IICHELIT
trouvée acculée à la mer, et l'avait prise pour patrie. La licence effrénée du Malabar moderne peut seule rappeler les abominations de ces Sodomes de la Phénicie. Là , les générations pullulaient sans famille certaine, chacun ignorant qui était son père, naissant , multipliant au hasard , comme les insectes et les reptiles , dont après les pluies d'orage grouillent leurs rivages brûlants. Ils se disaient eux-mêmes nés du limon. Leurs grands dieux, c'étaient les Cabires, ouvriers industrieux au ventre énorme. G'était Baal : « Pour celui-là, dit un poêle inspiré du génie hébraïque', aucun esprit plus souillé ne tomba du ciel , aucun n'aima d'un plus sale amour le vice pour le vice... Il règne aux cités corrompues, où la voix de la bruyante orgie monte au-dessus des plus hautes tours, et l'iiyure et l'outrage..., et quand la nuit rend les rues sombres, alors errent les fils de Bélial, ivres d'ins<^ence et de vin. Témoins les rues de Gomorrhe, et cette nuit, etc. )>
La nuit, la lune , Astaroth , était encore adorée des Phéniciens. C'était la mère du monde, et, comme Isis et Cybèle, elle l'emportait sur tous les dieux. La prépondérance du principe femelle dans ces religions sensuelles se retrouvait à Garthage, où une déesse présidait aux conseils. Tous les ans, Isis, s'embarquant de Péluse à Ryblos , et portant une tète d'homme dans un voile mystérieux, allait à la recherche des membres de son époux *. Là, cet époux, prenant le nom d'Adon, était pleuré des filles de la Phénicie. Son sang coulait des montagnes dans le sable rouge d'un fleuve. Alors c'étaient des lamentations, des danses funèbres pendant la nuit, et des larmes mêlées de honteux plaisirs. Mais le dieu ressuscitait, et l'on terminait dans une ivresse furieuse cette fête de la vie et de la mort. Au printemps surtout, quand le soleil, reprenant sa force, donnait l'image et le signal d'une renaissance universelle, à Tyr, à Garthage, peut-être dans toutes les villes, on dressait un bûcher, et un aigle, imitant le phénix égyptien, s'élançait de la flamme au ciel. Gette flamme était Moloch ^ lui-même. Ge dieu avide demandait des victimes humaines ; il aimait à embrasser des enfants de ses langues dévorantes; et cependant des danses frénétiques, des chants dans les langues rauques de la Syrie , les
* Lncian., De ded Syr., c. 7.— Crenzer, 2« vol. de la trad. Sur la religion des Phéniciens et des Carthaginois, eoy. rintéressant chapitre ajouté par le traducteur, p. 395-252.
< Sans doute le même que le Melkarth de Tyr, auquel toute colonie phénicienne, Carthage elle-même, payait une dime. On dit que les Tyriens , assiégés par Alexandre, enchaînèrent la statue d'Apollon à celle de Melkarth, de crainte qu'il ne passât à l'ennemi.
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coups redoublés du tambourin barbare, empêchaient les parents d*entendre les cris ^
Les Carthaginois, comme les Phéniciens d'où ils sortaient, paraissent avoir été un peuple dur et triste, sensuel et cupide, aventureux sans héroïsme. A Carlbage aussi, la religion était atroce, et chargée de pratiques effrayantes. Dans les calamités publiques, les murs de la ville étaient tendus de drap noir'. Lorsque Agathocles assiégea Garthage, la statue de Baal , toute rouge du feu intérieur qu'on y allumait, reçut dans ses bras jusqu'à deux cents enfants; et trois cents personnes se précipitèrent encore dans les flammes. C'est en vain que Gélon, vainqueur, leur avait défendu d'immoler des victimes humaines. La Carthage romaine ellemême, au temps des empereurs, continuait secrètement ces affreux sacriGces.
Carthage représentait sa métropole , mais sous d'immenses proportions. Placée au centre de la Méditerranée, dominant les rivages de l'Occident, opprimant sa sœur Utique et toutes les colonies phéniciennes de l'Afrique , elle mêla la conquête au commerce, s'établit partout à main armée, fondant des comptoirs malgré les indigènes, leur imposant des droits et des douanes, les forçant tantôt d'acheter et tantôt de vendre. Pour comprendre tout ce que cette tyrannie mercantile avait d'oppressif, il faut regarder le gouvernement de Venise, lire les statuts des Inquisiteurs d'État ^ ; il faut connaître la manière despotique elbiiarre dont s'exerçait au Pérou le monopole espagnol , lorsqu'on y portait toutes les marchandises de luxe rebutées par l'Europe , que l'on forçait les pauvres Indiens d'acheter tout ce dont Madrid ne voulait plus, qu'on faisait prendre à un homme sans chemise une aune de velours, ou une paire de lunettes à un laboureur sans pain. Sur le monopole de Carthage et sur son empire commercial , il faut lire un beau chapitre de VEsprii des Lois :
<c Carthage avait un singulier droit des gens ; elle faisait noyer * tous les étrangers qui trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule. Son droit politique n'était pas moins extraordinaire ; elle défendit aux Sardes de cultiver la terre 60U8 peine de la vie. Elle accrut sa puissance par
> a Le roi de Noab, voyant qaMl ne pouvait plas résister aux Israélites , prit son fils qui devait régner après lui , et le brûla en sacrifice sur la muraille. Les assiégeants en eurent horreur, et, se retirant des terres de Moab , ils retournèrent en leur pays. » IV« livre desKois, c. 8, v. 97.
