‹ ŒuvresChapitre 113 sur 232 · ICOELET · texte numérisé non relu

ICOELET

tant parmi les Romains que parmi les alliés , s'élevaient à sept cent mille hommes de pied et soixantedix mille cavaliers '. »

Il faut avouer que tous ces peuples disposés à se lever en masse pour repousser l'invasion des Gaulois, ne l'étaient point également à combattre Hannibal , qui se présentait comme le libérateur de l'Italie.

Le premier plan du sénat avait été de porter la guerre en Afrique , d'envoyer une seconde armée en Espagne, une troisième dans la Gaule cisalpine. La célérité d'Hannibal obligea Rome de rappeler la première armée de Sicile. Les Boïes et les Insubres (Bologne , Milan) , poussés à bout par la fondation des deux nouvelles colonies de Plaisance et de Crémone , jetées entre eux sur le cours du P6, avaient battu le préteur Manlius dans une forêt près de Mutine (Modène). Us se trouvèrent avoir conquis eux-mêmes cette indépendance qu'ils n'avaient espéré recouvrer qu'en appelant Hannibal.

Aussi lorsque celui-ci descendit des Alpes avec une armée exténuée de faim et de fatigue , aucun de ses alliés ne vint à sa rencontre pour lui donner des renforts ou des vivres. Les premiers Gaulois qu'il rencontra furent les Taurins, ennemis dos Insubres. Il prit et saccagea leur principale bourgade , pour essayer de jeter la terreur dans l'esprit des Gaulois. Rien ne bougeait encore, et l'armée romaine était arrivée sous la conduite de Scipion. Hannibal, au lieu de dissimuler aux siens le danger de leur situation , la leur découvrit tout entière. Il range l'armée en cercle, fait amener quelques jeunes montagnards prisonniers , qu'il avait fait à dessein souffrir de la faim et meurtrir de coups. Il fait placer devant eux des armes pareilles à celles dont leurs rois se servaient dans les combats singuliers , des chevaux , de riches saies gauloises , et il leur propose de combattre entre eux pour se disputer ces prix ; les vainqueurs seront libres, et les vaincus se trouveront aussi affranchis par la mort. Tous bondirent de joie et coururent aux armes. Hannibal se tourne alors vers les siens : « Vous avez vu , dit-il, votre propre image. Enfermés entre le Pô, les Alpes et les deux mers, il vous

portefaix et colporteurs, et ils rentrent au commencement de chaque printemps... Ce sentier scabreux , qui n'est praticable que pendant quelques mois de Tannée, n'est guère fréquenté que par des contrebandiers et des déserteurs. « ( Albanis-Beaumont , Description deê Alpeê grecqueê et eottiennes, t. II, p. 040-3. )

«Polyb.,111.

» Tit.-Liv., XXI, 38.

5 Je soupçonne dans celte énumération beaucoup d'exagération et de doubles emplois.

faut combattre. Vous savez le chemin que vous avez fait depuis Gartbagène; tant de combats, de montagnes et de fleuves ! Qui serait assez stupide pour espérer qu*en fuyant il reverrait sa patrie ? Jusqu'ici , parcourant les monts déserts de la Celtibérie et de la Lusitanie, vous n'avez guère eu d'autre butin que des troupeaux. Ici, le prix du combat , c'est la riche Italie , c'est Rome. Tout sera pour vous, corps et biens... » Et il leur promit de les établir à leur choix en Italie, en Espagne ou en Afrique, de les faire même citoyens de Garthage, s'ils le demandaient. Ce dernier mot , qui peut-être indiquait un grand projet d'Hannibal , était pour la cupidité des mercenaires le plus ardent aiguillon. Il prit alors une pierre , écrasa la tète d'un agneau, et s'écria : » M'écrasent ainsi les dieux, si je manque à mes promesses ' 1

La première rencontre lui fut favorable ^. Dans une reconnaissance qu'Hannibal et Scipion poussaient eux-mêmes sur les bords du Tésin, les cavaliers de Scipion furent enfoncés par les Numides, dont les chevaux, rapides comme Téclair, ne portaient ni selle ni mors. Le consul blessé fut sauvé par un esclave ligurien. D'autres historiens ont trouvé plus beau d'en donner l'honneur au jeune fils de Scipion, alors enfant de quinze ans, qui a bien assez de la gloire d'avoir vaincu Hannibal , et terminé la seconde guerre punique.

