Deneubourg et loin des buveurs dont on peut redouter l'indiscrétion. C'est en dehors du cabaret que ce concert aura lieu. Ecoutez les trois témoins Antoine Lerouge, Lesne et Ségard. Antoine Lerouge voit en sortant du cabaret quelqu'un qui se trouve à la porte et qui se dissimule pour ne pas être reconnu. Lesne entend Potier sorti du cabaret dire à deux hommes : « Retournez-vous en, je retournerai seul avec lui. » Ségard voit Hoez et Potier fils arrêtés en dehors du cabaret ; il leur dit bonsoir et ne reçoit pas de réponse : Charles, tu ne réponds pas, ajoute Ségard. Dominé par sa préoccupation, ou par le désir de n'être pas reconnu, Hoez persiste à garder le silence, et devant Ségard il retourne vers le cabaret Gresillon pendant que Potier fils prend la rue Marlière. Réunissez ces trois dépositions et vous savez l'endroit et la date où le concert se fait entre Hoez et Potier. Si vous doutiez encore sur ce concert, sur la date et sur le lieu où il se forme, écoutez Prosper Hoez, l'oncle de Charles, de Charles que nous accusons : Charles a dit à Prosper que Potier en le congédiant au cabaret de la Montagne lui avait annoncé qu'il retournerait seul à Ewars avec Deneubourg. Il fallait bien que Potier prévînt son complice, et il le prévient en disant à Hoez dans quelles conditions il reviendra à Ewars. Il y reviendra seul avec Deneubourg.

Il faut qu'Hoez recherche maintenant l'instrument du crime : Potier ne doit plus quitter Deneubourg, il n'a point été d'ailleurs chez Gresillon, et ne sait point par lui-même où sont les traverses du bal Coppin : Hoez , au contraire , qui a passé la première partie de sa soirée au cabaret Gresillon, y a vu arriver et décharger les traverses : il peut facilement y choisir l'instrument qui doit servir au sinistre projet.

A-t-il été, en quittant Potier, au dépôt des traverses ? Qui

pourrait en douter ? Ségard l'a vu se diriger vers le cabaret Gresillon, au moment où il quittait le cabaret de la Montagne : c'est à côté du cabaret Gresillon qu'est le dépôt des bois. C'est à ce dépôt que s'arrête Hoez avant de rentrer au cabaret Gresillon. Il a touché les poutres, il a fait son choix, et sa présence au milieu des traverses est signalée par un fait caractéristique : il en a fait tomber une ou plusieurs, et le bruit de cette chute attire au seuil de la porte Decarpigny et Vaillant. Ces deux témoins voient précisément Hoez revenir du côté du dépôt, quand le tapage les attire en dehors du cabaret.

Cette visite au dépôt de bois au moment où se fait entendre le bruit des poutres qu'il dérange pour choisir l'arme meurtrière, il faut la cacher à tout prix. Aussi prétend-il aujourd'hui qu'il était à l'intérieur du cabaret Gresillon, lorsque le bruit a attiré les buveurs. Mais il est énergiquement contredit par tous les témoins, et ce mensonge révèle toute l'importance qu'il attache à cacher sa visite au dépôt de bois. Je le crois bien. C'est le moment où il choisissait l'instrument du crime.

Cette chute d'une traverse et le bruit qu'elle a causé peuvent livrer le secret d'Hoez ; il faut dépister les indiscrets; lui et Prosper expliqueront le bruit par une fable qui ne trouve que des incrédules, la fable du troupeau de moutons effrayés par l'orage. 3ïais là encore nouveau dénnenti des témoins. Tous attestent que le bruit a été sec, l'un d'eux interrogé hier par la défense sur la nature du bruit ajoutait : C'était comme du bois qui tombe ou qui s'éboule. Que des moutons aient été ce soir là effrayés par l'orage, qu'ils aient passé près de Cambrai, Ewars, où Ramilhes même, qu'importe ? L'essentiel, c'est le bruit de la chute du bois qu'on entend.

Hoez rentre alors au cabaret, mais il est pâle et surexcité. La crainte d'être livré par celte poutre malencontreusement tombée, la sinistre résolution qu'il a prise, tout donne à ses traits une telle expression que les buveurs la remarquent : la femme Gresillon l'interpelle et lui demande s'il ne s'est pas battu.

Hoez n'est rentré au cabaret de Gresillon que pour quelques instants : il en sort bientôt avec Prosper, sans attendre Decarpigny et Vaillant. En vain on insiste pour arrêter ce brusque départ. Vaillant et Decarpigny, ses compagnons de travail qui habitent Ewars comme lui, qui ont la même route à faire, avec lesquels il revient journellement, n'en ont plus que pour cinq minutes. Non : il ne peut les attendre. L'heure le presse en effet, et cette heure c'est celle du crime. Potier doit bientôt quitter le cabaret de la Montagne avec Deneubourg. Or, lui seul connaît le projet de Potier : lui seul sait où est la poutre que Potier ne connaît pas, et que Potier ne peut aller chercher puisqu'il doit rester avec son compagnon de route.

Hoez, une fois sorti du cabaret Gresillon, comme pour retourner à Ewars, ne peut plus, sans une grave imprudence, repasser devant ce cabaret pour aller au dépôt de bois, et en rapporter la traverse qu'il a choisie. Il s'expose à être vu par Gresillon, par Decarpigny, par Vaillant, par tous ceux qu'il vient de quitter brusquement, comme un homme pressé de rentrer chez lui. Il prendra donc un chemin plus long et plus écarté pour aller au dépôt, le sentier Châtelain. Or, c'est précisément par ce sentier que passe, en courant, à dix heures moins le quart, un homme chaussé comme Hoez, que Châtelain entend très distinctement : Cet homme, dit Châtelain, n'a pris que le temps d'aller aux traverses, et il est revenu toujours en courant; à son retour, il est tombé ou a laissé tomber quelque chose. Oui, la plus vulgaire prudence imposait à Hoez ce détour et ce chemin écarté. En prenant la route ordinaire, il s'exposait à être vu par Gresillon et les buveurs, allant vers le dépôt ou rapportant la poutre ; si on le voyait allant vers le dépôt, il était compromis : si on le voyait rapportant la poutre, il était perdu.

Et puis la poutre est là, près du cadavre, rouge du sang de Deneubourg, ayant encore dans ses interstices des débris d'os de la victime. Celte poutre, que Potier n'a pu ni prendre ni choisir, ni connaître, Hoez seul a pu l'apporter là, Hoez seul l'a livrée, et s'en est servi pour un but criminel.

22 REQUISITOIRES ET CONCLUSIO.XS.

Aussi des taches de sang ont rejailli sur ses vêtements : son gilet en porte à la région supérieure droite, au pli du bras, sur le poignet de la main droite, son pantalon en porte à la région droite, au genou droit, à la région droite de la jambe gauche. Le chimiste qui analyse ces taches déclare les dernières essuyées ou mal lavées, à une époque où elles étaient récentes. Ce sont bien les indices accusateurs du crime. Lorsqu'on saisit ces vêtements, Hoez, interpellé par le maréchal des logis sur la question de savoir s'il s'était lait une blessure ou s'il a eu un saignement de nez, répond négativement. Devant le juge d'instruction, il cherche à expliquer les taches de sang en faisant croire que ses vêtements sont maculés par la sève d'un arbre ou par du goudron : l'analyse lui donne un démenti. Enfin, sa mère qui a lavé le pantalon, le dimanche qui a précédé le crime, n'y avait pas vu de sang à ce moment.

Le crime accompli, Potier se chargera, lui, dont les vêtements sont moins tachés que ceux d'Hoez, de donner le change à Ramillies ; il faut qu'il sauve celui qui a si bien épousé et servi sa vengeance. Hoez se retirera donc pendant que Potier fera sa fable ridicule : on ne le reverra que plus tard. Mais, même le surlendemain, voyez encore son trouble et sa contenance : devant le berger Méresse, il est si pâle que le fils du berger en fait la remarque à son père ; c'est avec trouble qu'il cherche, devant ce même berger, à disculper Potier, en disant qu'il faut qu'on lui fasse la preuve. Devant Decarpigny et Vaillant, il désavoue prudemment les menaces qu'il a proférées la veille, en disant qu'il ne se les rappelle pas.