' Diod. Sie., XIX. — Pour ee qui suit, IHod., pu*tèfn.
' Daru , Hist, de f^enitt. Pièces justificatives. On y
ses richesses, et ensuite ses richesses par sa puissance. Maltresse des côtes d'Afrique que baigne la Méditerranée , elle s'étendit le long de celles de l'Océan. Hannon, par ordre du sénat de Carthage, répandit trente raille Carthaginois depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à Cerné. II dit que ce lieu est aussi éloigné des colonnes d'Hercule que les colonnes d*Hercule le sont de Carthage. Cette position est très-remarquable; elle fait voir qu'Hamion borna ses établissements au vingt-cinquième degré de latitude nord, c'est-à-dire, deux ou trois degrés au-delà des lies Canaries vers le sud.
» Hannon étant à Cerné, fit une autre navigation, dont Tobjet était de faire des découvertes plus avant vers le midi. Il ne prit presque aucune connaissance du continent. L'étendue des côtes qu'il suivit fut de vingt-six jours de navigation, et 11 fut obligé de revenir faute de vivres. Il parait que les Carthaginois ne firent aucun usage de cette entreprise d'Hannon.
» C'est un beau morceau de l'antiquité que la relation d'Hannon. Le même homme qui a exécuté , a écrit : il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les choses sont comme le style. Il ne donne point dans le merveilleux. Tout ce qu'il dit du climat, du terrain, des mœurs, des manières, des habitants , se rapporte à ce qu'on voit aujourd'hui dans cette côte d'Afrique; il semble que c'est le journal d'un de nos navigateurs.
}> Hannon remarqua sur sa flotte que le jour il régnait dans le continent un vaste silence^; que la nuit on entendait les sons de divers instruments de musique; et qu'on voyait partout des feux, les uns plus grands, les autres moindres. Nos relations confirment ceci : on y trouve que le jour ces sauvages , pour éviter l'ardeur du soleil , se retirent dans les forêts ; que la nuit ils font de grands feux pour écarter les bêtes féroces ; et qu'ils aiment passionnément la danse et les instruments de musique.
» Hannon nous décrit un volcan avec tous les phénomènes que fait voir aiiyourd'hui le Yésuve; et le récit qu'il fait de ces deux femmes velues, qui se laissèrent plutôt tuer que de suivre les Carthaginois, et dont il fit porter les peaux à Carthage,
lit entre autres choses que Pouvrier qui transportait ailleurs une industrie utile à la république, devait être d^abord invité à revenir ; sUl s*y refusait, poignardé. Ces lois atroces , enfermées dans la mystérieuse cassette, restèrent inconnues de ceux qu'elles frappaient, jusqu'au jour où les armées françaises vinrent y mettre ordre.
* Eratosthen., in Strab., XYII.
* Pline dit la même chose du mont Atlas.
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ii*est pas, comme on i*a dit, hors de vraisemblance.
» Cette relation est d'autant plus précieuse, qu'elle est un monument punique, et c'est parce qu'elle est un monument punique qu'elle a été regardée comme fabuleuse. Car les Romains conservèrent leur haine contre les Carthaginois , même après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida s'il fallait dire, la foi punique on la ftd romaine,
» On a dit des choses bien surprenantes des richesses de l'Espagne. Si l'on en croit Aristote ', les Phéniciens qui abordèrent à Tartesse y trouvèrent tant d'argent, que leurs navires ne pouvaient le contenir , et ils firent faire de ce métal leurs plus vils ustensiles. Les Carthaginois, au rapport de Diodore (Diod., VI), trouvèrent tant d'or et d'argent dans les Pyrénées , qu'ils en mirent aux ancres de leurs navires. Il ne faut point faire de fond sur ces récits populaires : voici des faits précis.
I» On voit dans un fragment de Polybe, cité par Strabon (Strab., III ), que les mines d'argent qui étaient à la source du Rétis, où quarante mille hommes étaient employés, donnaient aux Romains vingt-cinq mille drachmes par jour : cela peut faire environ cinq millions de livres par an à cinquante francs le marc. On appelait les montagnes où étaient ces mines , les montagnes d'argeni ( mons Argentarius), ce qui fait voir que c'était le Potosi de ces temps-là. Aujourd'hui les mines de Hanovre n'ont pas le quart des ouvriers qu'on employait dans celles d'Espagne, et elles donnent plus : mais les Romains n'ayant guère que des mines de cuivre et peu de mines d'argent, et les Grecs ne connaispsant que les mines d'Attique , très-peu riches , ib durent être étonnés de l'abondance de celles-là.
n Les Carthaginois, maîtres du commerce de l'or et de l'argent, voulurent Fétre encore de celui du plomb et de l'étain. Ces métaux étaient voitures par terre, depuis les ports de la Gaule sur l'Océan, jusqu'à ceux de la Méditerranée. Les Carthaginois voulurent les recevoir de la première main; ils envoyèrent Himilcon pour former ^ des établissements dans les tles Cassitérides qu'on croit être celles de Scilley.