Scipion se retira derrière le Pô, derrière la Trébie, abandonnant aux ravages les terres des Gaulois, qui restaient fidèles aux Romains. Mais l'autre consul , Sempronius , plus touché du malheur des alliés et de l'honneur de Rome, passa la Trébie, grossie par la fonte des neiges, et jeta une armée affamée et transie dans les embûches où l'attendait Hannibal. Les Gaulois de l'armée romaine furent écrasés par les éléphants. Les Romains eux-mêmes furent enveloppés. Trente mille hommes restèrent

» Polyb., ni. — Tit.-Lîv., XXI, 45.

' Dans ce fait, et en général dans toute cette histoire, noas ayons supprimé beaucoup de détails stratégiques. L^art de la guerre a tellement changé, qu*une grande partie de ces détails sont inintelligibles aujourd'hui. Mémorial de Sainte 'Hélène, mars 1816, second volume : «L^Empereur disait encore quMl trouvait dans Rollin, dans César même, des circonstances de la guerre des Gaules qn*il ne pouvait entendre. 11 ne comprenait rien à Tinvasion des Helvétiens, au chemin quHls prenaient, au but qu'on leur donnait, au temps qu'ils étaient h passer la Saêne, à la diligence de César qui avait le temps d'aller en Italie chercher des légions aussi loin qu'Aquilée, et qui retrouvait les envahisseurs encore à leur passage de la Saône, etc. — Qu'il n'était pas plus facile de comprendre la manière d'établir des quartiers d'hiver qui s'étendaient de Trêves à Vannes.

sur le champ de bataille. Hannibal an contraire n'avait guère perdu que des Gaulois, presqneaucan Espagnol, ni Africain.

La victoire de la Trébie donna tous les Gaulois pour auxiliaires au général carthaginois. Son armée se trouva portée sur-le-champ à quatre-vingt-dix mille hommes. Ck>nnaissant la mobilité des Barbares, il voulait profiter du moment, passer en Étrurie, et se présenter comme un libérateur aux Étrusques, aux Samnites, aux Campaniens, aux Grecs , à tous ces peuples si durement traités par Rome. Il renvoyait libre et sans rançon tout allié des Romains , tandis qu'il tenait ceux-ci au cachot, leur donnant à peine le nécessaire et les chargeant d'injures et d'opprobres '. Mais on ne passe pas aisément les Apennins pendant l'hiver. Il y fut accueilli par un de ces froids ouragans * , qui s'élèvent alors fréquemment dans les montagnes.

Il fallut donc passer le reste de l'hiver dans les fangesdela Gaule cisalpine ^, au milieu d'un peuple qui avait espéré s'enrichir en suivant Hannibal dans le Midi , et qui se trouvait lui - même aflbmé par son armée. Leur impatience devint si forte, que plus d'une fois les chefs conspirèrent sa mort. Pour tromper les assassins, il s'était avisé de changer chaque jour de vêtement, de coiffure , se déguisant même avec de faux cheveux , apparaissant tantôt comme un jeune homme, tantôt comme un vieillard ou un homme mùr. Ces surprises occupaient l'esprit mobile et superstitieux des Barbares ^.

Au mois de mars (SI 7), il passa l'Apennin, et se dirigea vers Arretium , par le chemin le plus court. Cette route traversait des marais étendus au loin dans la campagne par l'Arno débordé an printennps. Pendant quatre jours et trois nuits ' , les soldats d'Hannibal marchèrent dans la vase et dans l'eau jusqu'à la ceinture. En tête, passaient les vieilles bandes espagnoles et africaines, foulant un terrain

Et comme nous nous récriions aussi sur les travaux immenses que les généraux obtenaient de leurs soldats, les fossés, les murailles, les grosses tours, les galeries, etc., l'Empereur observait qu'alors tous les efforts s'employaient en confection et sur les lieux mêmes, au lieu que de nos jours ils consistaient dans le transport. Il voyait d'ailleurs que leurs soldats travaillaient en effet plus que lesndtres. Il a le projet de dicter quelque chose là-dessus. »

B f^oy. Polyb., III, avant et après la bataille de Trasymine.