Comme tout se lie dans la conduite et l'attitude de Hoez pour démontrer sa culpabilité ! Qui donc se rattachait à Potier parle double lien de la parenté et de l'intérêt ? Hoez. Qui, le 24 septembre, partage l'irritation de Potier, au premier bruit de l'enlèvement de la terre ? Hoez. Qui proférera des menaces chez Gresillon et promettra d'en donner une que le diable aura pitié de sa peau^ Hoez. Qui fera cette fable du bruit du troupeau de moutons pour dissimuler la chute de la poutre qui peut le livrer? Hoez. Qui soutiendra mensongère-

ment avoir été à l'intérieur du cabaret quand le bruit des poutres s'est fait entendre et a signalé sa présence au dépôt? Hoez. Qui quittera brusquement le cabaret de Gresillon pour se trouver à l'heure du crime? Hoez. Qui pourra seul apporter sur le lieu du crime la poutre avec laquelle il s'accomplit? Hoez. Qui portera sur ses vêtements les traces du sang versé? Hoez. Qui, les jours suivants, montrera sa pâleur et son trouble, et démentira les menaces de la veille? Hoez, toujours Hoez. Ah ! vis-à-vis de lui aussi la preuve est bien faite : l\ est lié à Potier qui a voulu le crime, comme Potier lui-même est enchaîné au cadavre. Si un seul a frappé, tous deux ont voulu l'assassinat ; tous deux ont voulu le guet-apens ; tous deux, pour vous. Messieurs, ont aux mains le sang versé, le sang d'un compagnon, le sang d'un camarade.

A cette double preuve irréfragable opposera-t-on des objections de détail ? Leur nombre ne fera certes pas leur force.

Dira-t-on que l'intérêt était bien minime ? Mais quel que fût le chiffre de l'intérêt, ne voit-on pas ici qu'il se transforme ou disparaît devant le préjugé et la passion? Est-ce que l'humiliation de la dépossession n'était rien ? Est-ce que les bruits du village, est-ce que les cancans des cabarets n'étaient rien? Messieurs, tout cela est partout quelque chose parce que partout l'amour-propre est beaucoup, surtout sous les fumées du vin ; mais dans le Cambrésis, dans ce pays du mauvais gré, sous l'empire d'un préjugé séculaire, ce quelque chose, ce beaucoup devient tout. La passion qui s'exalte à ce triple courant du préjugé de la colère et de la jalousie, cette passion là ne suppute pas froidement le chiffre de l'intérêt ou du préjudice : elle ne calcule plus, elle tue.

Me parlera-t-on du péril couru? Et depuis quand, Messieurs, le péril arrête-t-il le criminel ? Et puis la passion qui ne s'arrête pas devant le calcul s'arrête-elle devant la prévision ? Non : elle tue sans prévoir comme elle tue sans calculer. Puis, quand le sang a cessé de couler et qu'il est refroidi, lorsque l'ivresse de la vengeance, cette volupté qui grise comme le vin, est tombée avec les fumées de la veille, lorsque la colère

n'a p!us déraison d'être devant un cadavre, la prévision revient, et on invente, comme Potier, des moyens dérisoires pour conjurer le danger qu'on bravait en aveugle.

Parlera-t-on de la probité des accusés? Ah ! je le comprendrais si on leur imputait d'avoir tué pour voler ; mais le meurtre par passion, par colère, par vengeance doublée d'un préjugé ne se combine-t-il pas cent fois avec celle lionnêteté vulgaire qui consiste à ne pas voler le prochain ? Allez en Corse, dans le pays de la vendetta, et vous trouverez la réponse.

Je me trompe, Messieurs, restons en France et ne parlons que du mauvais gré. Ce sera prouver à la fois la nature spéciale et la gravité du fait soumis, en ce moment, à votre haute et souveraine justice.

Vous savez la date du mauvais gré : elle est séculaire. Vos condamnations l'ont arrêté : elles ne l'ont point déraciné.

Vous savez sa patrie : il vient de la Belgique, il s'arrête à Lille, il traverse Orchies, il séjourne dans le Cambrésis, il va se perdre dans la Somme.

Vous savez ses résultats; il tue en Belgique, il brûle à Lille; il s'impose même à ceux qui déplorent ce préjugé fatal : il frappe les terres d'interdit, au point de les laisser incultes, quand le propriétaire ne subit pas ses exigences. Il prohibe la vente, il empêche le fermage. En haut, il attaque la propriété, en bas. il viole le droit et la liberté du travail. Même enfin dans les communes où il ne règne pas, il fait sentir son influence à défaut de son empire. La possession semble un privilège auquel on ne saurait toucher, et le fermier, qui voit un autre lui succéder, éprouve plus que le sentiment de l'intérêt lésé, il ressent l'irritation et la blessure du droit méconnu.

Ici, Messieurs, qu'a fait le mauvais gré? Qu'ont fait les préjugés qu'il engendre? Ici, il a versé le sang humain, et dans quelles circonstances? Voyons Potier, voyons Hoez, que vous avait fait Deneubourg? Il avait usé d'un droit, il avait surenchéri sans croire nuire au voisin qui se retirait, et pour ne pas laisser dans l'embarras un propriétaire qu'il estimait.

Dans sa pensée, le mauvais (jré n'existait pas : mais il était dans la vôtre et cela a sulïi. Deneubourg s'est pris, sans s'en douter, à l'engrenage de la terrible machine : il a été emporté, mutilé, brojé. Vous l'avez frappé lâchement la nuit, dans la solitude, par guet-apens, à deux, sans oser le battre et l'attaquer en face, à quelques pas de cette demeure où il croyait retrouver les siens, et où ceux-ci l'attendaient endormis en toute sécurité.

Deneubourg n'aurait été qu'un scélérat, que nous devrions le plaindre et le venger encore. Ah! je n'ai pas besoin d'appeler ici sa famille en deuil, d'interroger ses amis, d'invoquer son passé. Il était homme, entendez-vous, et ce mot-là suffît. Oui, il était un homme, voué au travail, ayant, comme nous tous sa mission et sa destinée, portant le front levé, sentant battre une âme dans sa poitrine humaine. Cet homme vous l'avez écrasé comme un chien, et votre vengeance ne lui a même pas ménagé cette minute de l'heure dernière, qui permet au plus humble des mourants un retour el une larme sur les fautes de la vie.

Messieurs, voilà la gravité du crime, à côté de sa preuve. Je confie ces deux choses à votre suprême justice. Oui, je le vois, je le sens : ma conviction a passé dans vos consciences comme mon émotion dans vos cœurs. Insister encore, ce serait faillir à ma tâche en voulant trop la remplir. Tout restera gravé dans vos esprits en traits ineffaçables. Si je doutais, je désespérerais de la raison humaine, je désespérerais de la justice, je désespérerais de la sécurité d'un pays dont vous ne sondez les plaies que pour les guérir. Pour fermer celleci, cette plaie du mauvais gré, il ne faut ni hautes lumières ni grand courage : lumières et courage, vous avez tout cela : mais ici le bon sens, le vulgaire bon sens, suffit, et nous attendons votre verdict avec une confiance absolue.

Potier et Hoez furent défendus par W Flamant et M^ Hattu du barreau de Douai.

Le jury déclara les deux accusés coupables d'homicide volontaire : il écarta la préméditation et le guet-apens, mais leur refusa le bénéfice des circonstances atténuantes.

Il furent tous deux condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

ASSASSINAT

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ

(Auoût 1863)

ASSASSINAT

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ

(Août 1863)

A Herpigny. hameau do la commune de Quiévy, dans l'arrondissement de Cambrai, vivait en 1863 la famille Langrand. Elle se composait de quatre frères, d'une sœur et d'un neveu. Le patrimoine indivis était assez considérable. Les quatre frères, qui ne s'étaient pas mariés, avaient fait des testaments assurant au survivant l'intégralité de l'héritage qu'ils cultivaient en commun. Leur héritier à tous devait être Bouchez, le neveu qu'ils avaient élevé.

Leur sœur, Louise, beaucoup plus jeune qu'eux, avait eu des relations intimes avec un nommé Davoine, leur domestique, qu'on avait renvoyé de la ferme, et elle désirait réparer par un mariage la faute commise. Les bans de Davoine et de Louise avaient même été publiés.

Décidés à empêcher à tout prix une union qui faisait sortir Louise de la ferme, ou qui y introduisait un étranger en consacrant une mésalliance, les quatre frères et le neveu prévinrent Louise et Davoine qu'ils pousseraient les choses à l'extrême ; ils ne devaient pas reculer devant l'assassinat.

Davoine persévérait dans le projet de mariage, Louise était hésitante ; tous deux se voyaient quelquefois la nuit, à Tinsu des frères et du neveu.

Le matin du 31 janvier, on rolrouvail dans la cour de la ferme des frères Langrand le cadavre de Davoine porlant de nombreuses blessures. On attribua le crime à l'Apre volonté d'éviter une mésalliance et de maintenir le patrimoine entier dans la même famille.