» Ces voyages de la Bétique en Angleterre ont fait penser à quelques gens que les Carthaginois avaient la boussole : mais il est clair qu'ils suivaient
I Ansioi.^ D9 Mirahil, * f^oy. Festus Avienus.
> Il en fut récompensé par le sénat de Carthage. Strab., III, êub fin.
^ Livii, Supplêm,, II. Dec., lib. VI.
^ Dans U partie soumise aux Carthaginois.
les côtes. Je n'en veux d'autre preuve que ce que dit Himilcon , qui demeura quatre mois à aller de l'embouchure du Bétis en Angleterre : outre que la fameuse histoire de ce pilote carthaginois qui, voyant venir un vaisseau romain, se fit échouer pour ne pas lui apprendre la route d'Angleterre >, fait voir que ces vaisseaux étaient très -près des côtes lorsqu'ils se rencontrèrent.
)» On voit , dans le traité qui finit la première guerre punique, que Carthage fat principalement attentive à se conserver l'empire de la mer, et Rome à garder celui de la terre. Hannon , dans la négociation avec les Romains, déclara qu'il ne souffrirait pas seulement qu'ils se lavassent les mains dans les mers de Sicile ^ ; il ne leur fut pas permis de naviguer au delà du Beau promontoire; il leur fut défendu de trafiquer en Sicile '^, en Sardaigne, en Afrique, excepté à Carthage : exception qui fait voir qu'on ne leur y préparait pas un commerce avantageux^
» Il y eut dans les premiers temps de grandes guerres entre Carthage et Marseille ^ au sujet de la pèche. Après la paix, elles firent concurremment le commerce d'économie. Marseille fut d'autant plus jalouse, qu'égalant sa rivale en industrie, elle lui était devenue inférieure en puissance : voilà la raison de cette grande fidélité pour les Romains. La guerre que ceux-ci firent contre les Carthaginois en Espagne fut une source de richesses pour Marseille qui servait d'entrepôt. La ruine de Carthage et de Corinthe augmenta encore la gloire de Marseille ; et , sans les guerres civiles où il fallait fermer les yeux et prendre un parti , elle aurait été heureuse sous la protection des Romains, qui n'avaient aucune jalousie de son commerce. »
Le vaste empire commercial ' des Carthaginois, répandu sur toutes les côtes de l'Afrique, de la Sicile , de la Sardaigne et de la Corse , de la Gaule, de l'Espagne , et jusque sur les rivages du grand Océan, ne peut se comparer aux possessions compactes des Anglais et des Espagnols en Amérique ; mais plutôt à cette chaîne de forts et de comptoirs qui constituaient l'empire portugais et hollandais dans les Indes orientales. Comme ces derniers, les Carthaginois ne s'établissaient point dans leurs colonies sans espoir de retour. C'était la partie pauvre du peuple qu'on y envoyait, pour l'enrichir par les profits soudains d'un négoce tyrannique, et qui se
* Justin., XLIII, c. 5.
7 Sur les objets du commeree des Phéniciens, sans doute analogue en grande partie à celui des Carthaginois , voy, Éséchiel , ch. 27, 2S. CVst le plus ancien document de statistique commerciale qui existe.
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hâtait de revenir dans la mère patrie jouir du fruit de ses rapines; à peu près comme autrefois les négociants d*Amsterdam , ou comme aijyourd'hui les nababs anglais. Il y avait des fortunes soudaines, colossales, des brigandages et des exactions inouïs, des Clive et des Hastings, qui pouvaient se vanter aussi d*avoir exterminé des millions d'hommes par un monopole plus destructif que la guerre.
Cette domination violente s*appuyait sur deux bases ruineuses, une marine qu*à cette époque de Tart les autres nations pouvaient facilement égaler ^, et des armées mercenaires aussi exigeantes que peu fidèles. Les Carthaginois n'étaient rien moins que guerriers de leurs personnes, quoiqu'ils aient constamment spéculé sur la guerre. Ils y allaient en petit nombre, protégés par de pesantes et riches armures '. S'ils y paraissaient , c'était sans doute moins pour combattre eux-mêmes que pour surveiller leurs soldats de louage, et s'assurer qu'ils gagnaient leur argent. Encore, le petit nombre de troupes carthaginoises que nous voyons dans leurs armées, devait-il être composé en grande partie d'Africains indigènes , soit Libyens du désert, soit montagnards de l'Atlas. C'est ainsi que l'on a confondu souvent les Arabes conquérants de ces mêmes contrées avec les Mores leurs sujets. Toutefois cette dualité de races se décèle fréquemment dans l'histoire de Carthage; le génie militaire des Barca appartient, comme le nom de Barca semble l'indiquer, aux nomades belliqueux de la Libye , plus qu'aux commerçants phéniciens. Les vrais Carthaginois sont les Hannon , administrateurs avides et généraux incapables '.
