CHAPITRE V
LIS HIIGINÂIIIS IH ITALII. — nkVKlEàL» 118-aOfl.
Ouvrir au genre humain une route nouvelle, c'était aux yeux. des anciens l'entreprise héroïque entre toutes. L'Hercule germanique, le Siegfrid des Nibelungen , parcourut, dit le poète, bien des contrées par la force de son bras, La guerre seule a découvert le monde dans l'antiquité. Mais pour qu'une route frayée une fois soit durable, il faut qu'elle réponde à des besoins moins passagers que ceux de la guerre. Alexandre, en ouvrant la Perse et l'Inde au commerce de la Grèce , a fondé plus de villes qu'il n'en avait détruit. Les Grecs et les Phéniciens ont découvert les côtes de la Méditer-
1 II entrahia, dit Appien, beaucoup de Gaulois des deux côtés des Alpes.
3 Les RomaiDS en jugeaient ainsi : « Trahere seeum » tôt excites Hispanomm populos : conciturum a vidas » semper armorum gallicasgentes,cum orbe terramm » bellum gerendum in Italie, ac pro mœnibus romanis
ranée, qui depuis, enfermée par les Romains dans leur empire , comme une route militaire de plus, est devenue la grande voie de fa civilisation chrétienne. Ainsi , les routes tracées par les guerriers , suivies par les marchands, facilitent peu à peu le commerce des idées, favorisent les sympathies des peuples, et les aident i reconnaître la fraternité du genre humain. Aussi, je l'avoue, j'ai foulé avec attendrissement et respect cette route ouverte par Hannibal, fondée par les Romains ', restaurée par la France ^, cette route sublime des Alpes, qui prépare et figure à la fois la future union de deux peuples qui me sont si chers.
Dans sa marche de neuf mille stades depuis Carthagène jusqu'à la frontière d'Italie, Hannibal voulait deux choses dont l'une rendait l'autre difficile: s'ouvrir de gré ou de force un passage rapide pour prévenir les préparatifs de Rome, et, par la bonne intelligence avec les naturels , établir des communications durables entre l'Espagne et l'Italie. Il avait fait prendre d*avance tous les renseignements nécessaires sur les-dispositions des chefs barbares, aussi bien que sur leurs forces. Il emportait beaucoup d'argent pour répandre parmi eux, et acheter leur mobile amitié, sans compter un riche fonds de paroles captieuses, familières aux Carthaginois. Cependant, dès le passage de TÈbre, il fut harcelé par eux, réduit i les combattre chaque jour, souvent même à forcer leurs villages, et à laisser onze mille hommes pour les contenir. Il n'en persista pas moins à employer les moyens de douceur. Au passage des Pyrénées, trois mille Espagnols ne voulurent pas quitter leur pays, ni aller chercher avec Hannibal ces Alpes dont on leur disait tant de choses effrayantes. Loin de s'en irriter, il eo renvoya sept mille de plus.
Comme il sortait des défilés des Pyrénées (218), il rencontra tous les montagnards en armes. Il fit dire à leur chef qu'il voulait conférer avec eux , que de près on pourrait s*entendre ; que ce n'était pas un ennemi, mais un hôte qui leur arrivait, qu'il ne craindrait pas d'aller les trouver, s'ils hésitaient à se rendre dans son camp. Les Barbares se rassurèrent , vinrent , et reçurent des présents. On convint que si les soldats de Carthage faisaient tort aux indigènes, Hannibal ou ses lieutenants en seraient juges; mais que les réclamations contre les indigènes seraient jugées sans appel par les
» esse. • Liv., XXI, 16.
> Ils disaient très-bien : munira viam,
« « Général , disait le gigantesque Kléber à on petit homme qui fraya la route du Simplon, vous êtes grand comme le monde. »
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femmes de ces derniers^ . Chez les peuples ibérieosy comme chez ceux de la Gennanie, les femmes, moins emportées que leurs fougueux époux, étaient entourées de respects , et souvent invoquées dans les disputes , comme une puissance sacrée de sagesse et de réflexion.