A la suite d'une longue information, la justice demanda compte du meurtre à Placide Langrand et à Bouchez. Tous deux furent poursuivis devant la Cour d'assises du Nord pour homicide volontaire avec préméditation.

M. Pinard, procureur général , qui occupait le siège du ministère public, prononça le réquisitoire suivant:

Messieurs,

Le 24 septembre 1862. à minuit, sur la voie publique, entre Ramillies et Ewars, on relevait un cadavre. La face était défigurée, la tète écrasée, et ces coups mortels avaient été portés à l'aide d'une poutre encore ensanglantée, laissée près du corps.

Ce cadavre était celui de Deneubourg, cultivateur à Ewars. Qui l'avait ainsi frappé ? Le mauvais gré surexcité par les libations et les propos du cabaret.

Le 31 janvier 1 803, trois mois après ce premier crime, et avant la condamnation, un cadavre était encore relevé à Herpigny, dans ce même arrondissement de Cambrai. La tête avait été brisée avec un instrument plus tranchant et tout aussi mortel que dans la précédente affaire ; mais le prudent calcul du meurtrier l'avait fait disparaître. Ce cadavre était celui de Davoine, cultivateur àQuiévy.Qui l'avait ainsi frappé? L'orgueil surexcité par la cupidité.

Entre ces deux crimes qui ne voit les différences, mais qui ne saisit aussi les sanglantes analogies ? Les différences, elles sont dans le mobile qui n'est plus le même, dans la nature de l'instrument qui est ici plus sûr et plus tranchant, dans le soin qu'on a pris de le faire disparaître, averti qu'on

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 31

est par le retentissement de la première afTîiire, où il a servi de preuve pour le complot et la culpabilité d'un complice. Les analogies, elles sont dans ces situations de famille qu'on sait habilement invoquer, dans ces appels à la commisération pour des accusés bien posés ; elles sont dans la victime frappée sans défense, visée à la tête, sûrement, mortellement; elles sont dans ce mépris de la vie de l'homme, sacrifiée comme celle d'un vil animal ; elles sont dans ce corps laissé sans respect, sans pitié, sur le fumier d'une ferme, comme on avait abandonné l'autre sur le fossé d'une grande route.

Vis-à-vis des coupables d'aujourd'hui, comme vis-à-vis de ceux d'hier, la justice s'avance et fait son œuvre. Elle est audessus des passions, qu'elles soient hautaines comme l'orgueil, ou honteuses comme la cupidité ; elle est au-dessus des familles, au-dessus des situations sociales, elle écarte les sollicitations comme les démarches ; elle vient, impassible, vous réclamer trois choses qui n'en font qu'une ; la punition pour les coupables, la pitié pour les victimes, la sécurité pour les vivants. Oui, elle vous demande tout cela, elle l'obtiendra parce qu'elle ne veut que la vérité, et parce qu'elle la recherche impartialement, et sans passion.

Quel était le mobile du crime ? Comment s'est-il consommé ? Oui en a la responsabilité ? Y a-t-il responsabilité unique ou responsabilité partagée? Il faut poser ces questions multiples et y répondre.

Voyons le mobile du crime tout d'abord.

A Herpigny, hameau de la commune de Quiévy, arrondissement de Cambrai, vivait, sur un domaine indivis de 28 hectares, une famille isolée de ses voisins, et dont il importe de retracer la physionomie.

Elle se compose de cinq hommes et d'une femme, gardant chacun leur caractère et leur originalité.

Jean-Baptiste Langrand, âgé de 63 ans, était le frère aîné ; mais sans initiative et d'une faible intelligence, il s'était rendu justice en abdiquant son rôle de chef de famille. Stanislas Langrand, âgé de 52 ans, avait, comme son frère, une situation

également effacée ; il était en quelque sorte un valet de ferme. Théophile Langrand, âgé de 57 ans. était le contremaître de l'exploitation commune. Placide Langrand, âgé de 64 ans. était le véritable chef de famille, par l'énergie de son caractère, et l'abdication des autres. Ces quatre frères qui étaient toujours restés copropriétaires indivis et célibataires avaient resserré encore le lien qui les unissait par des dispositions testamentaires réciproques qui laissaient tout au survivant.

A côté d'eux, se trouvait un neveu âgé de 25 ans, et qui depuis l'âge de 14 mois, avait été élevé dans la ferme. Il ne devait pas, comme ses oncles, rester dans le célibat ; il était à la veille de se marier avec une de ses cousines Amélia Langrand. Le plus proche héritier de ses oncles, il avait, grâce aux dispositions testamentaires réciproques qu'avaient fait ces derniers, la légitime espérance d'avoir un jour cette forlune si bien conservée et toujours augmentée. Comme un fils de famille, gâté par les perspectives de l'avenir, et dont l'adolescence n a pas connu la discipline, il se livrait plus à l'oisiveté qu'au travail. Les mœurs des campagnes ont des mots précis pour caractériser toutes les situations, et à ce jeune homme indompté, ivre souvent, violent toujours, on avait donné le surnom de filou : « Bouchez, dit le filou. » Les témoins vous ont dit ses habitudes : il veut un jour que Jules Langrand, dit Noir-Sourcil, enlève la chaîne d'un moulin, triste plaisanterie qui peut amener les plus graves accidents. Un autre jour, il ôte lui-même le frein du moulin de Joseph Yillette; si l'arbre n'avait pas été neuf, tout aurait été brisé, et il cause à Yillette un préjudice de 350 francs, qu'il est obligé de réparer. Un autre jour encore il propose à Jules Langrand de se cacher derrière un buisson, d'attendre le passage d'un homme qu'il prend pour le garde de Wiesly, et de fuir sans être reconnus, après lui avoir tiré un coup de fusil.

A côté des oncles et du neveu se trouvait une femme, Louise Langrand, âgée de 40 ans. Louise avait passé sa vie tout entière, auprès de ses quatre frères, dans cette ferme isolée dont elle était l'unique ménagère. A 18 ans, elle avait

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 33

eu à élever son neveu, alors âgé de 14 mois, et elle avait pu, en gâtant cet enfant, caresser au moins ce doux fantôme de la maternité. Mais, au milieu de ses frères silencieux et célibataires, près de ce neveu bien vite émancipé, coureur et violent de bonne heure, Louise n'avait connu, à vrai dire, que la solitude. Or, pour toute femme isolée, il y a un dilemme qui se pose : ou il faut qu'elle pousse la vertu jusqu'à l'héroïsme, ou elle devient facile à la chute, par la tête, par le cœur, par les sens. Parla tête? même dans la vie rurale, la femme a ces aspirations vagues, ces inquiétudes mal définies. Par le cœur? habituellement plus dévouée que l'homme, elle est plus aimante. Par les sens ? elle les excite chez l'homme. Estil étonnant qu'elle en subisse la loi.

A côté de ces frères sombres et taciturnes, de ce neveu émancipé, de cette femme isolée se trouvait Davoine. Il n'était qu'un siaiple domestique, mais mêlé à la vie de tous par l'usage des campagnes et la communauté des travaux. Il avait passé à la ferme un temps assez long, huit ans environ. Il avait 20 ans quand il y entrait, 28 ans quand il en sortait. Il était chaque jour en face de Louise plus âgée que lui, mais jeune encore surtout au début de son séjour. Comment se serait-il éloigné d'elle ? Ce serait exiger de lui une force plus qu'humaine.Dans un mariage inespéré il échangeait sa pauvreté contre une richesse relative. Le moindre rapprochement devait caresser sa vanité ; même lorsqu'il était devenu l'amant ancien^ l'amant connu de tous, l'amant que les habitudes de la campagne rendent plus familier que discret, il s'entretenait de Louise devant les témoins, avec un respect dont il faut lui savoir gré. Enfin, il était difficile que sa tête, son cœur et ses sens ne parlassent point aussi devant la femme qui s'abandonnait.

Dans cette situation une foute eut lieu, faute certaine, avouée et qu'on ne saurait amnistier. Au lieu de dire : ils s'aimèrent, nous dirons : ils tombèrent ; mais la faute concédée, il ne faut pas en méconnaître le caractère. Je le dis pour Louise comme je le dis pour Davoine, je le dis pour les deux. Non, ce ne fut pas là la débauche, ce fut la faiblesse. Songez

Pinard, t. u, 3

à l'âge, au milieu, à la solitude, nul ne peut dire qui tenta le premier : tous deux tombèrent, voilà tout. Est-ce que tous deux n'ont pas donné ce caractère à la faute commune, en la continuant et la renouvelant, lorsque Davoine était renvoyé de la ferme ? Ils se voient alors secrètement comme pendant son séjour, dans les jours d'épreuve et de péril comme aux époques de liberté et de sécurité. Aussi tendaient-ils tous deux au mariage, et le mariage qui répare la chute nous indique bien aussi ce qu'était la faute au début : faute commune, faute de faiblesse. Oui ce sont ces choses-là qui mènent au mariage, autant que la débauche en éloigne.

