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SEXTUPLE ASSASSINAT

MANESSE

( A.oùt 18 6 5)

Le 17 mars 1865, un drame sanglant épouvantait une des communes du département du Nord, appelée le Favril. Six personnes étaient tombées sous les coups d'un assassin : cinq avaient succombé dans la nuit, sans avoir repris connaissance ni avoir pu proférer une parole. Ces cinq victimes étaient Largillière père, son fils âgé de 17 ans, sa fdle, sa sœur, Désirée Largillière, qui habitait une maison contiguë. et la fille naturelle de cette dernière.

La femme Largillière, qui seule survécut, avait reçu des blessures d'une extrême gravité ; on la retrouva sans connaissance ; et, même longtemps après le crime, elle ne put rien préciser des circonstances dans lesquelles il avait dû s'accomplir : elle se bornait à dire qu'elle soupait en compagnie de son fils et de sa fille, lorsqu'elle entendit son mari rentrer avec son chariot et ses chevaux ; elle envoya alors son fils à l'écurie. Peu d'instants après, sa fille aurait pris la lampe pour aller au-devant de son père et de son frère. Quelques

minutes s'étaient à peine écoulées qu'elle se sentit elle-même atteinte sans voir le meurtrier et elle tomba évanouie.

Rien n'avait été dérobé sur la personne des victimes, ni dans la maison de Largillière, ni dans celle de Désirée ; il fallait écarter l'hypothèse d'un voleur de grand chemin. L'assassin devait connaître parfaitement ceux qu'il vouait à la mort, leurs habitudes et leurs habitations : il avait pénétré dans la maison par une porte de derrière, sans traverser le village; l'acharnement mis à frapper tous les membres de la famille montrait qu'il ne voulait laisser aucun témoin qui pût le reconnaître et le livrer.

Une autre circonstance éveilla des soupçons : les successions de Largillière père et de Désirée s'ouvraient au profit de Joseph Manesse et d'Arnould Presse, cultivateurs au Favril, qui avaient épousé les sœurs de deux des victimes. Un de ces deux héritiers, Manesse, se trouvait dans une position difficile, hors d'état de satisfaire aux échéances des dettes les plus minimes. Il avait la réputation d'un homme violent et débauché ; mais la terreur qu'il inspirait empêchait les habitants de le désigner à la justice, qui ne parvint à démontrer sa culpabilité et à obtenir ses aveux qu'après une longue information.

Manesse comparut devant la Cour d'assises du Nord, sous l'inculpation d'homicide volontaire et de tentative d'homicide avec préméditation .

M. Pinard, procureur général à la Cour de Douai, prononça le réquisitoire suivant :

Messieurs,

Vous prêtiez tout à l'heure un serment solennel : « Je n'é- « coûterai, disiez-vous, ni la méchanceté, ni la haine, ni « l'affection, ni la crainte ; je ne me déciderai que d'après les

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« charges et les moyens de défense, suivant ma conscience, « avec l'impartialité et la fermeté des hommes probes et « libres. »

En entendant ce simple et magnifique langage, nous admirions, Messieurs, la grandeur de la loi française. Oui. elle a voulu que l'accusé trouvât dans cette enceinte toutes les garanties. Si l'opinion est contre lui, elle arrête l'opinion au seuil du prétoire ; s'il hésite ou s'il se tait, elle provoque, elle encourage ses explications ; s'il ne choisit pas de défenseur, elle lui désigne, parmi les maîtres de la parole, un éloquent soutien. Ce qu'elle veut, c'est l'unique triomphe de la vérité.

La vérité Messieurs, c'est aussi notre loi ; c'est notre but. Nous n'en reconnaissons, nous n'en voulons pas d'autres. N'attendez pas de nous des mouvements qui vous entraînent; n'attendez pas d'appel même aux plus généreuses passions; la vérité seule, toute seule nous suffît ; n'est-elle pas d'ailleurs ici assez impitoyable?

Quel est le crime ? Quelle est la preuve? Quel est l'aveu ? Quelle est la peine?

Vous connaissez, Messieurs, le long cri d'horreur et de pitié qui remplit la commune du Favril dans la soirée du 17 mars; six personnes tombent, en quelques instants, sous les coups d'un seul assassin.

La première victime est Isidore Largillière, le chef de la famille. Il a 48 ans; il est dans la force de l'âge ; c'est le laboureur aisé, laborieux, estimé de tous. On le surprend lâchement, par derrière, lorsqu'il rentre dans son écurie, fatigué des travaux du jour. Sa face est broyée; un de ses yeux vidé ; un instrument en fer a labouré sa figure, amsi que l'aurait fait un pilon. Il expire à cinq heures du matin sans proférer une parole, après d'horribles souffrances.

La seconde est Martial, le fils d'Isidore. Il a 16 ans ; il est associé aux travaux du père, dont il doit un jour garder l'héritage. On le frappe lorsqu'il vient au secours de son père. Son crâne est fracturé, sa cervelle a jailli. Il meurt aux pieds

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de celui qu'il veut défendre; il n'a pas lui. au moins, l'agonie prolongée.

La troisième est Bibiane. C'est la fille, c'est l'associée de la mère, comme le fils l'était du père. Elle a 19 ans. Elle a été au-devant de son père et de son frère. Elle a vu le sang couler, le meurtrier frapper. Elle court, elle pousse le cri d'alarme. Elle franchit le seuil fatal, elle va se trouver sur la place ; une seconde de plus elle dénonce l'assassin, et empêche la continuation du massacre. La main qui sacrifie tous les siens l'atteint, et, sous une horrible étreinte, lui fracture le crâne dans la boue.

Non loin d'elle, sur le seuil de cette porte qu'elle vient de franchir, gitune quatrième victime, c'est Désirée Largillière, la sœur d'Isidore. Elle a 40 ans ; elle habite la maison contiguë à celle de son frère ; elle accourt au bruit qu'elle entend. Elle est frappée avant d'entrer ; son crâne est fracturé, et elle expire comme son frère^, sans recouvrer la parole, dans la matinée du 18 mars.