Les peuplades ibériennes pouvaient s'arranger avec les Africains, rapprochés d'eux par les mœurs et peut-être par la langue. Mais les Gaulois ne voyaient qu'avec un étonnement hostile les hommes noirs du Midi, ces monstrueux éléphants, ces armes et ces costumes bizarres. La dissonance était trop forte pour les blonds enfants du Nord , aux yeux bleus et au teint de lait. La grande tribu des Volkes n'attendit point l'armée carthaginoise, elle abandonna le pays et se retira derrière le Rhône, dans un camp retranché par le fleuve ^. Il s'agissait de passer, en présence d'une armée ennemie, ce fleuve fougueux qui reçoit vingt -deux rivières et dont le courant perce un lac de dîx-huit lieues sans rien perdre de son impétuosité. En deux jours, Hannibal sut rassurer ceux qui étaient restés en deçà du Rh6ne, leur acheta des barques, leur fit construire des canots et des radeaux , et faisant passer le fleuve un peu plus haut par Hannon, fils de Bomilcar, il mil le camp des Volkes entre deux dangers. Au moment où parurent les signaux allumés par Hannon , l'embarquement commença ; les gros bateaux placés au-dessus du courant servaient à le rompre; les cavaliers les montaient, soutenant par la bride leurs chevaux qui passaient à la nage ; il y avait à bord d'autres chevaux tout bridés et prêts à charger les Barbares ; les éléphants étaient sur un immense radeau couvert de terre. Quant aux Espagnols, ils avaient passé hardiment avec Hannon sur des outres et des boucliers. Déjà les Gaulois entonnaient leur chant de guerre , et agitaient leurs armes sur leur tète, lorsqu'ils voient derrière eux leur camp tout en flammes. Les uns courent pour sauver leurs femmes et leurs enfants; les autres persistent et sont bientôt dispersés.
Cependant les Romains, qui croyaient encore Hannibal aux Pyrénées , apprennent qu'il est sur
* PIat.,Z>««tW. mulier. — Pol., VII, SO.
^ Un pen ao-dessos d* Avignon, près d*an liea appelé /• Poêgage, non loin de la roate de Vienne à Chambëry, on trouva aa dernier siècle an bouclier qnVii s^empreBsa d*appeler le bovclier d^Hannibal. « Cette qualification, dit M. Letronne, Jtmmal deêSavaniê, 1819, fîit d*abord donnée à ce monnment, sor nne simple conjecture des membres de rAcadémic des inscriptions. Cette conjecture avait pour unique appui le lion et le palmier qa*on y voit gravés , types qui se retrouvent sur des médailles carthaginoises. Les antiquaires s*accordent maintenant à reconnaître dans ces prétendus boucliers
le Rhône. Le consul P. Corn. Scipion débarque en hâte à Marseille , et envoie à la découverte trois cents cavaliers, guidés par des MarseiUais. Hannibal avait dans le même but détaché cinq cents Numides. Les Italiens eurent l'avantage et en présagèrent l'heureuse issue de la guerre. Hannibal , d'après le conseil des Boîes d'Italie qui lui avaient envoyé un de leurs rois, se décida à éviter l'armée romaine, pour passer les Alpes avant que la saison les rendit impraticables, et il remonta le Rhône pendant quatre jours jusqu'à la hauteur de l'Isère.
Lorsque l'on entre dans ce froid et triste vestibule des Alpes, que les anciens appelaient pays des Allobroges, et dont fait partie la pauvre Savoie, on est frappé de voir tout diminuer de taille et de force , les arbres , les hommes , les troupeaux. La nature semble se resserrer et s'engourdir comme à l'approche de l'hiver ; elle est longtemps chétive et laide avant de devenir imposante et terrible. Comme il allait du Rhône à ces montagnes, Hannibal fut pris pour arbitre entre deux frères qui se disputaient la royauté ; il décida pour l'atné , conformément à l'avis des vieillards de la nation, et reçut de son nouvel ami les vêlements dont ses Africains allaient avoir si grand besoin '.
Enfin, l'on découvrit les glaciers au-dessus des noirs sapins. On était à la fin d'octobre, et déjà les chemins avaient disparu sous la neige. Quand les hommes du Midi aperçurent celte épouvantable désolation de l'hiver, leur courage tomba. Hannibal leur demandait s'ils croyaient qu'il y eût des terres qui touchassent le ciel? si les députés des Boîes d'Italie qui étaient dans leur camp, avaient pris des ailes pour passer les Alpes ? si autrefois les Gaulois n'avaient pas franchi les mêmes montagnes avec des femmes el des enfants?
Pour comble de terreur, on voyait les pics couverts de montagnards qui atlendaient l'armée pour l'écraser. Nul autre passage ; d'un côté des roches escarpées, de l'autre des précipices sans fonds. Hannibal dressa son camp, et ayant appris que les montagnards se retiraient la nuit dans leurs villages, il passa avant le jour dans le plus profond
votifs, sans portraits ni inscriptions, des plats, ou mieux des plateaux, qui, sous le nom de pmak0s,loHe9ê, tUêd et iffmpana,' ornaient les bufi*ets des riches. Ils y faisaient graver des sujets souvent fort compliqués, témoin le prétendu bouclier de Scipion. Du reste , il serait constaté que ce plateau est un bouclier votif carthaginois, qu^un semblable monument pouvant , dans Pespace de deux mille ans , avoir été transporté là de fort loin , ne prouverait pas plus, aux yeux de la critique, que les médailles carthaginoises trouvées sur le grand Saint -Bernard. » 5 Tit..Liv.,lib.XXI, c. 31.