Les relations intimes une fois découvertes firent congédier Davoine, mais elles survécurent au renvoi. Vous connaissez les visites de Louise chez Cézile, le dimanche, en sortant des offices ; les visites de Davoine à Herpigny, le soir d'abord, le matin ensuite. Cette persistance des rapports, après le renvoi, compliquait la situation à deux points de vue différents, pour Louise et Davoine d'abord, pour les frères Langrand et Bouchez ensuite.

Louise et Davoine tournaient l'obstacle qu'avait créé la famille. Se A^oir en secret, c'est fortifier le lien ; ces visites plus rares , ces ruses employées , le péril même auquel elles exposent, tout avive le sentiment déjà né. Sur ce terrain là, l'éducation apportera des différences profondes dans la manière d'agir, même dans celle de sentir; mais partout, et à tous les degrés, la femme ressemble à la femme et l'homme ressemble à l'homme. La jeunesse est toujours lajeunesse : pour elle les entraves excitent la passion. Ajoutons qu'à mesure que ces entrevues avaient cessé d'être un secret pour les voisins, la réputation de Louise avait été plus profondément compromise. Puis le sentiment religieux, qu'elle n'avait jamais abandonné, ajoutait à ses préoccupations le poids du remords. Dans de telles conditions, pour les deux amants, le mariage devenait fatalement un désir et une nécessité.

Pour les frères Langrand et Bouchez, le renvoi de Davoine avait tourné contre eux. Leur orgueil était profondément atteint. Ils connaissaient assez Louise et Davoine pour

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 35

savoir que le terme de cette intimité serait le mariage, et avec le mariage apparaissaient comme autant de fantômes moqueurs le partage du domaine, le spectacle de leurs espérances ruinées, le neveu partiellement dépossédé, et probablement les enfants d'un ancien valet de ferme touchant au vieil héritage.

C'est ainsi que le but des uns devenait l'irritante préoccupation des autres ; seulement, les premiers étaient timides et les seconds furent résolus.

Davoine s'élevait par ce mariage et il ne pouvait qu'attendre l'heure et les conditions que lui dicterait Louise.

Celle-ci, partagée entre son amant, ses remords, son besoin de réparation, et cette vie commune de 40 ans passée sous le même toit, avec des frères dont l'intérêt et l'affection s'i mposaient à elle, celle-ci, dis-je, rêvait une conciliation impossible, autrement dit, un mariage accepté par sa propre famille. Elle ne voulait ni rompre, ni brusquer, et ce double désir est la source unique de ses timides hésitations. Les frères et le neveu, résolus à empêcher le mariage à tout prix, ne devaient pas reculer devant le crime, mais ce crime était une mesure extrême à laquelle ils se résignèrent : aussi le méditèrentils froidement et avec calcul.

Le renvoi de Davoine n'ayant pas suffi, ils durent forcer Louise au silence. Ce premier point gagné, et il était facile de l'obtenir du caractère hésitant et timide de Louise, ils ne se trouvaient plus en face d'un futur, d'un homme auquel le mariage est promis, mais uniquement en face d'un amant. Une fois Davoine dans cette fausse situation il leur était plus loisible d'en profiter : s'il approchait, on pouvait, avec la chance de faire illusion, le tuer, la nuit, ou comme un voleur, ou comme un maraudeur à la poursuite des fdles innocentes . Ainsi le dilemme se posait d'une manière absolue : on aboutissait au mariage, ou au meurtre. Davoine et Louise voulaient le mariage ; mais ils n'osaient, ni le brusquer, ni l'imposer : ils le tentaient. A cette tentative les accusés répondirent par le meurtre, non qu'ils voulussent du sang par amour du sang, mais parce que l'homicide

36 RÉQUISITOIKES ET CO.NCLUSIO.NS.

devenait l'unique moyen d'empêcher un fait qu'ils avaient résolu de prévenir à tout prix. A demain le mariage disaient les amants: demain l'assassinat répondirent les accusés, mais l'assassinat avant le mariage.

Arrivons maintenant à la consommation du crime. Voyons la volonté de tuer s'afïirmer d'avance ; voyons la victime à laquelle cette volonté s'adresse ; voyons comment cette volonté se réalise.

La volonté de tuer grandit et mûrît longtemps avant le 31 janvier. En août 1862 vous avez la scène de l'écurie : Théophile Langrand y rencontre sa sœur seule et confuse ; il n'a pas vu Davoine, mais il devine, à n'en pas douter, qu'il est là, dans les meules de foin. Il ordonne à Deudon de prendre une fourche et de l'enfder. Théophile avoue cet ordre et Davoine qui a échappé par la fuite raconte le fait à Villette, sans douter un instant de tout ce que la menace avait de sérieux.

Le 7 décembre 1862, vous avez le fait de la poursuite et la visite au commissaire de police. Jean-Baptiste Langrand a vu Davoine à neuf heures du soir ; il le signale et Bouchez le poursuit avec son fusil. Bouchez entre chez le commissaire de police, nouvellement arrivé dans le canton, et qui ne connait encore rien de leurs démêlés ; il lui dénonce Davoine comme un voleur et affirme déjà son projet : je l'aurais tué, dit-il, si je l'avais vu. Il sollicite une sorte de blanc-seing du commissaire de police et lui demande ce qui arriverait dans le cas où on tirerait sur un malfaiteur escaladant la nuit les clôtures d'une habitation. Le commissaire de police répondant directement à l'hypothèse posée, lui dit « qu'un meurtre ainsi commis serait légalement excusable. »0r, dans cette poursuite, dans cette visite, dans cette fausse dénonciation, dans ce blanc-seing demandé, il y a déjà tout le projet d'assassinat, pour lequel la fausse situation de Davoine doit servir d'excuse aux yeux des assassins.

A la fin de décembre 1862, vous avez une nouvelle visite de Bouchez au commissaire de police. Bouchez persévère dans son même projet: «je le tuerais, dit-il, s'il revenait à la

AFFAIRE LANORAND BOUCHEZ. 37

ferme. » C'est alors que le commissaire de police, mis au courant des relations de Davoineet de Louise, avertit Bouchez qu'à ses yeux Davoine n'est point un voleur, et que l'excuse légale dont il avait précédemment parlé ne saurait s'appliquer. Bouchez, qui a besoin, à tout prix, de transformer l'amant en malfaiteur, pour trouver l'excuse du crime qu'il médite, maintient sa mensongère accusation : « Voleur on ne sait pas, dit-il en parlant de Davoine, mais c'est un homme capable de tout. »

Le 9 janvier 1863, l'avant-veille des publications de mariage, des témoins ont vu Bouchez armé d'un fusil, faire le guet à Quiévv, la nuit, dans la cour d'Henri Davoine, dit Ballet, en face de la maison où Louise s'est réfugiée, et où il soupçonne la présence de Davoine.

Qui l'a vu là, dans cette altitude qui a tant effrayé les témoins ? La femme Davoine dit Ballet, décédée aujourd'hui, mais entendue longuement dans l'instruction; le sieur Caron, qui raconte sa double rencontre et sa frayeur, le soir même, à son père et à Machu. Bouchez nie sa présence à Quiévy ce jour-là. Les preuves de son projet homicide sont trop nombreuses pour que nous insistions sur ce point. D'ailleurs se pose pour Bouchez une dangereuse alternative : ou ces témoins disent vrai, et cette nuit-là il guettait Davoine comme guettent les criminels, ou ces témoins, dont la sincérité est inattaquable, ont été le jouet d'une frayeur poussée jusqu'à l'hallucination, et de telles frayeurs indiquent déjà combien le sentiment public attribuait à Bouchez la résolution du meurtre, dont il sera bientôt l'exécuteur.