La cinquième victime est Léopoldine, la fille de Désirée. Elle a 16 ans; plus jeune encore que Bibiane, elle est au début de la vie. C'est une fille naturelle, mais la tendresse de la mère a racheté pour elle la faute originelle. Léopoldine a le charme et les qualités de la vraie jeunesse ; elle s'attire les sympathies de tous. HortenseDuval l'appelle sa fille ; une heure avant de mourir, elle s'asseyait confiante à la table de Manesse.Elle vient succomber avec sa mère, prête à défendre les siens. Son cerveau est aussi broyé ; elle expire immédiatement, sans agonie. Le seul privilège de la jeunesse dans cette affreuse boucherie.c'est de moins souffrir et de mourir plus vite.

La sixième victime est la veuve Largillière que vous entendiez tout à l'heure. Elle a 38 ans ; elle est la femme, la mère, la sœur, la tante de tous ceux qui ont succombé. Elle survit aux siens, gardant toujours la trace des horribles blessures qui lui rappellent la scène du 17 mars, ne trouvant plus autour d'elle un seul des êtres qu'elle aimait. Frappée dans sa chambre par une main que l'obscurité lui cache, elle s'est traînée jusqu'au seuil de sa demeure, non pour disputer sa

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vie à l'assassin, mais pour lui réclamer celle de ses enfants. C'est là qu'on la relève, portant à la tête quatre plaies sanglantes, ne recouvrant connaissance qu'à la longue, et ne gardant qu'une vague mémoire de l'affreux drame dont elle devait être la dernière victime.

Vous comprenez maintenant. Messieurs, le long cri d'horreur qui devait retentir au Favril. Et cependant à ce cri d'horreur devait succéder un bien long silence. La commune avait peur. Ce sextuple assassinat impliquait tant d'audace 1 L'audace crée si vite l'effroi ! Des témoins savaient, et ces témoins se taisaient. Rappelez-vous Caderat, rappelez-vous Bettancourt. Caderat a vu le pas de l'assassin près de Tétable; non-seulement il se tait, mais il prête un faux serment et cèle la vérité ; il faut enfin que la peur de la loi remplace la peur de Manesse ; il parle et il vous le dit lui-même : j'ai bu pour me donner du courage, et oser dire la vérité. Bettancourt a vu le 17 mars la cuvette remplie d'un liquide noirâtre que 3ïanesse soustrait au regard des gendarmes. Cette charge accablante, il n'osera la révéler que le 31 mai.

La Providence n'est pas complice de ces lâches défaillances. Elle a pour auxiliaire l'infatigable persévérance de la justice. La justice croit à ce mot : Aide-toi, le ciel t'aidera! Elle s'aide, elle cherche, elle rassemble et groupe tout ce que produisent ses patientes investigations. Puis le moment arrive où le coupable se débat contre le lien qui l'enchaîne; obligé de reconnaître qu'il a menti, il trouve le poids de son crime trop lourd : il baisse la tête et avoue. Cet aveu n'est plus la preuve de la culpabilité : la preuve, elle est dans les faits antérieurs dont le magistrat forme un long réseau ; seulement l'aveu donne la mesure et l'étendue de cette culpabilité que les faits ont déjà démontrée.

Cette preuve, ^lessieurs, que vous attendez, cette preuve qui a précédé l'aveu, la voici : L'assassin n'était pas un voleur de grand chemin ; il n'y avait pas eu vol, soit au domicile d'Isidore, soit au domicile de Désirée. Sur le cadavre de Désirée, on retrouvait sa bourse intacte.

L'assassin connaissait les lieux ; il avait évité, pour entrer chez Isidore, le chemin public et la grande place; il était venu par les pâtures, et s'était glissé par la porte cachée de l'écurie. L'assassin connaissait les habitudes des victimes ; il avait surpris Isidore au moment de la rentrée des champs, au milieu de ses chevaux, s'occupant des derniers préparatifs du soir, fatigué des travaux du jour. 11 connaissait toutes les victimes, et s'expliquait ainsi son acharnement à les faire toutes disparaître comme des témoins compromettants. Or, parmi ceux qui connaissaient ainsi les lieux, les victimes, leurs habitudes, il n'y avait que deux hommes ayant intérêt h ce crime épouvantable : les deux beaux-frères d'Isidore, Presse et Manesse. A eux seuls devaient aller les deux successions ouvertes, les 9,000 francs d'Isidore, les 20,000 francs de Désirée. Presse était dans l'aisance et bien posé dans le pays. Manesse était dans une situation critique, et avait une détestable réputation.

La situation de Manesse se révélait par un passif hypothécaire de 13,880 francs, par un passif chirographaire souvent renouveléet jamais éteint : un témoin la résumait en disant qu'il était au bout du cordon, et qu'il fallait qu'il sautât le pas.

Sa réputation était celle d'un débauché et d'un homme violent, ne respectant, quand la passion ou son intérêt était en jeu, ni l'honneur, ni la vie d'autrui, plein de confiance dans sa force exceptionnelle, fier des craintes qu'il inspirait, plus fier encore de l'impunité qui avait couvert son déplorable passé.

Au mois d'octobre 1864, la femme Manesse avait, à deux reprises, proposé à la femme Largillière d'abandonner, moyennant une légère redevance sur laquelle on s'entendrait, sa maison et une pâture. Cette demande avait été rejetée bien loin, et un certain froid s'en était suivi. Il en coûtait à Manesse d'abandonner ce projet sur lequel il comptait pour remonter ses affaires et établir un cabaret. Il devait, quelques jours après l'assassinat, proposer encore à la veuve l'abandon de sa maison.

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Le 1 5 OU le \ 6 mars, la veille ou l'avant- veille du crime, à six heures et demie du soir, à l'heure où devait s'accomplir le drame sanglant du '17,Rufm voit un homme, ressemblant complètement à Manesse, faire le guet à la fenêtre de la femme Largillière et cherchant à surprendre ce qui se passe à l'intérieur.

Le 15 et le 16 mars, Beltancourt père voit, à la tombée de la nuit, Manesse se dirigeant vers la place du Favril où demeurent les époux Largillière, probablement pour continuer la même inspection.