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sUence, et qccapa avec des troupes légères les haateurs qa'ils a?aienl quittées. Le reste de l^armée n'en fut pas moins attaqué. Les Barbares, habitués à se jouer des pentes les plus rapides, y jetèrent un affreux désordre, et par leurs traits, et par leurs cris sauvages qui se répétaient d*échos en échos. Les chevaux se cabraient, les hommes glissaient; tous se heurtaient, s'entratnaient les uns les autres. Les soldats, les chcTaux, les conducteurs des bétes de somme, roulaient dans les abîmes. Hannibal fut obligé de descendre pour balayer les monta-* gnards.
Plus loin, les députés d'une peuplade nombreuse viennent à sa rencontre et lui offrent des vivres, des guides, des otages. Hannibal feint de se confier A eux , et n'en prend que plus de précautions. En effet, lorsqu'il arrive à un chemin étroit que dominaient les escarpements d'une haute montagne, les Barbares l'attaquent de tous les côtés à la fois , coupent l'armée , et parviennent à isoler pour une nuit entière la cavalerie et les bagages. Moins inquiété désormais, Hannibal parvint au bout de neuf jours au sommet des Alpes.
Après y avoir campé deux jours , Hannibal se mit à la tête de l'armée, et parvenu à une sorte de promontoire d'où la perspective était immense, il fit faire halte à ses soldats. Il leur montra l'Italie et le magnifique bassin du P6 et des Alpes. En franchissant les remparts de l'Italie , leur dit-il, ce sont les murs mêmes de Rome que vous escaladez. Et il leur montrait du doigt, dans le lointain, le c6té où devait être Rome. Je ne puis m'empécher
' Mémaireê de Bonaparte , campagne d*Italie.
' Qaant à l'emploi da yînaigre, vay» dans Deluc la réfutation de Tite-Live et d*Appien.
Ce sommet sasceptible d*an campement, ce promontoire et cette yue des plaines de Tltalie , enfin cette descente si rapide ne conviennent guère qa*aa Mont- Gcnis. La tradition des montagnards yeut qu^Hannibal y ait passé (Laraaza, p. 123). Grosley disait, en 1764: « La descente en Italie est telle que Tite-Liye la décrit: — Omniê ferè viaprœcepe, angusta, lubrica,,, L* Arche que Ton cdtoie en montant nous étonnait par la rapidité de son cours , mais c*est une eau d^étang en comparaison de la Petite-Doire que Ton suit en descendant. . . Le chemin de cette descente est un zigzag à angles très -aigus , ménagés et distribués avec le plus grand soin ; nos porteurs allaient là-dessus aussi yite que les plus habiles porteurs sur le pavé de Paris... Pour abréger le chemin , ils franchissaient par enjambement la pointe des angles; et, dans ces instants, nous et la civière qui nous portait, nous trouvions quelquefois suspendus au-dessus d'un précipice de deux on trois mille pieds de profondeur perpendiculaire... Cette descente est pour les voyageurs comme une tempête qui les jette en Italie. «
de citer, à c6té des paroles d'Hannibal, celtes qu'une situation analogue inspira au plus grand général des temps modernes. « Ce fut un spectacle sublime que l'arrivée de l'armée française sur les hauteurs de Montezemoto ; de là se découvraient les immenses et fertiles plaines du Piémont. Le P6, le Tanaro et une foule d'autres rivières serpentaient au loin : une ceinture blanche de neige et de glace, d'une prodigieuse élévation , cernait à l'horixon ce riche bassin de la terre promise. Ces gigantesques barrières qui paraissent les limites d'un autre monde, que la nature s'était plu à rendre si formidables , auxquelles l'art n'avait rien épargné , venaient de tomber comme par enchantement. Hannibal a forcé les Alpes , dit le général français, en fixant ses regards sur ces montagnes ; nous , nous les aurons tournées ^ »
Le revers italique des Alpes se trouva beaucoup plus roideet plus court que l'autre. Ce n'étaient que des rampes étroites et glissantes qu'on osait à peine descendre, en tâtonnant du pied et s'accrochant aux broussailles. Tout à coup on se trouva arrêté par un éboulement de terre qui avait formé un précipice de mille pieds. Il n'y avait pas moyen d'avancer ni de reculer ; il était tombé de nouvelles neiges sur celles de l'hiver précédent. La première, foulée par tant d'hommes , fondait sur l'autre , et formait un verglas ; les hommes ne pouvaient se soutenir , les bétes de somme brisaient la glace, et y restaient engagées comme dans un piège. Il fallut tailler un chemin dans le roc vif, en employant le fer et le feu '.