< Tit.-Liv., XXI, 58.— f^oy. aussi Voyage de Simon, et Luilin de Château vieux.

s Polyb., III.

« Polyb.,III.Appian.,i7ofifM6.6.,c.316.— Liv.,XXII^

7 Ibid.

encore assez ferme. Les Gaulois , qui venaient ensuite, glissaient ou enfonçaient dans la fange. Ces hommes mous et faciles à décourager se mouraient de fatigue et de sommeil ; mais derrière venaient les Numides qui leur tenaient Tépée dans les reins. Un grand nombre désespéraient, et se laissant tomber sur des monceaux de bagages , ou sur des tas de cadavres, ils y attendaient la mort. Hannibal lui-même, qui montait le dernier éléphant qui lui restât , perdit un œil par la fatigue des veilles et rhumidité des nuits.

Le consul Flaminius l'attendait avec impatience sur les tours d'Arretium. Cependant on racontait une foule de prodiges qui menaçaient les Romains d*un grand malheur. Une pluie de pierres était tombée dans le Picenum -, en Gaule , un loup avait arraché et enlevé Tépée d'une sentinelle. Dans la vieille ville étrusque de Géré , les caractères qui servaient aux réponses de l'oracle avaient tout à coup paru rapetisses. Les épis tombaient sanglants sous la faucille. Les rivages étincelaient de mille feux ^

Flaminius , ne voyant dans ces récits qu'un artifice des patriciens pour le retenir dans Rome, partit furtivement pour l'armée, sans consulter ni le sénat, ni les auspices. Hannibal profita de son ardeur et l'attira entre le lac Trasymène et les hauteurs dont il était maître ^. On n'entrait dans ce vallon que par une étroite chaussée. Les Romains la franchissent en aveugles au milieu de l'épais brouillard du matin. Hannibal , qui d'en haut les voyait sans être vu d'eux, les fait prendre en queue par ses Numides, et les charge de tous côtés à la fois. L'acharnement des combattants fut si terrible, que dans ce moment même un tremblementde terre détruisit des villes, renversa des montagnes, fit refluer des rivières, sans qu'aucun d'eux s'en aperçût.

Hannibal passa dans l'Ombrie, attaqua inutilement la colonie romaine de Spolète, et ne voyant aucune ville se déclarer pour lui , il n'osa point marcher vers Rome. Il se retira dans le Picenum , pour refaire son armée dans ce pays riche et fertile en grains. La faim, les fatigues, les fanges de la Gaule, et surtout le passage des marais d*Étrurie, avaient répandu dans ses troupes d'horribles maladies de peau. Les chevaux aussi, ces chevaux précieux d'Afrique , avaient beaucoup souffert ; on

■ Tit.-Liv., XXI,6d;XXII, 1.

' ÀDjoard'hai encore, le nom d^un ruisseau voisin du lac rappelle le carnage dont ce lieu a été le théâtre. Simon., f^oyage, etc., t. le.

3 Polyb., III. G*est ce qn*a peint admirablement Walter Scott, dans V Officier de fortune. Qui ne connaît le capitaine Dalgetty et son bon ami le grand Gustave?

les lavait avec du vin vieux. On connaît l'attachement des Africains pour ce fidèle compagnon du désert. C'est d'ailleurs un trait particulier dans le caractère du soldat mercenaire, sans famille et sans ami '.

Cependant le parti des nobles , celui qui ne voulait point de bataille et qui aimait mieux abandonner les alliés aux ravages, avait prévalu dans Rome par la terreur qu'y jeta la défaite de Trasymène. On avait nommé prodictateur le froid et prudent Fabius. Il commença par apaiser les dieux irrités par Flaminius ; on coucha leurs statues devant les tables d'un banquet solennel {lectistemiutn)\ on leur promit des jeux qui coûteraient trois cent mille trois cent trente trois livres et un tiers de cuivre; enfin on leur voua un printemps sacré *,