Ces visites suspectes ont été connues de la femme Largillière : quelques jours après le crime, elle révélait à son oncle Levau, qu'elle avait vu Manesse, le 15 au soir, près de son étable. et le 16 au soir près de sa fenêtre. Après l'arrestation de Manesse, elle faisait la même confidence à Gontois et à Dupont.

Levau, Gontois et Dupont sont très affirmatifs sur le caractère et l'étendue de celte confidence, bien que la veuve Largillière dise avoir parlé de ces stations de Manesse, non comme les ayant elle-même constatées, mais comme en ayant entendu parler.

Dans la matinée et l'après-midi du 17 mars, Manesse à cheval, parcourt à plusieurs reprises, la rue du bois qui borde les pâtures que l'assassin doit traverser le soir. Caderat, Lenain, Poulet témoignent de ces promenades réitérées, pendant lesquelles il peut étudier le chemin le plus court et le plus couvert pour aller de chez lui chez les Largillière et revenir.

Le soir est venu : Pelzé quitte le Favril en traversant les pâtures, et quelques minutes avant le crime, à une distance très rapprochée de la maison Largillière, dans la ligne droite qui y conduit, il voit un homme portant un instrument sous le bras gauche : cet homme se détourne à son approche, relève pour cacher sa figure, le collet de sa blouse et cherche à dissimuler sa voix en lui répondant : bonsoir. A la taille qui est exceptionnelle, à la voix, au balancement du corps, Pelzé est à peu près sûr d'avoir reconnu Manesse. S'il ne l'affirme pas sous la foi du serment, il ne voit qu'un homme répondant à ce signalement caractéristique qu'il a retenu et cet homme, c'est Manesse.

Le crime est consommé ; les premiers témoins arrivés sur le lieu du sinistre s'empressent de faire le tour de la maison Largillière, et ils constatent les traces fraîches qu'a dû laisser l'assassin dans sa fuite. Ces traces, vues par Demazures, Forient, Bachi, sont celles de larges sabots allant dans la direction des pâtures et de la rue du Bois. Dans la soirée on verra Manesse porter des sabots et il demeure rue du Bois, au milieu des pâtures, dans la direction des traces relevées par les témoins.

Le 18 mars au matin, Caderat a constaté, au bas de la pâture Largillière, près de l'érable et de la bouchure de la pâture (n'' 478) un pas bien marqué : C'est encore là la trace laissée par l'assassin sur la ligne droite qui mène à travers. champs de la maison Largillière au domicile de Manesse.

Plusieurs jours après, le brigadier de gendarmerie et Capelier découvraient encore dans les pâtures, toujours sur la même ligne droite des traces accusatrices. Entre la parcelle 478 et la parcelle 405, près de la rivièrette qui les sépare, au pied d'une touffe d'aulnes, on voyait des pas à moitié effacés par l'eau, l'empreinte d'un genou marqué dans la boue, et des piétinements dans une petite cavité, baignée par la rivièrette. L'assassin avait sauté là, en se dirigeant vers la maison Manesse : son genou avait porté en franchissant la rivièrette. et il avait piétiné dans la cavité, en lavant dans l'eau, soit ses mains, soit l'instrument.

Ainsi, toutes les traces nous conduisent à la même demeure : celles de la grange, celles de l'érable, celles de la rivièrette. A cette demeure un homme va rentrer à sept heures et demie du soir environ, après le temps nécessaire pour parcourir le trajet indiqué, le crime une fois consommé. Gantois, à sept heures et demie du soir sonnées, a frappé inutilement à la porte de Manesse, il se retire sans avoir pu faire la commission dont il est chargé. Il est déjà sur la route, lorsqu'il entend quelqu'un sabotier près de la grange et se diriger vers la maison. Il n'ose interpeller la personne qu'il ne voit pas dans l'ombre. Selon toute probabilité cette personne, c'est Manesse. Il a les sabots qu'on va lui voir tout à l'heure aux pieds : il se

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garde de rappeler Gantois qui se relire, et il passe à son domicile pour y laisser les vêtements ou l'instrument quipeuventle compromettre.

Il est 8 heures du soir. Manesse a eu lia te d'établir son alibi. Nous le trouvons au cabaret du Carcan, empressé de faire constater sa présence. Mais il se perd précisément par l'alibi qu'il invoque comme moyen de salut. Il a quitté sa femme et sa fille à la porte de la maison de Gomez à six heures et demie passées. Il prétend s'être rendu en les quittant au cabaret du Carcan. Or, pour ce court trajet, sept à huit minutes suffisent. Au lieu de sept à huit minutes, une grande heure s'est écoulée avant qu'il n'entre au Carcan. Qu'a-l-il fait de cette heure? C'est rheure du crime, c'est plus que le temps nécessaire pour aller au Favril exécuter le forfait, rentrer chez lui et aller au Carcan. Il a voulu d'un alibi : l'alibi se retourne contre lui, • et le confond.

Que fait-il au Carcan ? A Evrard et à sa femme, aux trois Moreau,il donne le change par une gaieté cynique, des plaisanteries grossières, il les étonne par la générosité de ses libations.

En quittant le cabaret, la réaction s'opère : son violent effort pour dissimuler va cesser: quand il rencontre Chamberlin qui lui parle des assassinats, son attitude est singulièrement embarrassée, et le témoin est frappé de l'air avec lequel Manesse apprend l'affreuse nouvelle.

L'accusé entre chez les époux Legrand. et ceux-ci font la même remarque que Chamberlin. L'aspect de Manesse leur semble étrange ; ni lui, ni sa femme, ne paraissent afiectés de cet odieux massacre : une préoccupation unique domine la femme Manesse : établir l'emploi de leur temps, comme si on allait les soupçonner.

Manesse est sorti de chez les époux Legrand. Il voit arriver de loin le garde champêtre et il change immédiatement d'attitude. Au lieu de marcher droit devant lui. comme il le faisait quelques secondes auparavant, il simule l'ivresse complète, et la route, dit le garde, n'est plus assez large pour lui ; moyen habile et sûr d'éviter un interrogatoire ou de ne pas donner d'explications.