Sur le passage des Alpes par Bannîbal, voy. Larauza, Hidoiredu paêsage , etc., 18S6. — Letronne, Journal dsê Savante, 1819, pages 93 et 753.— J. A. Deluc, Hiêtoire du paeeage, etc. , Crenève, 1818. — Idem, par Fortia d^Vrban, 1891.— Idem, par WhiUker, Londres, 1794. — F. G. de Vaudonconrt, Hitknre dee Campagn&e d'Hannibal en Italie, Milan, 1812. —De Saussure, Foyage dans lee Âlpee, t. IV et Y. — J. F. Albanis-Beaumont, 1806, t.Iet II.
« Je traversai moi-même Tétroit sentier qui conduit au sommet du Lautaret (route du mont Genèvre). CTétait le S novembre, époque qui est à peu près celle où Hannibal passa les Alpes. Il était, depuis son sommet jusqu^à sa base, entièrement couvert de glace et de neige; tout chemin avait disparu; Ton ne trouvait pour se diriger que quelques perches plantées de distance en distance, et souvent mon guide, habitant du pays, s*y trompait lui-même. Lorsque à ces époqae8,la tourmente vient fondre sur ces régions élevées, elle emporte tout, hommes et mulets, au milieu des tourbillons de neige qu^elle fait voler, et règne sur ces haateors avec une fureur et des ravages qu*ilfaot avoir vus pour s*en faire une idée. » Larauza, p. 60. Le passage suivant donnera quelque idée de Hiorrenr
Il descendit ainsi en Italie, cinq mois après son départ de Carthagène;]e seul passage des Alpes lui avait coûté quinze jours. Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir : huit mille fantassins espagnols , douze mille Africains et six mille cavaliers, la plupart Numides; il fit graver cette énumération sur une colonne près du promontoire Lacinien ^ Ce petit nombre d'hommes était dans un état de maigreur et de délabrement hideux. Les éléphants et les chevaux avaient tant pâti de la faim, qu'ils ne pouvaient se soutenir. Il avait, dit-il luimême à rhistorien Cincius, son prisonnier, perdu trente-six mille hommes depuis le passage du Rhône jusqu'à son arrivée en Italie ^.
Quand on compare cette poignée d'hommes qui lui restaient aux forces que Rome pouvait alors lui opposer, l'entreprise d'Hannibal semble plus audacieuse que celle d'Alexandre. Nous avons dans Polybe, livre II, l'énumération des troupes que les différents peuples de l'Italie tenaient à la disposition des Romains sept ans auparavant, lorsque l'on s'attendait à une invasion générale des Gaulois :
uLes registres envoyés au sénat portaient quatrevingt mille hommes de pied et cinq mille chevaux, parmi les Latins ; chez les Samnites , soixante-dix mille fantassins et sept mille chevaux. Les Japyges et lesMesapyges fournissaient cinquante mille fantassins et seize mille cavaliers ; les Lucaniens trente mille hommes de pied et trois mille chevaux. Les Marses , les Marrucins , les Frentans , lés Yestins , vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux. — Dans la Sicile et à Tarente , il y avait deux légions, composées chacune de quatre mille deux cents hommes de pied, et de deux cents chevaux. — Les Romains et les Campaniens faisaient ensemble deux cent cinquante mille hommes d'infanterie et vingt-trois mille cavaliers. — L'armée campée devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de six mille chevaux. — De plus, on tenait prêt , de peur d'être surpris, un corps d'armée de vingt mille piétons romains , et de quinze cents chevaux , de vingt mille piétons des alliés , et de deux mille hommes de cavalerie. En sorte que ceux qui pouvaient porter les armes,
de ces gorges... « Avant d'y aiTÎver, on traversait une gorge étroite, an fond de laquelle se précipitent les eaux d*nn torrent... Les avalanches et les ouragans auxquels les habitants de cette vallée sont exposés durant rhiver, sont tels, que dans une nuit il arrive souvent que les habitations disparaissent sous la neige, dont la hauteur est quelquefois de quinze à vingt pieds... Les habitants sortent de chez eux à rentrée de rhiver, et vont soit en Piémont , soit en France où ils exercent les professions defrotleurs, commissionnaires,