Le 22 janvier 1863, vous avez la poursuite de Davoine surpris le matin dans le jardin. Azor Langrand, qui l'aperçoit le premier, prévient Placide, et Placide appelle son frère Théophile et Bouchez ; tous quatre le poursuivent sans pouvoir l'atteindre. Davoine s'est sauvé à temps, au cri de détresse de Louise qui prévoit tout le péril qu'il court, et, quand ils sont revenus de la poursuite, Théophile Langrand. même devant Louise, ne peut dissimuler complètement leurs intentions ; « Si nous l'avions attrapé, dit-il, nous lui aurions f. . , une bonne douille. »

38 RÉQiJJSITOIRES ET CONCLUSIONS.

A côté de ces faits veut-on la résolutioa de tuer, affirmée par Bouchez ? Cette résolution il ne la dissimule à personne. Devant Jules Langrand dit Noir Sourcil, il a répété depuis trois ans ces propos : « Si Davoine vient sur nos propriétés, je le tue. »Ila même dit à Langrand de le répéter à Davoine, et comme ce projet de meurtre marchait parallèlement avec le projet d'excuse qu'il s'était préparé, il ajoutait que le commissaire de police lui avait donné ce droit là. Devant la femme Briçourt, il dit : « Je tuerai soit Davoine, soit tout autre qui viendrait la nuit chez nous ; j'ai ce droit là. » Devant Lévêque, il tient les mêmes propos, et ajoute ce détail mensonger, qui caractérise bien la mauvaise foi avec laquelle il préparait son excuse. « Mes oncles avaient des doutes sur ce droit, mais j'ai fait venir le commissaire de police chez eux pour faire écarter le doute. »

Devant Buchard, le domestique delà ferme, il affirme deux fois son projet d'homicide, même en présence de Louise qui lui impose silence.

Enfin Jean-Baptiste Langrand reconnaît en quelque sorte que le dessein de tuer l'amant de Louise, s'il persévérait dans ses projets, avait été délibéré comme un complot de famille.

Si tous avaient été comme moi, dit-il, révénementne serait point arrivé; Placide, Tliéophile, et Bouchez parlent de coups de fusils à tirer sur Davoine. Depuis le retour de Louise on a le projet s'il revient, non pas de le chasser, mais de le tuer.

Sans doute Jean-Baptiste Langrand s'est rétracté, et qui ne comprend cette rétractation devant son frère et son neveu assis sur ce banc? Mais autant la rétractation est naturelle, autant elle est non avenue ; autant elle doit disparaître devant cet aveu inexorable et décisif que lui arrache l'événement lorsque le sang répandu lui impose la vérité, malgré lui, malgré son intérêt, malgré ses frères et sa famille. Ah! la vérité, elle a été encore plus puissante que la famille.

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 39

Davoine dont on méditait ainsi la mort était-il un agresseur avant d'être une victime?

Pour qui connaît les faits, le doute n'est pas possible. Si Davoine a le tort de boire quelquefois, s'il est pressant vis-àvis de Louise pour arriver au mariage, il faut avouer que visà-vis des habitants d'Herpigny il a gardé toujours la physionomie d'un être inoffensif ; suivez-le avant et pendant ce mois de janvier qui se terminera par sa mort.

Davoine a été 10 ans domestique à Herpigny ; il sait combien Louise tient à celte vie commune, il sait, par conséquent que toucher à un cheveu du neveu ou des frères de Louise, c'est amener une rupture immédiate et sans espoir. Il sait enfin que Bouchez va se marier, et que, débarrassée de ce surveillant incommode et violent, Louise pourra, avec plus de chance de succès, mendier et obtenir le consentement de ses quatre frères. Davoine enfin, aux yeux de tous, dans ses propos, dans son attitude, compte plus sur son agihté pour fuir, que sur sa force pour se défendre. Jamais vous dit Hurelle, il ne portait d'armes ou de bâton. Un seul jour en revenant d'Ynchy, il avait à la main une simple baguette.

Pendant ce mois de janvier 1863, l'attitude de Davoine est plus effacée que jamais vis-à-vis des Langrand.

Le 4 janvier au soir. Louise a été maltraitée par Théophile et Stanislas ; elle a été jetée, à demi-nue, à la porte de la ferme par une nuit d'hiver, et elle porte les traces des violences dont elle fut victime. J'invoque comme témoins la femme Davoine, Henri Davoine, Hurelle et l'aveu de Placide lui-même. Quelle était la réponse logique, la réponse de la nature humaine à la vue de ces brutalités exercées sur une femme maîtresse de ses droits et de sa destinée ? Qu'un être faible soit votre maîtresse ou votre femme, l'injure qu'elle reçoit, les coups qu'elle subit sont pour l'homme qui la protège ou j'aime le plus humiliant outrage, la plus accusée des provocations. Eh bien. Davoine ne répondit qu'en subissant l'humiliation dans le silence. Il conduisit Louise, à laquelle il avait dû donner des chaussures, chez Bézin, dans un asile respecté, où il ne vint lui-même, ni la nuit, ni la journée du 5. Il

attend, heureux de voir Louise échapper à la domination de sa famille, mais n'osant se plaindre, ni de l'attente qu'elle lui impose, ni des violences dont elle est victime.

Louise donnera elle-même la mesure de ce qu'il faut penser de la situation de Davoine. Dans la nuit du 7 au 8 janvier, elle se rappelle que Davoine, qui ne la verra plus chez Bézin, peut la croire à Herpigny, et aller à la ferme. Or Davoine. seul vis-à-vis des frères et du neveu, sans elle, pour lui dire de fuir ou le protéger au besoin, doit courir les plus grands dangers. Elle sait bien qu'il ne peut être là qu'une victime ; depuis le 4 janvier elle n'a jamais songé à lui dire de ne point être agresseur, même après les violences qu'elle a subies, tant ce rôle est éloigné de la pensée de Davoine comme delà sienne. Elle se lève alors, se sauve clandestinement de Navilly où elle laisse ses effets et elle court à Quiévy pour prévenir Davoine et l'empêcher d'aller s'exposer à Herpigny. Comme ces subites préoccupations de Louise disent bien l'attitude toujours passive et toujours exposée deDavoine qui, après comme avant la fuite de Louise, court les mêmes dangers, et qui n'a pas même le droit de relever les humiliations dont elle est l'objet.

Le 9 janvier, Louise est recherchée, traquée à Quiévy chez Henri Davoine, dit Ballet, par Théophile Langrand. Elle se défend seule en se barricadant dans la chambre que lui a donnée la femme Davoine. Quant à son amant, il est si bien décidé qu'il ne sera jamais un agresseur qu'il ne devient pas même ce jour là le défenseur de sa maîtresse. Il fuit ou se cache.

Le M janvier les bans sont publiés, l'amant devient le futur, et aux yeux du public au moins il pourrait parler. Il reste à l'écart et Henri Davoine va seul à Herpigny, où il est mal reçu, faire une démarche de conciliation.

Le 14 janvier, nouvelle démarche à Herpigny. Davoine encore reste à l'écart ; Louise seule y va et elle revient sans succès^ accueillie avec froideur par les uns, avec de dures paroles par les autres.

Le 19 janvier, le second ban a été publié; une partie de

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 41

maison a été louée pour le ménage ; l'heure du mariage est arrêtée chez le desservant de la paroisse, chez le maire de la commune ; Davoine reste encore à l'écart; Louise seule va chercher à Herpignj des vêtements, pour son mariage, et Ta'liance de sa mère. Il l'attendra de loin au retour, pour porter ses effets, lui servir de guide, mais ne s'approchera pas, pour ne point braver des colères qu'il doit éviter et fuir jusqu'à la dernière heure.

Cédant aux sollicitations de la famille, Louise envoie Joséphine donner contre-ordre à Davoine qui attend sur la route. Ce contre-ordre, quand on est à l'avant-veille du mariage, doit être pour lui un coup terrible, une véritable angoisse : néanmoins il gardera jusqu'au bout son rôle effacé, il n'avancera pas d'un pas. Il ne sait que se retirer et obéir.

Le 20 janvier, Davoine rôde autour de la ferme; il est bien en droit d'avoir quelques explications. Il aperçoit Louise et lui fait un signe ; celle-ci répond également par un signe, mais un signe qui lui indique un refus ou lui commande le silence. Davoine se retire sans avoir ditun mot . sans en avoir entendu un .

Le 22 janvier dans la matinée Davoine voit un instant Louise au jardin. Au premier cri d'alarme de sa maîtresse, Davoine prend la fuite sans attendre les frères et le neveu.

Le 29 janvier Davoine voit un instant Louise au grenier; il se retire, averti par elle du danger qu'il court, et convaincu qu'il est plus prudent d'attendre le mariage de Bouchez.

Dans la nuit du 30 janvier, la dernière de sa vie, il gardera la même attitude. Quelques instants avant d'aller à Herpigny, il dit aux voisins qui lui parlent, qu'il est plus prudent d'attendre et qu'il évitera le péril. La tristesse se montre bien dans ses dernières paroles, mais jamais la colère. Hurelle et Cézile voient bien des larmes dans ses yeux, des craintes au fond de son âme, peut être de sombres prévisions, mais il ne lui échappe pas un mot qui trahisse le ressentiment. Il part comme toujours, sans arme, sans bâton. Il entre à Herpigny, comme il l'a fait tant de fois, plus triste que jamais, mais sans haine, ne mendiant de Louise qu'un mot d'espoir, ou une explication.