Pinard, t. ii.

66 RÉQL'rSITOIRES ET CONCLUSIONS.

Manesse est ramené chez lui où on procède à une perquisition. Dans l'écurie se trouve une cuvetle inclinée contre Je mur et qui contient un liquide noirâtre que Bellancourt croit être du sang. Cette cuvette est aperçue par le garde champêtre et Bettancourt. Manesse la saisit brusquement et la fait disparaître sous les pieds de son cheval, en donnant un coup de pied à Bettancourt, et en lui disant : « Tais-toi, ou je te tue. »

Manesse, en sortant de l'écurie, questionne Bettancourt sur l'événement du Favril : Sont-ils tous tués? dit-il. Et lorsque Bettancourt lui répond que trois survivent encore, il fait Texclamation et prend l'attitude d'un homme qui redoute une confrontation.

Mandé le soir même à la mairie, Manesse se fait apporter

'de l'eau-de-vie par le cabaretier Avot et boit pour se donner

du cœur. Il se promène de long en large dans la salle des

témoins, il bat la mesure, il ne peut rester en place ; il a, au

dire d'Octavie Leloup, l'air d'un homme perdu.

Le 18 mars au matin, Manesse rencontre Lebon, le père de la veuve Largillière, et sa grande préoccupation est de lui signaler son alibi. « Quel bonheur, dit-il, que j'étais au Carcan hier soir, sans cela on m'aurait soupçonné, » et ce besoin de justification le poursuit tellement qu'il répète le même propos à Lebon quelques jours après, avec une insistance que le témoin devait trouver très suspecte.

Le 20 mars, Manesse assiste au repas des funérailles, il est si troublé que Demalle, étranger à la commune, qui le voit pour la première fois, n'hésite pas à fixer sur lui ses soupçons. L'air embarrassé de Manesse le frappe tellement qu'il le signale à son voisin et qu'il fait part à sa femme, en rentrant, des impressions qui le poursuivent.

Quel est enfin le costume de Manesse, après le crime, dans la soirée du 17 mars? Au Carcan et à la mairie, il a des sabots, et ce sont des sabots qui ont laissé les empreintes constatées derrière les bâtiments des victimes. Au Carcan et à la mairie, il a un pantalon de velours passé, plâtré de boue comme celui d'un homme qui aurait traversé les pâtures

AFFAIRE MAXESSE. 07

et franchi la rivièretle. Il a enfin des chaussons neufs, dit Octavie Leioup, et une chemise propre, disent les autres témoins. Changer de chaussons et de chemise a été chose facile, puisqu'il a pu rentrer chez lui avant d'aller au Carcan et que Gantois y a à peu près constaté sa rentrée entre sept lieures et demie et huit heures moins un quart. Changer de chaussons et de chemise a été chose nécessaire, si le sang des victimes a jailli sur ses pieds et sa poitrine. Or celte nécessité a existé au moins pour la chemise : Manesse est un paysan qui ne se donne pas le luxe du linge ; il nous apprend qu'il garde la nuit la chemise qu'il porte le jour ; et comment admettre qu'il ait mis une chemise propre le vendredi soir, jour où il ne change jamais de linge, si la chemise qu'il quittait ne portait pas des taches compromettantes, et quelles peuvent être ces taches compromettantes, sinon les taches du sang des victimes?

La chemise quittée le vendredi soir a disparu ; mais le pantalon porté dans cette fatale soirée nous reste, et il est, à lui seul, une charge décisive. Le 19 mars la femme Blanchard l'a vu lavé et tordu ; ce lavage est destiné à faire disparaître le sang qui l'a souillé, et on comprend que la femme et la fille Manesse s'entendent pour nier ce lavage évident; est-ce qu'on ne nie pas tous les faits qui compromettent ! Eh bien, malgré ce lavage, malgré le temps écoulé, malgré l'usage qui a été fait du pantalon jusqu'au 4 mai, malgré la suie et la soupe que Manesse a étendues sur les taches, toujours indélébiles, le sang des victimes, le sang accusateur est encore là. Il est là, visible, palpable, pour démentir le mensonge, pour accabler le coupable.

Ah I Messieurs, quelle série de preuves ! Comme ce lien qui les réunit l'une à l'autre est fort et indissoluble ! Comme chacun de ces petits faits forme une unité! Retournez bien ce faisceau et inclinons-nous devant la puissance de la logique humaine, devant ce résultat des patientes investigations. En dehors de tout aveu, où est pour Manesse la porte du salut? Nulle part. Oui, nulle part.

Résumons-nous d'un uiot : l'assassin n'est pas un voleur de grand chemin : l'assassin connaît les victimes, il est intéressé à les faire toutes disparaître. Or, parmi ceux qui connaissent si bien les lieux et les victimes, il est un homme auquel ces morts profitent, c'est le beau-frère criblé de dettes, obligé de sauter le pas, c'est l'homme débauché et violent, pour lequel l'honneur et la vie d'autrui ne sont rien, et qui ose tout, confiant dans sa force et l'impunité. C'est cet homme qui convoite la pâture et la maison Largillière dès le mois d'octobre ; c'est lui qui rôde autour des lieux le 15 et le 16 à l'heure où le forfait s'accomplira le lendemain ; c'est lui qui passe la journée du 17 à étudier la route des pâtures, c'est lui enfin que Pelzé voit se rendant, avec l'instrument fatal, sur le théâtre du crime quelques minutes avant sa perpétration. Cet homme, Manesse, nous pouvons le nommer, laisse en fuyant les traces accusatrices qui signalent son retour: vous le suivez derrière la grange, près de l'érable, à la rivièrette. Il rentre chez lui pour y déposer ce qui le compromet, à l'heure où Gantois entend le bruit de ses sabots. Quelques minutes après il court se créer au Carcan un alibi impossible qui se retourne contre lui. Par un suprême effort il donne le change aux témoins du Carcan, avec sa gaieté grossière et ses largesses inaccoutumées. Mais la fièvre du sang et de la lutte tombe, le temps passe, la nature reprend ses droits : Il est atterré devant Camberlin, atterré devant les époux Legrand. En présence du garde et des gendarmes, il simule une ivresse absolue pour éviter toute explication. La cuvette est là : il la fait disparaître avec cette promptitude et ce coup d'œil que donne l'instinct de la conservation. Il menace Bettancourt de mort s'il révèle ce fait accusateur. Il s'informe avec inquiétude de ceux qui survivent et qui peuvent le dénoncer. A la mairie, il boit pour se donner du cœur et ne peut recouvrer son sang-froid. Le 18, il se défend devant le père Lebon comme un coupable, invoque son alibi sans qu'on l'accuse, et se croit désigné comme le meurtrier, si l'alibi n'est pas accepté. Le 20, au repas des funérailles, son trouble frappe, effraie presque un étranger. Enfin son costume