La vie d'un marchand industrieux , d'un Carthaginois avait trop de prix pour la risquer, lorsqu'il pouvait se substituer avec avantage un Grec indigent , ou un Barbare espagnol où gaulois *. Carthage savait, à une drachme près, à combien revenait la vie d'un homme de telle nation. Un Grec valait plus qu'un Campanien, celui-ci plus qu'un Gaulois ou un Espagnol. Ce tarif du sang bien connu, Carthage commençait une guerre comme une spéculation mercantile. Elle entreprenait des conquêtes, soit dans l'espoir de trouver de nouvelles mines à exploiter, soit pour ouvrir des débouchés à ses marchandises. Elle pouvait dépenser cinquante mille mercenaires dans telle
in)iod., XIII. Les Syracasains tronvaieni les Carthaginois peu habiles dans la marine.
^ Plut., f^ie de Timoiéon, au passage du Crimèse. Nous voyons les marchands de Paimyre armés de même dans leurs baUilles contre Aurélien. -f^oyas Zozime, et mon article Zénobie dans la Biographie universelle.
entreprise, davantage dans telle autre. Si les rentrées étaient bonnes, on ne regrettait point la mise de fonds ; on rachetait des hommes, et tout allait bien.
On peut croire qu'en ce genre de commerce comme en tout autre, Carthage choisissait les marchandises avec discernement. Elle usait peu des Grecs qui avaient trop d'esprit , et ne se laissaient pas conduire aisément. Elle préférait les Barbares; l'adresse du frondeur baléare, la furie du cavalier gaulois (la furia franeese)^ la vélocité du Numide maigre et ardent comme son coursier, l'intrépide sang-froid du fantassin espagnol, si sobre et si robuste, si ferme au combat avec sa saie rouge et son épée à deux tranchants ^. Ces armées n'étaient pas sans analogie avec celles des condottieri du moyen âge. Toutefois les soldats des Carthaginois ne s'exerçant point à porter des armes gigantesques, comme les compagnons d'Hawkwood ou de Carmagnola, n'avaient point sur des troupes nationales un avantage certain. Une longue guerre pouvait rendre les milices de Syracuse ou de Rome égales aux mercenaires de Carthage. Ceux-ci, comme ceux du moyen âge , pouvaient à chaque instant changer de parti, avec celte différence que, faisant la guerre à des peuples pauvres, la trahison devait moins les tenter. Sforza pouvait flotter entre Milan et Venise, et les trahir tour à tour; mais qu'aurait gagné l'armée d'Hannibal à se réunir aux Romains? Les troupes au service de Carthage ne servaient guère dans leur patrie ; on les dépaysait avec soin ; les différents corps d'une même armée étaient isolés entre eux par la différence de langue et de religion ; souvent elles dépendaient pour les vivres des flottes carthaginoises; ajoutez que les généraux n'étant pas en même temps magistrats, comme à Rome , avaient moins d'occasions d'opprimer la liberté ; enfin le terrible tribunal des Cent tenait des surveillants auprès d'eux et, au moindre soupçon, les faisait mettre en croix. Cette inquisition d'État, semblable à celle de Yenise, avait fini par absorber toute la puissance publique. Elle se recrutait parmi les administrateurs des finances qui sortaient de charge. Nommés à vie par le peuple, les CetU dominaient tous les anciens pouvoirs, et le sénat, et les deux sophetim ou juges. Une oligarchie financière tenant ainsi tout l'État
' Polybe s*ezprime ainsi dans son récit de la guerre des mercenaires, lib. L — Voy, plus bas.
^ Les Italiens du moyen âge pensaient de même, a Le service des citoyens , dit Natteo Villani , est inutile et souvent funeste, n
^ Polyb., jNiMiifi^ et particulièrement dans le récit de la bataille de Cannes.
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dans sa main, l'argent était le roi et le dieu de Garthage. Loi seid donnait les magistratures, motivait la fondation des colonies , formait Faniqae lien de Tarmée. La suite de Thistoire fera suffisamment ressortir tous les inconvénients de ce système.