42 REQUISITOIRES ET CONCLUSIONS.

Ainsi, autant d'un côté on était résolu au crime, autant de Tautre on songeait peu au rôle d'agresseur. A mesure que la volonté de tuer s'enhardissait et s'affermissait, l'altitude de la victime devenait inoffensive, ou plutôt elle restait ce qu'elle avait toujours été, expectante et passive.

Nous en sommes maintenant à l'exécution du crime. Comment a lieu l'assassinat?

Davoine a pénétré dans la cour, sans avoir eu besoin d'escalader le mur qui sert de clôture, et en ouvrant la porte non fermée au verrou, qui est du côté du jardin.

Davoine reçoit le coup de fusil sans qu'on lui ait crié gare, h l'improviste, lorsqu'il était de profd vis-à-vis de Bouchez, et penché probablement vers la porte ou la fenêtre de Louise. Ce qui le démontre, c'est la décharge. Il la reçoit en effet de côté ; 45 grains de plomb atteignent la jambe droite, quelquesuns pénètrent dans la jambe g(iuche, qui était un peu en avant ou en arrière de l'autre jambe ; ce double résultat de la décharge indique l'altitude penchée qu'il avait prise.

Davoine reçoit ensuite à la tête un premier coup qui l'assomme et il le reçoit encore sans défense. Ou un complice du meurtrier lui tenait les bras en ce moment, ou il a été frappé immédiatement après le coup de feu, par un homme qu'il ne voyait pas, qui était autre que celui qui avait tiré, et qui est sorti pour frapper immédiatement après le coup de feu. La blessure, en effet, est une coupure de huila dix centimètres faite du sommet de la têle à la racine des cheveux, si forte qu'elle entraîne la fêlure du crâne, plusieurs fractures, des irradiations latérales, un épanchemcnt sanguin et une mort à peu près immédiate.

Un mouvement instinctif, le mouvement dé la conservation ^ devait lui faire au moins lever ou tendre les bras pour prévenir ou amortir le coup. S'il ne l'a pas fait, c'est que le temps ou le pouvoir de le faire a dû lui manquer.

Si c'est le temps qui lui manque, c'est que le complice de celui qui a tiré est sorti instantanément de la chambre de Placide ou de celle de Louise, près desquelles il se trouvait, et

AFFAIRE LANGRAÎND BOUCHEZ. 43

l'a frappé au moment même où il venait de recevoir le coup de feu.

Si c'est le pouvoir d'agir qui lui a manqué, c'est que le complice lui a saisi les bras au moment où Bouchez lui brisait la tête.

Davoine enfm reçoit deux autres blessures à la tète, et ces blessures ont broyé les os. Elles n'ont dû porter que sur un homme quasi mort, dit le médecin, et qui après la première blessure, devait être à terre gisant et râlant. Ces deux blessures là, comme la première, atteignent donc également un homme sans défense.

L'instrument qui a brisé la tête était un instrument tranchant bien choisi, pris avec l'intention de l'homicide, et qui disparaît après le crime. Ce n'est point la crosse du fusil, comme le dit Bouchez qui comprend que l'usage d'un second instrument est la preuve de la préméditation, la crosse est trop flexible, Irop légère pour faire de semblables blessures, dit le médecin. Puis elle ne porte ni traces du sang ni marque d'un récent lavage, le jour même de la saisie.

Enfin comment croire que Bouchez, chasseur expérimenté, serait allé frapper Davoine libre de ses mouvements, avec une crosse que ce dernier peut saisir et dont il peut faire un moyen de défense d'autant plus dangereux que la gâchette est là, et que le second coup est encore chargé ?

Le meurtre accompli, il iaut arranger le cadavre pour la justice qui viendra, et les explications qu'on donnera. La casquette de Davoine est intacte et ne porte aucune coupure : il ne l'avait donc pas au moment où on lui a brisé le crâne ; on la ramasse, on la lui place sur la tête pour cacher au moins un moment ses blessures.

Puis on a grand soin d'enlever l'instrument tranchant et mortel avec lequel on a brisé la tête, car on se rappelle toutes les charges décisives, qu'a permis de grouper contre Hoez et Potier la poutre ensanglantée retrouvée près de Deneubourg.

Ces mesures une fois prises, on laisse avec dédain le cadavre sur le fumier, comme celui d'un malfaiteur qui a mérité son sort. On fume dans la chambre de Placide : Théophile et

44 REQUISITOIRES ET CONCLUSIONS.

Bouche'z se couchent dans la chambre voisine. La nuit s'écoule et quand, le matin, Buchard hasarde une question, Placide, le chef de la famille lui répond de manière à couper court à toute indiscrète demande: Bon, laisse-le là, il ne faut pas y toucher. Puis quand le juge de paix l'interroge, il répond avec cette singulière dureté : Je ne vis passa blessure, je ne m'en préoccupais du reste, et je ne pensais pas le moins du monde à le secourir dans le cas ou il ne fut pas complètement mor^; et lorsque le brigadier de gendarmerie demande un drap pour couvrir le corps, Théophile répond : de la paille, cest assez bon pour lui.

Dans celte maison silencieuse, où un crime vient de s'accomplir, il n'y a que deux personnes qui fassent entendre le cri de la nature humaine, c'est un enfant et une femme : l'enfant c'est Buchard, il a peur et a quitté la ferme pour ne pas rester, dit-il, avec des assassins. La femme, c'est Louise : quand Bouchez et Placide rentrent, elle va près du corps, elle prend la main de cet homme qui n'est plus, elle le reconnaît, elle se retire dans sa chambre et sanglotte jusqu'au matin.

A la bonne heure, voilà le cri de la nature humaine. Seuls Louise et Buchard, une femme et un enfant- déplorent un crime que deux hommes avaient accompli, et que tous les autres avaient laissé faire.

Le jour est venu. Cette nuit, nuit de sanglots pour Louise, nuit bien lente pour les coupables, est enfin terminée. Ils vont connaître leur sort, subir les conséquences du crime accompli. Rien ne doit peser comme ces inquiétudes et ces angoisses qui précèdent l'heure de la justice. Aussi faut-il aller résolument au devant, et chercher à se sauver, même au prix d'une dissimulation qui peut tout perdre. Ce qui prouvera leur culpabilité, ce sera moins le coup de fusil que les affreuses blessures de la tête. Aussi on ira annoncer le coup de feu, en l'expliquant mensongèrement, en déclarant que Davoine a pris la fuite et refusé de dire son nom, mais on tait les coups mortels donnés à la tête et qui ont déterminé la mort. On fera deux fois cette déclaration, on la fera d'abord au maire de la commune qui à leurs yeux doit peut-être se con-

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 45

tenter de ratlestalion de Placide le chef de la famille, on la fera ensuite au procureur impérial dont on désire éviter le transport. Placide, avec un air étrange qui trahit ses inquiétudes, et qui est en désaccord avec ses paroles, parlera au maire d'une tiote déclaration, d'une déclaration à peu près sans importance, qui se résume dans un coup de fusil tiré. Bouchez répétera au procureur impérial la même version, sans même parler des coups de crosse ; il n'inventera les coups de crosse que plus tard, au cours de cette version de l'instruction, pour expliquer les blessures delà tête, et à cette explication sans vraisemblance le médecin, comme toutes les circonstances de l'affaire, donnera un démenti décisif.

Ainsi le crime est consommé et nous le résumons : volonté de tuer mille fois prouvée : victime toujours passive ; exécution impitoyable.

Après avoir tout dit sur le crime, voyons la responsabilité: elle est également partagée entre Bouchez et Placide. Un mot suffît pour le rôle de chacun.

Bouchez doit être l'exécuteur, l'exécuteur volontaire et intelligent, tout l'indique : sa situation, ses actes, ses menaces, son rôle dans la nuit du 30 janvier, son attitude devant la justice.

Quelle est sa situation? Il est jeune, hardi, violent, habitué aux armes. Il est le neveu partageant l'orgueil des oncles. Il est leur futur héritier, il sera le bénéficiaire du crime.

Quels sont ses actes ? Il poursuit Davoine un fusil à la main le 7 décembre, fait, le même soir, une dénonciation mensongère au commissaire de police, sollicite un blanc-seing de ce fonctionnaire, et maintient devant lui le même mensonge à la fin de décembre pour couvrir le même projet; s'il ne fait pas ce guet sinistre du 9 janvier, un fusil à la main, il est au moins réputé l'avoir vu, et il participe à la poursuite du 22 janvier.