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même l'accuse clans celte soirée du 17. Il a des sabots, et ce sont des sabots dont on trouve la trace près de la grange des viclimes. Il a des chaussons neufs et une chemise fraîche, pourquoi ce changement le vendredi, si le sang ne les a pas souillés? Il a un pantalon plâtré de boue comme l'homme qui a traversé les pâtures et la rivièrelte, et sous cette boue, malgré le lavage du 19 mars, malgré le temps, malgré l'usage, il y a encore le sang des victimes, le sang indélébile comme le forfait dont il est la preuve.

Ah! Manesse l'a senti. Le faisceau des charges ne pouvait passe briser. C'est alors que l'accusé se décide à l'aveu. Voyons comment ces aveux commencent et comment ils finissent. C'est une nouvelle page du drame : elle nous fera connaître l'homme : nous ne connaissons encore que le crime et sa preuve.

Jusqu'au 5 juin. 3Ianesse a tout nié. Le conseiller instructeur vient à lui avec les charges nouvelles de la seconde information. L'accusé a la tête haute. Il ne croit pas encore au réseau de preuves rassemblées contre lui. A mesure que ce réseau se déroule, son altitude change : il n'est pas encore vaincu ; mais son assurance tombe, et il ne trouve plus à la fin de son long interrogatoire que cette réponse qui n'en est pas une : Je ne me rappelle pas.

A la suite de l'interrogatoire, vient la confrontation avec la veuve Largillière. Quel témoin inoffensif que cette femme, si 3Ianesse est innocent! Elle est seule, elle est malade, elle n'a rien vu, rien retenu de cette scène sanglante, elle ne garde que le souvenir de tous ceux qu'elle a perdus. Quel témoin terrible si Manesse est coupable ? Qu'elle ait vu ou non, elle sait ses convoitises du mois d'octobre : elle est la femme, la mère, la sœur, la tante de tous ceux qu'il a tués : elle a derrière elle cinq spectres silencieux et vengeurs ; elle porte à la tète les affreux stigmates de la hache, qui a frappé tous les autres. Eh bien, c'est Manesse qui dira si cette faible femme est un témoin inoffensif ou un témoin terrible. Lui. l'homme fort, l'homme redouté, l'homme toujours impuni, il tremble.

il baisse la lèle. Un seul mot, et un seul geste suffisent. « II y a un Dieu au ciel, Joseph, » et en prononçant ces simples et solennelles paroles, la veuve désolée, qui croit à la culpabilité de Manesse, se lève, arrache sa coiffure, et montre à l'accusé ses plaies toujours visibles. « Zélie. il ne fallait pas dire cela. » Voilà la réponse de cet homme. La protestation meurt sur ses lèvres. Une seconde de plus, et son secret lui échappait, comme il l'a dit plus tard, devant ce seul effort de la dernière victime miraculeusement sauvée.

Un pareil interrogatoire et une pareille confrontation sont déjà des aveux implicites. Mais l'aveu formel est fatal : il se produira le lendemain. Seulement, comme la nécessité et non le repentir l'impose, l'accusé fera tout pour tirer parti de l'aveu lui-même, et ménager sa situation aux dépens de la vérité. De là, les systèmes variés et contradictoires qu'il cherche successivement à faire prévaloir.

Son premier système sera le système de l'adultère. Obligé de s'incliner devant la preuve faite, il veut au moins cacher le mobile, le mobile honteux du lucre qui lui pèse, il veut nier au moins la préméditation, cette odieuse préméditation qui le condamne et l'expose à la peine capitale.

J'ai été dans l'écurie deLargillière, dit-il. Sa femme, ma maîtresse depuis longtemps, est venue m'y rejoindre. Le mari a surpris mes relations intimes : une lutte s'est engagée entre lui et moi. Je l'ai renversé; j'ai pris une hache qui m'est tombée sous la main, j'ai frappé, lui d'abord, et, dans mon aveugle exaspération, tous les autres ensuite.

Ce système répond habilement aux préoccupations de Manesse, puisqu'il écarte et le mobile de l'intérêt et la préméditation. Mais il est insoutenable devant les faits acquis. Est-ce qu'on choisit pour un pareil rendez-vous l'heure qui réunit les familles après les travaux des champs? Est-ce qu'on s'y rend avec l'arme qu'a vue Pelzé ? Est-ce qu'une lutte corps à corps entre le mari et l'amant ne laisse pas des traces, quelques traces au moins, si légères qu'elles soient, même à celui qui triomphe ? Et puis comment expliquer que l'amant, débarrassé du mari, tue ensuite sa maîtresse, celle même qu'il a voulu dé-

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fendre? Pourquoi ce crime nouveau, ce crime inutile, ce crime impossible dans la situation que veut se donner Manesse? Je me trompe : Il y en a un plus invraisemblable encore : c'est le meurtre du (ils, du fils dont il a osé s'attribuer la paternité, et qu'il sacrifierait sans nécessité, sans motif, lorsque le mari.son unique adversaire,gîtsansdéfenseàsespieds. Non, pour l'amant et le père, ces deux nouveaux crimes sont impossibles : rien ne les impose, et tout les repousse ; tout, jusqu'à la passion qui aurait armé son bras ; tout, jusqu'au sang déshonoré qu'il aurait transmis au fils. Oh ! l'accusé le sent bien, et lorsqu'on lui parle des énergiques dénégations de la veuve Largillière, lorsqu'il s'agit de reparaître devant cette femme abandonnée qu'il déshonore après l'avoir frappée, il préfère l'abandon de son système à une nouvelle confrontation. Il se proclame menteur lui-même, plutôt que d'accepter de cette victime, dont il a peur, la preuve de son imposture.