Lorsque les Romains, vainqueurs de Tarente et maîtres de la grande Grèce, arrivèrent au bord du détroit, ils se trouvèrent face à face avec les armées carthaginoises ^ Trois puissances partageaient la Sicile, Garthage, Syracuse et les Marnertins. Rome, appelée par une faction de ces derniers, ne craignit point de protéger à Messine ceux qu'elle venait de punir à Rhegium. Le consul Appius fit passer les légions en Sicile ( 261S ) , partie sur les
1 Polyb., III. « Le premier traité entre les RomaiDS et les Carthaginois est du temps de L. Junius Bratiis et de Marcus Horatins, les deux premiers consuls qui furent créés après Texpulsion des rois , et par Tordre desquels fut consacré le temple de Jupiter Capitolin , vingt-huit ans avant Pirruption de Xercès dans la Grèce. Le voici tel qu*il m*a été possible de Pexpliquer; car la langue latine de ces temps-là est si différente de celle d*anjourd*hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre certaines choses :
a Entre les Romains et leurs alliés, et entre les Car- A thaginois et leurs alliés, il y aura alliance à ces con- » ditions : ni les Romains ni leurs alliés ne navigueront » au delà du Beau promontoire , sMls n*y sont poussés 1» par la tempête, on contraints par leurs ennemis : en » cas qu*ils y aient été poussés par force, il ne leur sera V permis d*y rien acheter, ni d*y rien prendre, sinon » ce qui sera précisément nécessatre pour le radoube- •) ment de leurs vaisseaux , ou le culte des dieux ; ils n en partiront au bout de cinq jours. Les marchands » qui viendront à Garthage ne payeront aucun droit,
* à Texception de ce qui se paye au crieur et au scribe : » tout ce qui sera vendu en présence de ces deux té- » moins , la foi publique en sera garant au vendeur.
* Tout ce qui se vendra en Afrique ou dans la Sardai- » gne... Si quelques Romains abordent dans la partie » de la Sicile soumise aux Carthaginois , on leur fera » bonne justice en tout ; les Carthaginois s^abstien- » dront de faire aucun dégât chez les peuples d*An- B tium, d^Ardée, de Lanrente, du Circeum, de Tar-
* racine , chez quelque peuple des Latins que ce soit , » qui soient indépendants {du peuple romain, n*est » pas dans le grec , sans doute pour ménager la fierté » des Latins ). Ils ne feront aucun tort aux villes mêmes » qui seraient indépendantes. SMIs en prennent quel- « qn^une , ils la rendront aux Romains en son entier : A ils ne bâtiront aucune forteresse dans le pays des » Latins : s^ils y entrent à main armée ( &t noXifuot ) , » ils n*y passeront pas la nuit. «
n Ce Beau promontoire , c*est celui de Garthage , qui regarde le nord ; les Carthaginois ne veulent pas que les Romains aillent au delà vers le midi , sur de longs vaisseaux , de crainte sans doute qu^ils ne connaissent
vaisseaux des Grecs dltalie, partie sur des radeaui. Le tyran de Syracuse, Hiéron, Ait vaincu par les Romains, comme il le disait lui-même, avant d'avoir eu le temps de les voir. Il réfléchit qu'après tout il avait moins à craindre un peuple sans marine, et devint le plus fidèle allié de Rome.
En moins de dix -huit mois, les Romains, favorisés par les indigènes, s'emparèrent de soixantesept places et de la grande ville d'Agrigente, défendue par deux armées de cinquante mille hommes. Mais pour rester maîtres d^une lie , il fallait l'être de la mer. Les Romains, qui jusque-là semblent n'avoir guère eu de marine ', prirent pour modèle une galère échouée de Garthage; au bout de soixante jours, ils lancèrent à la mer cent soixante vaisseaux,
les campagnes qui sont aux environs de Byzacium et de la Petite Syrte , et qu^ils appellent les Marchés, à cause de leur fertilité.
» Il y eut encore depuis un autre traité, dans lequel les Carthaginois comprennent les Tyriens et ceux d*Utique , et où Ton ajoute au Beau promontoire Mastie et Tarseion, au delà desquels on défend aux Romains d*aller en course, ou de fonder aucune colonie. Rapportons les termes du traité :
o Entre les Romains et leurs alliés , et entre les Car- » thaginois, les Tyriens, ceux d^Utique, et les alliés de » tous ces peuples, il y aura alliance à ces conditions : » les Romains nuiront point en course, ne trafiqueront,
• ni ne bâtiront de ville au delà du Beau promontoire,
• de Mastie et de Tarseion : si les Carthaginois pren-
• nent dans le Latium quelque ville qui ne dépende
• pas des Romains, ils garderont pour eux Targent et « les prisonniers, et remettront la ville aux Romains: » si des Carthaginois font quelques prisonniers sur un » des peuples qui sont en paix avec les Romains, et qui o ont avec eux un traité écrit, sans pourtant leur être n soumis, ils ne feront pas entrer ces prisonniers dans V les ports des Romains ; sMls y entrent, et qu^un Ro- « main mette la main sur eux, qu'ils soient libres; cette 9 condition sera aussi observée du côté des Romains. w Si les Romains prennent dans un pays qui appartient » aux Carthaginois , de Peau et des fourrages , ils ne » s^en serviront pas pour faire tort à aucun de ceux A qui ont paix et alliance avec les Carthaginois... Si » cette condition ne s'observe pas ( ceci fait allusion à » une condition non exprimée ; il y a une lacune) il ne « sera pas permis de se faire justice à soi-même : si » quelqu'un le fait, cela sera regardé comme un crime » public. Les Romains ne trafiqueront, ni ne bâtiront » pas de ville dans la Sardaigne, ni dans P Afrique; ils » n'y pourront aborder que pour prendre des vivres , 9 ou pour radouber leurs vaisseaux : s'ils y sont por- 0 tés par la tempête , qu'ils partent an bout de cinq » jours : dans la Sicile carthaginoise et à Garthage , 9 un Romain pourra faire ou vendre tout ce que peut » un citoyen ; un Carthaginois aura le même droit à 1» Rome. «
' Foy. Fréret.