Quelles sont ses menaces ? Vous avez entendu Jules Langrand, la femme Bricourt, Levêque,Buchard. A tous il a nettement affirmé son homicide résolution.

Quel est son rôle dans la nuit du 30 janvier? Placide va droit à lui ; il sait qu'il sera l'exécuteur. Bouchez ne délibère pas ; tout était depuis longtemps arrêté. ïl prend son fusil sans mot dire, son fusil dont les deux coups sont chargés. Il tire, il atteint Davoine et il déclare lui-même qu'il est le seul auteur des autres blessures, des blessures mortelles que la victime porte à la tête.

Quelle est son attitude devant la justice? Il veut donner le change au procureur impérial en dissimulant le premier jour ces blessures de la tête. Il veut tromper ensuite le juge d'instruction, en les expliquant par de simples coups de crosse, et il soutient mensongèrement qu'il a tiré sur Davoine interpellé et fuyant, lorsque la décharge de plomb reçue de côté lui donne un éclatant démenti.

Placide doit être l'instigateur, l'instigateur participant au crime lui-même. Comme pour Bouchez, recherchons, aussi sa situation, ses actes, son rôle dans la nuit du 30 janvier, son attitude devant la justice.

Quelle est sa situation? Il est le chef de l'exploitation commune, l'ame de la famille. C'est lui qui exerce seul le pouvoir, et un pouvoir incontesté. Quand nul détail matériel de la vie commune, la vente ou l'achat d'une récolte, ne se fait jamais sans son ordre, comment oserait-on sans lui l'assassinat?

Quels sont ses actes ? Sans doute il ne se mettra pas en avant comme Bouchez ; mais son assentiment tacite couvrira tout. Il laisse faire, il approuve la poursuite du 7 décembre. Il laisse, le 4 janvier, jeter sa sœur meurtrie et demi-nue à la porte de la ferme par une nuit d'hiver. Il laisse faire, il approuve les recherches du 9 janvier à Quiévy, la poursuite du 22 janvier. Enfin, depuis le retour de Louise le 19, c'est avec lui qu'on arrête, au dire de Jean-Baptiste Langrand, le projet d'assassinat.

Quel est son rôle dans la nuit du 30 janvier? Il va droit à Bouchez, le réveille, lui dit de prendre son fusil et de tirer. Il sort dans la cour et se trouve à l'exécution, puisque Stanislas le voit rentrer avec Bouchez. Dans cette cour où se

AFFAIRE LAXGKAND BOUCHEZ. 47

commetrassassinat, son altitude a-t-elle été passive ? Tout dit le contraire, le fusil de Bouchez, les blessures de Davoine. Le second coup du fusil de Bouchez n'est pas tiré, et pour que celui-ci se soit privé de cette ressource, pour qu'il n'ait pas tiré un second coup qu'il pouvait plus facilement expliquer el justifier que des blessures faites avec un autre instrument, il faut, de toute nécessité, qu'il ait craint de blesser un complice, courant sus à la victime. Les blessures de Davoine accusent plus haut encore la présence de ce complice. Pour que Davoine, déjà averti et blessé par un coup de feu dans la jambe, n'ait pas levé les mains pour prévenir les coups qu'on lui portait à la tête, il faut qu'il en ait été empêché par un complice qui le tenait, ou qu'il ait été surpris, et frappé par ce même complice sortant brusquement de la chambre de Placide ou de celle de Louise immédiatement après la détonation. Aussi Placide et Bouchez rentrent-ils en même temps de la cour, lorsque la famille sort pour constater le crime qui vient de s'accomplir. Tous deux ont été au crime ; tous deux reviennent du crime ensemble; tous deux l'ont consommé.

Quelle est l'attitude de Placide devant la justice ? Il fait au maire deQuiévy la même déclaration dissimulée que Bouchez ira faire à Cambrai au procureur impérial ; pour lui comme pour Bouchez les blessures n'existent pas, parce qu'il sait bien que là est le secret, là est la preuve de la culpabilité des deux assassins.

Ainsi il y a bien responsabilité partagée : responsabilité de Bouchez, responsabilité de Placide ; toutes deux démontrées, toutes deux évidentes.

Tout est dit sur le mobile du crime, sur sa consommation, sur la double responsabilité des accusés. Il y a là une trame inextricable qui les enveloppe et qui rend toute issue impossible. Chaque objection a sa réponse ; il n'en est pas une qui ne soit démentie d'avance, par cet enchaînement logique des faits et des circonstances éclairés et groupés autour des accusés.

Dira-t-on qu'on n'a point reconnu Davoine? Mais le complot de le tuer, s'il venait la nuit à la ferme, était formé d'avance, et comment oser dire que les auteurs du complot l'auraient,

s'ils l'avaient reconnu^ protégé contre le complot lui-même?

En août 1862, Théophile Langrand ne l'a point vu dans l'écurie, naais il sufiit qu'il soupçonne là la présence d'un étranger pour qu'il devine, pour qu'il nomme Davoine. La pensée de la famille, de cette famille isolée de ses voisins, se résume dans cette unique préoccupation : tout étranger, c'est Davoine.

Le 7 décembre 1862, à 9 heures du soir, Jean-Baptiste Langrand a aperçu un homme dans la cour, ni lui, ni personne de la famille ne l'a approché ; mais chez les Langrand, on reconnaît Davoine sans l'approcher, et Bouchez n'hésite pas à prendre son fusil et à le poursuivre.

Le 30 janvier, à 11 heures du soir, il faisait clair de lune, au dire de la famille Langrand elle-même. Comment comprendre que le même homme, qu'on devine sans le voir au mois d'août 1862, qu'on reconnaît sans l'approcher dans la soirée du 7 décembre 1862, que cet homme, objet des préoccupations de toute la famille, que cet ancien domestique dont on connaît depuis plus de dix ans les habitudes, les allures et la démarche^ et qu'on a vu si récemment encore dans le jardin, le 22 janvier, ne soit pas reconnu ce soir-là? Vous ne l'avez pas reconnu, dites-vous ? Mais vous le tirez à une bien faible distance, à une vingtaine de mètres. Vous ne l'avez pas reconnu ? Mais vous l'assommez d'un coup porté en face, sans que ses bras ou ses mains soient venus cacher, même partiellement, sa figure et sa tête en les garantissant. Vous ne l'avez pas reconnu? Mais les deux autres blessures si graves qu'il porte encore à la tête n'ont pu lui être faites que lorsqu'il gisait à vos pieds, terrassé déjà par la première, et ne pouvant certes pas vous cacher sa figure que ses bras mêmes étaient maintenant impuissants à préserver. Aussi la vérité partielle, incomplète, échappe à Bouchez devant le juge d'instruction auquel il dit : « j'ai reconnu Davoine, non avant le coup de fusil, mais avant les coups de crosse. »

Dira-t-on qu'on ne voulait celte nuit là qu'effrayer Davoine? Mais le complot, vous oubliez le complot révélé par Jean- Baptiste Langrand. « On voulait le tuer s'il venait, dit-il, et

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 49

non pas le chasser. » Quand on a prémédité le meurtre, et qu'on a su l'exécuter, comment placer entre la préméditation et l'exécution cette singulière hypothèse : je n'ai pas voulu tuer, j'ai voulu faire peur.

Et puis les affreuses blessures de la tête ne traduisent-elles pas en traits ineffaçables la volonté contraire? Ne sont-elles pas à l'objection posée le plus éloquent démenti ?

Dira-t-on qu'il y a eu lutte, et que c'est au milieu des péripéties de cette lutte fatale que la volonté de tuer a surgi et qu'elle s'est traduite. D'abord, vous oubliez encore le complot; on devait tuer Davoine à la ferme, à raison du fait seul de son arrivée nocturne, qu'il y eût lutte ou non. qu'il y eût fuite ou résistance. Et puis, tout dément cette hypothèse de la lutte : Davoine reçoit le coup de feu de profil, à l'improviste, sans s'être encore retourné pour faire face à son adversaire.

Viennent ensuite les affreuses et mortelles blessures de la tête : la première, il la reçoit sans défense et par conséquent sans lutter, ou surpris instantanément par un complice, ou les bras tenus par un autre ou par d'autres que celui qui l'assomme. Quant aux deux autres blessures, elles l'ont atteint lorsqu'il était quasi mort, dit le médecin, lorsqu'il gisait à terre. Et quand on achève ainsi un homme sans résistance, à quelle minute osera-t-on placer cette hypothèse de la lutte mille fois contredite?