Abandonnant le système de l'adultère^ Manesse est contraint d'avouer un mobile et de confesser une préméditation. Ce mobile, il le veut un peu moins bas que l'intérêt : ce sera la vengeance. Cette préméditation, il l'accepte, mais en la limitant à la mort d'Isidore Largillière. Yoilà son second système.

J'en voulais à Largillière, dit-il, pour trois motifs. Il m'avait causé un préjudice de vingt francs sur un marché de charrois de perches; il m'avait abîmé un cheval que je lui avais prêté pour aller à Douai; il avait été avantagé dans les partages de la succession de sa mère. L'idée arrêtée de le tuer m'est arrivée le 17 en soignant mes bestiaux. L'ivresse me surexcitait. J'ai pris ma hache à la maison et je suis parti, sentant ma résolution s'affermir à mesure que j'avançais. Je l'ai frappé dans son écurie, et, après lui, tous les autres, parce qu'ils étaient là, et que leur mort était une nécessité. Ma hache s'est démanchée J'ai caché le fer chez moi, et le manche sous une bouchure. J'ai lavé mes mains et le fer de la hache à la rivièrette sous la touffe d'aulnes ; j'ai cherché à faire disparaître les taches de sang qui avaient jailli sur mon pantalon avec de la suie et de la soupe.

Ainsi, il avoue un mobile qui est la vengeance, et une préméditation au moins pour le meurtre de Largillière. Mais ce

n'est point encore là la vérité tout entière. Est-ce qu'on s'expose à consommer une affreuse boucherie, pour obéir aux futiles motifs qu'il énumère? Vingt francs de perdus sur un marché de charrois, un cheval mal mené, un avantage successoral que le notaire fixe à peine à trois cents francs. Ajoutez enfin que ces griefs remontent à des années. Des causes si légères, que le temps n'a pu qu'affaiblir, ne sauraient entraîner d'aussi terribles résolutions . Dans l'âme la plus criminelle, il y a toujours une sorte de proportion entre le but qu'on veut atteindre et le péril auquel on s'expose. jNon ; Manesse ne bravera point un pareil danger pour se venger du passé : il le bravera pour un intérêt dans l'avenir. Il faut qu'un tel crime lui rapporte, il faut qu'en s'exposant ainsi, il ait au moins la chance d'un bénéfice, la perspective d'un avantage. La nature la plus dégradée est toujours la nature humaine, et la nature humaine le veut ainsi. Aussi Manesse abandonnera-t-il. le 8 juin, son système de l'avant-veille.

Quel sera alors son Iroisième système ? Il avouera qu'il a eu pour mobile le lucre, rien que le lucre, qu'il a voulu la mort de tous, afin d'ouvrir à son profit deux successions. Seulement, le mobile est si odieux, la préméditation si complète, qu'il veut partager avec un autre ce double fardeau qui l'écrase. Presse hérite comme lui, pourquoi Presse ne serait-il pas son complice ? Manesse confesse donc toute la vérité sur le crime et son mobile, mais il allégera son fardeau en réduisant son rôle à celui d'un exécuteur qu'un autre plus habile a inspiré et dirigé dans l'ombre.

J'ai tout fait, dit-il, et j'ai voulu tout faire pour hériter. Mais Presse m'a excité en me faisant boire, en me parlant du tort qui nous avait été fait dans les partages, en m'assurant deux mille francs en sus de l'héritage, en me promettant de faire le guet au coin de la grange de Désirée, et en tenant sa promesse.

Dans ce troisième système, l'odieux mobile du lucre apparaît dans toute sa nudité, et la préméditation s'étend à tous les crimes. Là est bien la vérité. Mais la responsabilité se partage-t-elle entre Presse et Manesse ? Non ; c'est là qu'est le

AFFAIRE MANESSE. 73

mensonge. Ces libations et ces propos qui auraient excité Manesse, pas un témoin n'en dépose. Ces deux mille francs qui l'auraient déterminé, ils n'ont jamais été versés ; et comment comprendre que Presse, riche et bien posé, n'ait pas acheté le silence de son complice en exécutant sa promesse, ou en versant au moins des acomptes à cet homme criblé de dettes qui pouvait le perdre par un seul mot ? Enfin, le guet au coin de la grange de Désirée est impossible, et le mensonge de Manesse est flagrant : de nombreux témoins, Dujardin, Pierchon. Capelier, Moreau. Moisson, ont vu Presse rentrer chez lui et y rester à l'heure où le crime se commettait, et où le guet aurait dû se faire. D'ailleurs, l'accusé luimême reconnaîtra le 8 juin qu'il en a imposé à la justice : il se rétractera devant les dénégations de Presse et se reconnaîtra le seul coupable.

Voilà, Messieurs, les trois systèmes de Manesse : l'adultère, c'est la négation du mobile et de la préméditation ; la vengeance, c'est la préméditation limitée à la mort d'un seul; le lucre, c'est la préméditation complète pour tous les crimes, et la responsabilité partagée avec un complice. Or, à la suite de ces trois systèmes, il a été obligé à la rétractation, parce que dans chacun d'eux, il avait menti. Dans le premier, il déstionorait une femme, dans le second il déshonorait un beau-frère, dans le troisième il se frappait lui-même, en n'expliquant un crime inouï que par de misérables motifs. Mon Dieu! que l'accusé acculé par la vérité se débatte contre elle dans un suprême effort, qu'il ne la confesse qu'à demi, qu'il ne la subisse qu'en l'insultant, je le comprends. Je ne lui en fais pas un grief: il défend sa vie. Mais après son langage, il faut écouter le nôtre. Le nôtre, c'est la vérité vengée, et cette vérité vraie, je la tire de ses aveux partiels, successifs, contradictoires. Il ne cède que peu à peu, mais il cède ; il cède à l'évidence, à la lumière que créa l'instruction. Eh bien, ces aveux-là vont vous faire sonder l'étendue de sa culpabilité, tout aussi bien que les faits démontrés par l'information vous prouvaient tout à l'heure qu'il était le seul coupable.