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joignirent la floUe carthaginoise et la vainquirent. Pendant la constmction , ils avaient exercé leurs rameurs à sec, en les faisant mancenvrer sur le rivage. Pour compenser cette infériorité d'adresse et dliabitade, on imagina des mains de fer {carvii, qui, s'abaissant sur les vaisseaux carthaginois, les rendaient immobiles et fadiitaient Tabordage (261). Le consul vainqueur, Duîllius, eut, sa vie durant, le privilège de se faire reconduire le soir avec des flambeaux et des joueurs de flûte. Outre Fennui de ce triomphe mger, il eut, pour trophée de sa victoire, une colonne ornée d'éperons de vaisseaux, dont le piédestal subsiste encore. L'inscription qu'on y grava est un des plus anciens monuments de la langue latine ^.
Rome s'empara sans peine de la Sardaigne et de la Corse, où le monopole barbare des Carthaginois avait été jusqu'à défendre la culture des terres. De nouveaux succès en Sicile lui donnèrent l'espoir d'accomplir en Afrique ce qu'avait tenté Agathocles. Toutefois les soldats romains s'effrayaient des dangers d'une longue navigation ' et d'un monde inconnu. Il fallut que le consul Régulus menaçât un tribun légionnaire des verges et de la hache pour décider l'embarquement. L'un des premiers ennemis qu'ils trouvèrent en Afrique fut un boa , un de ces serpents monstrueux, dont l'espèce semble avoir fort diminué.
Deux victoires donnèrent deux cents villes aux Romains. Régulus ne voulut point accorder la paix â Carthage si elle conservait plus d'un vaisseau armé. La peur allait faire consentir à tout, lorsqu'un mercenaire lacédémonien, nommé Xantippe, qui se trouvait à Carthage, déclara qu'il restait trop de ressources pour ne pas résister encore. Mis à la tète de l'armée, il sut attirer les Romains en plaine et les battit par sa cavalerie et ses éléphants. Régulus entra dans Carthage, mais captif; et les nouveaux revers qu'essuyèrent les Romains fixèrent la guerre en Sicile (!257) '.
Toutefois les Carthaginois ayant eu à leur tour de mauvais succès , envoyèrent Régulus à Rome pour traiter de la paix et de l'échange des prisonniers. Ils avaient compté sur l'intérêt qu'il avait à parler pour eux. Tous les historiens, excepté Polybe, le plus grave de tous , assurent que Régulus
' f^oy. les éclaircissements.
' ^oy. dans Joinville reffroi qae la mer inspirait aux héros des croisades.
' Le désastre de Charles-Quint à Alger, la difficulté avec laquelle les flottes françaises se sont maintenues en 1830 dans ces parages dangereux, expliquent la perte de tant de flottes que Brent en quelques années les Romains et les Carthaginois.
donna au sénat le conseil héroïque de persister dans la lutte, et de laisser mourir captifs ceux qui n'avaient pas su rester libres.
Si l'on en croyait le témoignage des Romains , témoignage à la vérité suspect, mais asses conforme à ce que nous savons d'ailleurs de la lâche barbarie des Carthaginois , Régulus de retour eût été livré par eux aux tourments d'une longue mort. On l'aurait exposé au soleil d'Afrique après lui avoir coupé les paupières, on Peut privé de repos et de sommeil en l'enfermant dans un coffre hérissé en dedans de pointes de fer. Le sénat de Rome, indigné, aurait, par représailles, livré aux enfants de Régulus des prisonniers carthaginois pour les faire mourir par les mêmes supplices ^.
Pendant huit ans , les Romains furent vaincus en Sicile; Us perdirent successivement quatre flottes. Le plus honteux de ces désastres fut causé par l'imprudence du consul Appius Pulcher. Au moment de livrer bataille, il fit consulter les poulets sacrés , et comme ils refusaient toute nourriture : Qu'ils boivent, dit* il , puisqu'ils ne veulent pas manger ; et il les fit jeter à la mer. Les soldats, découragés par ce mot impie, étaient vaincus d'avance. Quelques années après, la sœur de Clodius se trouvant à Rome, trop pressée par la foule : uPlùt aux dieux, s'écria - 1- elle, que mon frère conduisit encore les armées de la république ! » Le peuple punit d'une amende ce souhait homicide.