Toutes les objections de fait échappent. Sera-t-on plus hardi, et osera-t-on aborder le droit? Quoi, le droit aurait autorisé ce drame épouvantable et sanglant ! Ah ! Messieurs, citons la loi : ne la déshonorons pas. Que dit la loi ? Elle dit d'abord qu'il n'y a ni crime, ni délit, lorsque l'homicide, les blessures et les coups étaient ordonnés par elle et commandés par l'autorité légitime (327 C. p.). Elle dit ensuite qu'il n'y a ni crime, ni délit, lorsque l'homicide, les blessures et les coups étaient commandés par la nécessité actuelle de la légitime défense de soi ou d'autrui (328). Elle dit enfin qu'elle considère, comme cas de légitime défense, les deux cas suivants : 1"* Repousser pendant la nuit l'escalade où l'effraction des

Pinard, t. ii. 4

clôtures de sa maison ; 2° Se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence.

Ainsi la légitime défense implique toujours l'agression, puisqu'elle n'est jamais que la réponse à l'attaque. Or où voyez-vous ici l'attaque ?

L'agression, l'attaque, elle est tout entière du côté de ceux qui ont la force, du côté des accusés. Je me demande le péril qu'ils redoutent. Ils ont des chiens qui aboient et les avertissent ; ils sont cinq hommes à la ferme ; ils ont un fusil chargé à deux coups ; ils ont un instrument plus terrible et plus mortel ; ils usent du fusil, ils usent de l'instrument. Qu'ont-ils en face d'eux? Un homme dont l'attitude est restée toujours passive, un homme qui n'est pas venu pour prendre, pour déshonorer, mais qu'un seul mobile dirige, le désir d'un mariage qui aurait été la réparation. Cet homme, entré sans escalade, est tiré sans crier gare, assommé sans défense, achevé gisant à terre. Dire que les accusés n'ont fait que répondre par la force à la force, par la défense à l'attaque, c'est oublier deux fois les rôles ; ils ont attaqué, ils ont frappé, ils ont assommé, ils ont achevé et on ne s'est pas défendu. Ah ! qu'ils n'invoquent pas la loi ; ce serait la calomnier.

Dira-t-on que s'ils n'ont pas le droit pour eux, ils ont cru au droit par erreur, et que cette bonne foi doit les sauver ? Non, mille fois non : c'est là leur dernière planche de salut, et cette planche doit leur échapper comme les autres.

Tout repousse cette bonne foi invoquée. S'ils étaient de bonne foi, pourquoi le mensonge au commissaire de police le 7 décembre ? Pourquoi renouveler ce mensonge au même commissaire à la fin de décembre? Pourquoi ce projet quand même de l'assassinat, annoncé à Jules Langrand, à la femme Bricourt, à Buchard, à Lévêque, et révélé par un membre de la famille elle-même, par Jean-Baptiste Langrand ? Pourquoi devant Lévêque ce mensonge sur la prétendue visite du commissaire de pohce à la ferme pour dissiper les hésitations des oncles ? Pourquoi ce mensonge sur toutes les circonstances de la. mort ? Pourquoi nier qu'on ait tiré le coup de feu à l'improviste, sans prévenir comme le démontre la décharge ?

AFFAIRE LAXGRAND BOUCHEZ. 51

Pourquoi nier qu'on ait brisé le crâne sans que Davoine ait pu se défendre comme le démontrent les blessures reçues ? Pourquoi celer l'instrument avec lequel on a porté ces coups mortels ? Pourquoi arranger le cadavre et soutenir qu'on n'y a pas louché ? Pourquoi ces déclarations incomplètes et dissimulées au maire de Quiévy et au procureur impérial ? Tout s'élève, tout proteste contre cette bonne foi, contre cette croyance au droit, croyance qui n'existe pas plus que le droit lui-même.

Ainsi s'évanouissent toutes les objections devant l'inexorable réseau de la prévention. Ne mettez pas en avant le défaut de reconnaissance, la volonté de faire peur, l'hypothèse de la lutte, le droit du foyer, la bonne foi à défaut du droit. Tout cela vous échappe. Ces moyens-là se retournent contre vous. Ces moyens-là, mais ils sont votre condamnation parce qu'ils démontrent à quelles misérables, à quelles mensongères objections se trouve désormais réduite votre défense. Ah ! de tels moyens, quand on les touche du doigt, quand on montre leur ridicule impuissance, ils ne sont plus que le cortège de l'accusation.

Et maintenant concluons sans crainte : Non. il n'y a pas deux causes ici ; il n'y en a qu'une. Derrière les accusés je ne vois pas, non, je ne saurais voir cette cause sainte de la famille, cette cause du foyer où le malfaiteur s'introduit par la force pour voler le trésor de nos épargnes ou flétrir le charme et l'honneur de notre vie.

Il y avait eu à ce foyer une faute commise, une faute commune à Davoine et à Louise, une faute ancienne, qui demandait réparation, et c'est précisément la perspective de la réparation qui soulevait la haine et la colère des accusés. La faute les avait trouvés plus impassibles ; et le mariage les rencontrait impitoyables. Vous avez connu. Messieurs, des hommes qu'on provoquait et qu'on tuait parce qu'ils ne voulaient point épouser. On a tué ici parce qu'on voulait le mariage et la réparation.

Oui, nous n'avons en face de nous que l'homicide vulgaire, l'homicide coupable. Mais, au-dessus de ceux que j'accuse.

au-dessus de leurs défenseurs, au-dessus du ministère public, il y a la cause unique, la cause sacrée de l'inviolabilité de la vie humaine. Oui cette vie est trop courte, elle a trop de douleurs à porter, trop de devoirs à remplir, pour que l'homme même offensé puisse en disposer sans crime. Aussi laissezmoi vous montrer comment la loi la protège : laissez-moi vous dire comment la justice elle-même en dispose.

La loi, qui veut le foyer inviolable, défend de toucher à la vie de celui qui est venu le violer. Quand l'époux, quand le chef de la famille trouve au lit nuptial la femme adultère et le complice, quand lui, chargé du double fardeau du nom et de l'honneur des siens, voit son passé perdu, son avenir compromis, quand, la douleur au cœur et la rougeur au front, il frappe mortellement, dans un entraînement sans calcul, la femme qu'il aime et le lâche qui lui vole ce bien suprême, la loi le déclare excusable, mais non justifié : elle le punit parce qu'il a versé le sang coupable, elle le punit d'une peine moins forte, mais elle le punit encore. Voilà bien l'inviolabilité de la vie humaine.

Quand la justice arrête un scélérat, quand elle a le devoir d'exercer, vis-à-vis de lui, une mission nécessaire et sacrée, si coupable que soit cet homme , si épouvantables que soient les forfaits, elle punit qui ose toucher à lui ; elle l'entoure , elle le respecte en même temps qu'elle l'accuse ; elle lui fait connaître les charges qui l'accablent, les témoins qui le désignent ; elle recueille ses réponses, elle vérifie ses allégations, elle entend ses défenseurs, elle lui en donne quand il ne s'en choisit point ; plus le crime est grave, plus elle veut que le choix tombe sur un talent incontesté et qu'une éloquente parole s'élève en sa faveur, elle en appelle au pays pour le juger ; elle vous choisit. Messieurs, vous, ses concitoyens et ses pairs, pour prononcer sur la voix qui l'accuse et sur la voix qui le défend. Après les heures de la défense, elle lui laisse encore celles du repentir, tant elle veut le traiter en homme et respecter le condamné comme l'accusé. Voilà comment la justice venge le crime ou plutôt comment elle l'efface par une solennelle ex-

AFFAIRE LANGRAND BOUCHEZ. 53

pialion, car son verdict n'est jamais la vengeance. Oui, c'est bien là le légitime respect pour la vie humaine, c'est bien là l'hommage au principe sacré de son inviolabilité.

Et quand la loi et la justice protègent ainsi la vie la plus criminelle, il appartiendrait au premier venu d'as>^assiner son semblable, clandestinement, sans l'entendre, sans lui laisser un répit, non parce que cet homme a courtisé une femme en possession de sa liberté, mais parce qu'il voulait, d'accord avec sa maîtresse, effacer et terminer le passé par un mariage !

Ah ! Messieurs, à Herpigny, il n'y avait pas de juges , mais des assassins. Et ici, il n'y a pas deux causes, il n'y en a qu'une, la cause de l'inviolabilité de la vie humaine; vous n'hésiterez pas un instant à la consacrer par votre verdict.

Après de vives répliques et un long délibéré, le jury rendit un verdict d'acquittement vis-à-vis des deux accusés.

AFFAIRE DU FAVRIL

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