74 REQUISITOIRES ET CONCLUSIONS.

Suivez-le, Messieurs, dans celle falale soirée du 17 mars. Quand il lue au Favril. il lue seul ; nul ne fail le guet: il n'a complé que sur lui-même.

Quand il pari pour le Favril, il pari seul, seul avec sa hache, résolu à s'en servir, résolu à verser le sang.

Quand il se rend à la demeure de ses viclimes, il sa il qu'il les trouvera réunies, que loules les chances au moins sont pour les lui livrera la fois. Isidore Largillière rentre de ses travaux à cette heure où la nuit tombe ; le fils est là, prêt à l'aider pour panser les chevaux ; la fille est là aussi ; c'est l'heure du souper de famille et du coucher qui suit le souper ; la femme y est également; elle prépare le repas du soir et attend tous les siens. Désirée qui habile la maison contiguë, Désirée, qui peut entendre ce qui se passe chez son frère, est rentrée des champs à une pareille heure. Léopoldine est là également; elle vient de le quitter, lui, Manesse, de quitter la table et le toit de son assassin pour rejoindre sa mère qui l'atlend.

Il marche seul contre cette famille ou ces deux familles réunies : Il le sait, et la crainte n'arrête pas son bras, pas plus que la rencontre de Peizé n'a arrêté sa résolution. Ce qui se passe dans le cœur et la tête de cet homme, le voici : en finir, il faut en finir. Ses biens sont grevés, ses créanciers sont las. lia derrière lui une ruine imminente; il a devant lui une richesse relative. Il marche en ruminant celle ruine et cette espérance, et à mesure que je marchais, dit-il, ma résolution s'affermissait. Quelques minutes suffisent ; la nuit le protège, l'ennemi ne l'attend pas ; après ce forfait de quelques secondes, les pâtures sont là pour la fuite, et les morts ne parlent plus. Les luera-t-il tous ? Peut-être. Se contentera-t-il d'une seule, de deux, de trois, de quatre immolations? Peut-être encore. Tout dépend de l'occasion. Tout dépend de ce que lui imposera sa sécurité personnelle. Tout dépend des chances que lui donneront la position et l'aveugle confiance de ses victimes. Dans tous les cas, il y a profit à tuer. Tuer Isidore tout seul, c'est décapiter la famille, et la veuve placée sous son influence lui cédera facilement l'argent qui lui est néces-

AFFAIRE MANESSE. 75

saire, la pâture et la maison convoitée qui doivent remonter ses affaires. Tuer Isidore et ses deux enfants, c'est ouvrir une succession qui le sauvera. Tuer avec eux la femme, c'est débarrasser cette succession d'un usufruit qui la grèverait. Tuer Désirée et Léopoldine, c'est ouvrir une seconde et plus opulente succession.

Ainsi le profit s'accroît dans la mesure où le crime s'étend. Le profit existe avec une seule victime ; il grandit à mesure que les victimes tombent. Yoilà l'idée qui monte au cerveau de cet homme. Voilà le démon qui le pousse, le démon qui le possède. Il fera toute l'œuvre, si toute l'œuvre est possible ; il fera une partie de l'œuvre, si la partie seule est faisable. Ainsi le veut sa situation qui ne peut changer qu'avec un grand forfait; ainsi le veut son instinct qui ne donne à la vie humaine que la valeur d'un obstacle, et qui la sacrifie volontiers s'il y a profit, surtout si le péril n'est pas hors de proportion avec le profit.

Il fa dit lui-même ; nous devions tuer pour hériter, et commencer par la maison d'Isidore. — Oui, c'est là qu'est la vérité, et c'est parce que cette vérité est trop écrasante qu'il y ajoutait, pour en porterie poids, la complicité de Presse. Cette complicité, ajoutée comme moyen de défense, a disparu devant des preuves contraires et une rétractation ; mais l'aveu du mobile vrai et de la préméditation complète, il reste, et rien ne peut l'effacer.

Nous en avons donc fini avec les aveux et avec tout ce qui ressort des aveux eux-mêmes. L'étude morale de cet homme est faite. Vous le connaissez maintenant aussi bien que vous connaissez le crime, aussi bien que vous connaissez la preuve.

Quelle sera maintenant la peine ? La peine. Messieurs, elle dépend de deux pouvoirs, de vous et de la loi.

Elle dépend de vous d'abord, puisque vous pouvez, dans toutes les affaires, la modifier, en affirmant des circonstances atténuantes. Seulement il y a une limite où votre puissance s'arrête : c'est la vérité. Quand un fait est certain vous ne

pouvez pas le nier; quand l'atténuation n'existe pas, vous ne pouvez Taflirmer. Le juge peut se tromper ; il ne peut pas mentir. Or faut-il démontrer l'évidence, et prouver qu'ici l'atténuation ne peut pas être ? Où serait-elle, grand Dieu ! A tous ceux qui versent le sang humain, non, nous ne refusons pas l'atténuation ; s'il y a une surex(*ilation devant laquelle la volonté ait fléchi ; si la jalousie, l'amour, la colère, les passions d'un sang trop jeune ont aveuglé la tête ou le cœur d'un coupable, tout en proclamant sa responsabilité, on comprend l'excuse. Mais ici, Dieu me garde des comparaisons dérisoires. Ces six victimes qu'avaient-elles fait à Manesse ? Rien. Qu'ont-elles souffert ? D'indicibles souffrances. Comment leur mort fut-elle résolue? Lentement, froidement. Comment furent-elles frappées? Par surprise, lâchement. Pourquoi devaient-elles mourir? Pour l'enrichir. Je m'arrête à ce mot. Messieurs, afin que vous ne l'oubliez pas : pour l'enrichir.