Cependant , le plus grand général qu'eût alors Carlhage, Hamilcar, père du fameux Hannibal , se jeta sur le mont Ercte , entre Drépane et Lilybée. « C'est, dit Polybe, une montagne dont le sommet escarpé de tous côtés a au moins cent stades de circonférence. Au-dessous, tout autour, est un terrain très-fertile, où les vents de mer ne se font pas sentir, et où les bêtes venimeuses ne parviennent jamais. Des deux côtés de la mer et de la terre, ce sont des précipices affreux, dont l'intervalle est facile à garder. Du sommet même s'élève un pic d'où l'on découvre tout ce qui se passe dans la plaine. Le port a beaucoup de fond, et semble fait pour recevoir ceux qui vont de Drépane et de Lilybée en Italie. On ne peut approcher de la montagne que par trois endroits fort difficiles. Cest dans l'un de ces passages que vint camper Hamil-
^ f^oy. les versions diverses de Tnditanus et de Tabéron dans Aulu-Gelle, 1. lY, c. 4 ; de Tite-Live, Epi» tome; de Cic, Offic., III, 96-7 ; et eantrà Pitanêm; de Florus, II, 9 ; d*Appien, de Diodore, de Valère-Maxime, d'Aurélius Victor, d'Eu trope, d*Oro8e, deZonare et de saint Augustin.
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car»- Il fallait un général aussi intrépide pour se jeter ainsi au milieu de ses ennemis ; pas une ville alliée, nulle espérance de secours. Avec tout cela, il ne laissa pas de donner aux Romains de terribles alarmes. D*abord , il allait de là, désolant toute la côte dltalie, et il osa pousser jusqu'à Gumes : ensuite les Romains étant venus camper à cinq stades de son armée devant Panorme , il leur livra, pendant près de trois ans, je ne sais combien de combats.» (248-243 av. J.-C.)
Et c'est au milieu des succès d'Hamilcar que Cartbage se crut tout à coup réduite à demander la paix aux Romains. Elle lui avait envoyé, sur une flotte de quatre cents vaisseaux, de l'argent et des provisions. Ces vaisseaux étaient vides de soldats; ils devaient être armés par Hamilcar lui-même Cependant la flotte romaine, tant de fois brisée par les orages, venait d'être équipée de nouveau par les contributions volontaires des citoyens. Cette flotte de deux cents quinqnérèmes, rencontra celle d'Hannon avant qu'elle eût touché la Sicile ( aux lies Égates) , et en détruisit le quart. Gel échec suffit pour 6ter tout courage aux Carthaginois. Leur Hamilcar était vainqueur; ils avaient dans le cours de la guerre perdu cinq cents galères, mais Rome en avait sacrifié plus de sept cents. Les marchands de Carthage commencèrent à s'aviser que la cessation de leur commerce leur nuisait plus que ne pourrait jamais rapporter la guerre la plus heureuse. Ils calculèrent avec effroi ce que leur coûteraient après tant de dépenses les récompenses sans bornes qn'Hamilcar avait promises à son armée * ; et ils aimèrent mieux céder la Sicile aux Romains , s'engageanten outre à leur payer trois mille talents (dix-huit millions de francs) dans l'espace de dix années. 0>mme compagnie de commerce, les Carthaginois, en concluant ce traité , faisaient sans doute une bonne affaire. Mais ils ne comprenaient point que leur puissance politique , une fois compromise dans une lutte avec Rome, devait, si on ne la soutenait par tous les moyens, entraîner dans sa ruine et leur commerce et leur opulence, à la-
> Polyb., I. Une descantes qui fit si longtemps préférer le service des condottieri par les républiques italieimes , c*est qu'elles pouvaient cesser toute dépense militaire le jour même où eUes signaient la paix. Sism., Répmb. iial., YIII, p. 65.
2 Floms, II, 5, trad. de M. Ragon.— La vigueur des Liguriens faisait dire proverbialement : Le plus fort Gaulois est abattu par le plus maigre Ligurien. Diod., Y, 50. ^oy. aussi Ltv., XXXIX, 2. Strabon, lY. Les Komains leur empruntèrent Tusage des boucliers oblongs, êcuium Ugudieum, Liv. , XLIY, 55. Tels nous les voyons dans les montagnes de Gènes, brisant la pierre et portant sur leurs tètes d*énormes fardeaux , tels nous les
quelle ils sacrifiaient si facilement Thonneur (241).
Malgré la fatigue de Rome et l'épuisement de Carthage, l'intervalle de la première & la seconde guerre punique (241-219) fut rempli par une suite d'expéditions, qui devaient affermir ou étendre l'empire des deux républiques. Hamilcar soumit les côtes de l'Afrique jusqu'au grand Océan (Voyez le chap. suiv.), et de là envahit celles de l'Espagne, pendant que Rome domptait les Gaulois, les Liguriens, s'assurait des portes de l'Italie, et étendait son influence par Marseille et Sagonte jusque sur le Rh6ne et sur l'Èbre. Ainsi les deux rivales, ayant cessé de se combattre de front et de se prendre corps à corps , semblaient aller à la rencontre l'une de l'autre par un immense circuit.
« Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra, dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles à trouver qu'à vaincre ; races d'hommes agiles et infatigables ^, peuples moins guerriers que brigands , qui mettaient leur confiance dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites. Tous ces farouches montagnards , Salyens , Décéates , Euburiates, Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin, le consul Fulvius in* cendia leurs repaires, Rébius les fit descendre dans la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer pour labourer leurs champs (238-
Depuis un demi -siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons, le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les Gaulois. Deux rois des Rôles ( pays de Rologne ) , At et Gall ', avaient essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Roîes tuèrent les deux chefs, et massacrèrent leurs alliés. Ils avaient goûté d'une vie tout autre que celle de leurs ancêtres. La paix , l'abondance, avaient captivé ces barbares. <( Dans la Gaule Cisalpine, dit Polybe, on a pour quatre oboles un
représente Tantiquilé. Leurs femmes, qui travaillaient aux carrières , s*écartaient un instant quand les douleurs de Tenfantement leur prenaient, et, après Paccou' chement, elles revenaient au travail, Strabon, III. Diod., lY. Les Liguriens conservaient fidèlement leurs anciennes coutumes, par exemple celle de porter de longs cheveux. On les appelait CapUlaH. — Calon dit dansJServius : « Ipsi nndè oriundi sint, exactàmemo- » rià , illiterati , mendaces , qu» sunt et vera minus » meminère. • — Nigidius Fignlus, contemporain de Yarron, parle dans le même sens.
' Atis et Galattts, dans les historiens grecs et latins. Polyb.,II.roy. Améd. Thierry, £rt«l. de» (rai#iof»,I"Vol.
HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROM AIVE
boisseau de froment, mesore de Sicile; pour deox, un boisseau d*orge ; pour une mesure d'orge, une égale mesure de y in. Le mil et le panis y abondent. Les chênes y donnent tant de glands, que c*est de là qu'on tire la multitude de porcs qu'on tue en Italie pour la consommation du peuple, ou pour les provisions de guerre. Les denrées y sont à si bon marché que dans les auberges on ne compte point chaque mets , mais on paye tant par tète, et il n'en coûte guère que le quart d'une obole. Je ne dis rien de la population , etc. »
Rome, inquiète des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita encore en défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis cinquante ans, fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les nations du nord de l'Italie. Mais les Yenètes, peuple slave, ennemis des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boles et les Insnbres ( Bologne et Milan ) restés seuls , furent obligés d'appeler d'au delà des Alpes, des Gésates, des GaUda, hommes armés de gais ou épieux , qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses leurs chefs Anéroeste et Concolitan.
Les Romains instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette ligue. Le sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec efifroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome. On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un homme et une femme, au milieu mém^ de Rome , dans le marché aux bœufs. De cette manière , les Gaulois avaient pris possession du sol de Rome , et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome avait gagné l'Italie entière ; tous les peuples de cette contrée se croyaient également menacés par une effroyable invasion de Barbares. Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés d'or qu'ils appelaient les immobiles; ils avaient juré solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ilsentratnaienttout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils faisaient mar-
' yoy, le passage de Polybe dans le chapitre V de notre second livre.
cher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent soixante -dix miUe soldats * se tinrent prêts à suivre , s'il le fallait, les aigles de Rome.
Des trois armées romaines. Tune devait garder les passages des Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au cœur de ce pays, et à trois journées de Rome (2229. Craignant d'être enfermés entre hi ville et l'armée, les Barbares revinrent sur leurs pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient , et les auraient détruits, si la seconde armée ne se fût réunie à la première. Us s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté ; déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone , lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui revenait de la Sardaigne , débarqua près du camp des Gaulois , qui se trouvèrent enfermés. Us firent face de deux côtés à la fois. Les Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait l'armée barbare. Outre une foule de cors etde trompettes qui ne cessaient de sonner , il s'éleva tout à coup un tel concert de hurlements, que non-seulement les hommes et les instruments, mais la terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers rangs sans autre vêtement que leurs armes ; on n'en voyait aucun qui ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or. L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains,* le sabre gaulois ne frappait que de taille , et il était de si mauvaise trempe , qu'il pliait au premier coup '.
Les Bofes ayant été soumis par suite de cette victoire , les légions passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les Barbares par un traité , jusqu'à ce qu'il se trouvât en forces. Rappelé par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination était illégale , il voulut vaincre ou mourir , rompit le pont derrière lui , et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la part des dieux.
Son successeur, Marcellus, était un brave soldat.
2 Polyb., Kv. II. -> Am. Thierry, t. !«, p. 945.
HISTOIRE DE LÀ RÉPUBLIQUE ROMAINE
Il tua en combat singulier le hrenn Yirdumar , et consacra à Jupiter Férétrien les secondes dépouilles opimes (depuis Romulus). Les Insnbriens furent réduits (SSS), et la domination des Romains s'étendit sur toute Tltalie jusqu'aux Alpes. En même temps ils s'assuraient des deux mers qui les séparaient de l'Espagne et de la Grèce; ils enleyaient la Sardaigne et la Corse aux Carthaginois, occupés par une guerre en Afrique (F. le ch. IV) ; d'autre part, sous prétexte de punir les pirateries des Illyriens et des Istriotes , ils s'emparaient de leur pays (250, 219), et enfermaient ainsi dans leur empire, d'une part l'Adriatique , de l'autre la mer de Toscane.