Fabius, sentant le besoin de rassurer les troupes, se tint constamment sur les hauteurs, et laissa Hannibal ravager à son aise les terres des Harses, des Péligniens, l'Apulie, le Samnium et la Campanie. L'armée romaine , promenée de hauteur en hauteur, cachée dans la nue à V ambre des bois, comme un troupeau qu^on mène paître Vété sur la montagne ^, voyait de loin l'incendie des belles campagnes de ses alliés de Falerne, et de la colonie romaine de Sinuessa; la fumée montait jusqu'à eux, et ils s'imaginaient entendre les cris ; rien ne pouvait décider à descendre et à combattre le flegmatique patricien. L'indignation de l'armée était au comble ; Rome la partageait. On avait bien sujet de se défier de Fabius. Les ennemis épargnaient ses terres en ravageant toutes les autres. Il avait pris sur lui d'échanger les prisonniers , sans autorisation du sénat. 11 avait laissé échapper Hannibal enfermé dans la Campanie ; et le stratagème qui sauva le Carthaginois semblait bien grossier. Deux mille bœufs , portant aux cornes des fascines enflammées , furent lâchés la nuit dans la montagne, inquiétèrent les Romains, et leur firent'abandonner les défilés. Le peuple avait, il faut le dire , droit de soupçonner ou l'habileté , ou la probité de Fabius. On donna à son lieutenant Minutius des pouvoirs égaux. Fabius voulut qu'au lieu de commander chacun son jour, comme c'était l'usage des consuls ^, l'arnoée fût partagée par moitié. Minutius, devenu trop faible par ce partage , osa attaquer Hannibal , et il aurait péri si Fabius ne fût venu à son secours.

< Tit.-Liv. , XXII, 10.

^ Hannibal appelait Fabius Bon pédagogue (Plut., m Marcell,)^ mot qui, dans son acception étymologique, implique Vidée de celui qui conduit et qui promène Penfant, plus que du maître qui enseigne.

« Polyb., III.

Le Carthaginois sourit , et dit : « La nuée qui couvrait les montagnes a donc fini par crever et donner la pluie et Forage. »

Le reste de Tannée on suivit ce système de honteuse temporisation, qui peut-être était le seul possible ^ avec des soldats découragés , contre la meilleure armée et le premier général du monde. Mais le sentiment de Thonneur national parla enfin plus haut que la prudence et Fintérét. Abandonner ainsi sans protection lés terres des alliés et même les colonies romaines , c*eûl été les jeter dans le parti d*Hannibal ; Tempire de Rome eût été bientôt réduit à ses murailles. Le parti populaire, nous l'avons vu souvent, sympathisait davantage avec les Italiens. Le peuple éleva au consulat Torateur qui avait parlé avec le plus de chaleur en faveur des alliés. M. Térentius Yarron, sorti d'un métier servile, était devenu, par son éloquence, questeur, édile et préteur. Fils d'un boucher , employé d'abord par son père à détailler etcolporter la viande ^, il était l'objet du mépris des patriciens. Pourquoi cependant un boucher n'aurait-il pas sauvé Rome, comme les bouchers de Berne sauvèrent la Suisse à Laupen ' ? Il faut avouer que l'infortuné Yarron , comme Sempronius, Flaminius et Minutius, défendait le parti de l'honneur. Avec quatre - vingt mille hommes contre cinquante mille, les Romains ne pouvaient sans honte abandonner leurs alliés. Il était digne d'eux de se faire battre à Cannes et à Trasymène. u Non, Athéniens, disait Démosthènes, non , vous n'avez pas failli à Chéronée. J'en jure ceux qui ont vaincu à Marathon ^. »

Les patriciens, pour opposer un des leurs à Yarron , élevèrent au consulat Paulus Emilius , l'élève et l'ami du temporiseur. L'opposition des deux généraux perdit la république^ L'un voulait combattre Hannibal , sans choisir le lieu ni le temps ; l'autre, au moment décisif, décourageait l'armée en déclarant, comme patricien et augure, que les poulets sacrés refusaient de manger, et condamnaient la bataille ^, La situation d'Hannibal pouvait en effet engager à la différer. Au bout de deux ans, il n'avait pas une ville , pas une forteresse en Italie. Carthage, ne lui donnant aucun secours, s'était contentée d'envoyer au commencement de la guerre une misérable expédition de trente galères , pour

1 Les Romains finirent par en juger ainsi :

Unnt homo nobeis cuncUndo restituit rem : Non ponebat enim rumoret ante saintem ; Ergo magisque magisque viri nunc glorta claret. — Ennius, in Cicérone, De ienedute.