Est-ce que ce mot ne vous révèle pas une plaie latente, mais profonde, qui flétrit trop souvent le cœur du paysan ? Loin de nous la pensée d'être injuste pour personne. Toutes les classes ont leurs qualités et leurs vices. J'admire ces fortes races agricoles supportant le poids de la chaleur et du jour, fécondant avec leurs sueurs, quelquefois avec leur sang, ce champ qu'elles ont la légitime ambition d'agrandir, et de laisser plus fertile à leurs descendants. Pour moi, ce laboureur doit aimer la patrie, lui qui en aime et en cultive le sol ; il doit aimer la famille, lui qui passe sa vie, entouré et servi par ses nombreux et vigoureux enfants. Mais ayons le courage de le dire : si cet homme que le travail couronne s'est abaissé vers la terre au point de ne connaître qu'elle, s'il ne nomme plus Dieu, s'il ne place rien au-delà de cette vie humaine qui lui échappe lentement, mais sûrement, si son unique trésor est dans son champ et dans l'argent qui l'agrandit, oh ! alors prenez garde ! Il puisera, dans la mâle énergie de son éducation première, l'audace de tqus les crimes qui lui assureront l'héritage auquel il a donné son âme. Il tuera pour ne pas payer une rente : il tuera pour ne pas nourrir un vieillard.

AFFAIRE MANESSE. 77

Je pourrais rappeler d'effrayants souvenirs, et vous naontrer cette passion de la terre envahir jusqu'au cœur des femmes. On a vu des femmes jeunes encore, des mères, entendez-vous Messieurs, des mères, sacrifier un aïeul qui ne produisait plus et qui mangeait encore ! Laissons de pareils exemples; disons que ce sont de monstrueuses exceptions. Mais n'oublions pas que la peine empêche l'exception de s'étendre, n'oublions pas que lorsque le crime inouï de Manesse dépasse encore ces exceptions, que lorsqu'il va plus loin que tous les forfaits qu'inspirèrent les mêmes mobiles, l'atténuation est aussi impossible que l'acquittement.

La peine dépend encore de la loi. C'est elle qui l'impose lorsque le sang est versé avec préméditation, lorsqu'on a en face de soi un abominable, un sextuple assassinat. Cette loi. Messieurs, elle est la vôtre comme elle est la mienne. J'ai la lourde, mais la grande mission d'en être l'organe ; vous avez la mission non moins lourde, non moins grande, de veillera sa défense, de maintenir son application. Eh bien, cette loi là, appliquons-la et ne la jugeons pas.

Et demain, en rentrant dans vos fovers avec la conscience du devoir accompli, si vous rencontrez des hommes qui la critiquent sans la comprendre, vous leur répondrez que cette peine capitale qu'elle a voulue, est deux fois juste : elle est juste parce qu'elle assure la sécurité à la société qui doit vivre : elle est juste parce qu'elle n'est pas la vengeance, mais un acte d'humanité raisonné vis-à-vis de l'accusé qu'elle frappe.

Acte de sécurité vis-à-vis de la société ! Est-ce à vous qu'il faut le dire ? Que de natures brutales n'hésitent que devant la peine suprême ! Que de natures avilies frappent encore leurs semblables, malgré cette peine qui n'arrête que les plus timides I Le jour où cette barrière cesserait d'être, que de victimes tomberaient qui étaient protégées jusque-là ! Pour quelques têtes coupables écliappant à la justice humaine, que de têtes innocentes certainement sacrifiées !

J'ai dit encore : acte d'humanité vis-à-vis de l'accusé luimême. Non, quoiqu'on en dise, cette peine là n'est pas le

78 REQUISITOIRES ET CONCLUSIONS.

talion. Quand le meurtrier s'avance vers ceux qu'il immole, il les sacrifie dans l'ombre, il n'écoute pas plus leur défense que leurs cris de douleur, il les atteint comme la foudre, ou leur impose l'affreuse agonie de la haine et du désespoir. Il leur prend tout en môme temps, la vie, et jusqu'à cet instant suprême qui permet le dernier adieu, la dernière pensée, le dernier repentir. Quand la justice s'avance à son tour vers le meurtrier, elle lui laisse la liberté et le temps : elle écoute ses explications, elle cherche avec scrupule, presque avec anxiété, la part d'atténuation qu'il peut invoquer : elle le protège contre l'opinion, elle lui donne un défenseur; elle veut qu'il ne succombe que vaincu par une force morale, celle de la vérité. L'arrêt est-il prononcé après ce solennel débat ? Dans le silence de la prison, une voix saura lui dire : les hommes ne t'écoutent plus, mais agenouille-toi, Dieu t'écoute encore. La mort, à laquelle nul de nous n'échappe, la mort qui prendra tous ceux qui m'écoutent, la mort arrive pour lui plus tôt, mais avec quelle leçon ! On lui laisse le temps du repentir. On le prévient au dernier moment. Il est immolé lui aussi, mais une seconde s'écoule et tout est consommé. Et s'il a pu, dans la minute qui précède, accepter l'expiation, s'il a eu une larme devant Dieu et le courage devant les hommes, cette expiation a une telle vertu, qu'elle impose silence aux plus passionnés : C'est fini n'en parlons plus, diraient les parents des victimes elles-mêmes : cet homme a su mourir. Non, cette peine qui absout presque en frappant, non, cette peine là n'est pas le lalion.

Quand la loi. Messieurs, est ainsi deux fois juste, quand elle protège ainsi la société qui doit vivre, quand elle frappe ainsi l'homme qui doit mourir, elle est irréprochable devant Dieu qui la juge.

M® Lemaire, du barreau de Douai, présenta la défense de Manesse.

AFFAIRE MANESSE. 79

Manesse fat condamné à mort, la Coar ordonna l'exécution sur la place publique de Landrecics. Le pourvoi en grâce fut rejeté comme le pourvoi en cassation. L'arrêt reçut son exécution.

Pinard, t. ii.

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