» Tit.-Liv., XXII, 26.

« Mûller, GeacK derSchw., II, 3.

soulever la Sicile, tandis que vingt autres ravageraient les côtes d'Italie. La plupart des Gaulois avaient peu à peu quitté Hannibal pour retourner chez eux et mettre leur butin en sûreté. fTayant point pris de villes , il n'avait point d'argent ; sans argent , qu'est-ce que le chef d'une armée mercenaire? Il ne lui restait de blé que pour dix jours. Un historien prétend même qu'il eut l'idée de fuir vers le nord de l'Italie ^.

Dans l'immense plaine de Cannes, on ne pouvait craindre d'embuscades comme à la Trébie ou à Trasymène. Et pourtant ici comme là ce fut le petit nombre qui enveloppa le grand. Hannibal avait eu l'attention de se mettre à dos le vent et la poussière, chose si importante dans ces plaines poudreuses. Les Romains en étaient aveuglés. L'infanterie espagnole et gauloise recula sur l'africaine, comme elle en avait l'ordre, et les Romains , s'enfonçant pour la poursuivre entre les deux ailes victorieuses d'Hannibal, se trouvèrent, ainsi qu'à Trasymène, pris dans une sorte de filet. En même temps s'élevaient sur les derrières de l'armée romaine, cinq cents Numides qui y étaient entrés comme transfuges , sans armes en apparence, mais avec des poignards sous leurs habits ^. Dans ce moment terrible, Paulus ordonne aux cavaliers de descendre selon l'ancien usage italique , et de combattre à pied. Lorsqu'on dit à Hannibal que c'était le consul qui avait donné un pareil ordre : u II aurait aussi bien fait, dit -il, de me les livrer pieds et poings liés. » Paulus resta sur le champ de bataille avec cinquante mille hommes, ses deux questeurs, vingt et un tribuns, près de cent sénateurs , et une foule de chevaliers. Hannibal gagna cette grande victoire avec le sang des Gaulois ^ ; il en perdit quatre mille contre quinze cents Espagnols et Africains (216 avant Jésus -Christ).

A la nouvelle d'une telle défaite, chacun crut Rome perdue. Tout le midi de l'Italie l'abandonna. De jeunes patriciens même songeaient déjà à chercher des vaisseaux pour fuir au delà des mers^. Les ofiiciers d'Hannibal croyaientqu'il ne s'agissait plus que de marcher sur Rome. L'impétueux Maharbal disait au général carthaginois: «Laissez-moi prendre les devants avec ma cavalerie ; il faut que vous soupiez dans cinq jours au Capitole. » Hannibal ne

vaXoif «.ov fii Tùvç iv MapaOâvt npwiyâwwvcnJcc^ réîv npoyévoiv. De coronâ, c. 60.

5 Tit-Liv.,XXII.

« Ibîd.y 43.

7 Appian., Hann. h,, I, c. 326.

» Polyb., m.

» Tit.-LÎT., XXIÏ,53.

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

voulut pas s*expliquer, mais il sarait bien qu*on ne prenait pas ainsi Rome, éloignée de plus de quatrevingts lieues , elle avait le temps de se mettre en état de défense. Dans la ville et dans les environs, il y avait plus de cinquante mille soldats, et tout le peuple était soldat. En déduisant les morts et les blessés, le Carthaginois ne pouvait guère avoir plus de vingt-six mille hommes. Tous ces peuples qui se déclaraient ses amis , Samnites , Lucaniens , Brutiens, Grecs, n'avaient garde d'augmenter une armée barbare dont ils n'entendaient point la langue , et dont ils avaient les moeurs en exécration. C'était le bruit public en Italie, que les soldats d'Hannibal se nourrissaient au besoin de chair humaine ^ Les Italiens ne quittaient le parti de Rome qu'afin de ne plus recruter ses armées , et de ne plus prendre part à la guerre. Aussi Hannibal se trouva -t- il si faible après sa victoire, qu'ayant besoin d'un port en face de l'Espagne, il attaqua la petite ville de Naples et ne put la prendre. Il ne fut pas plus heureux devant Noie, Acerres et Nucérie. Partout il trouva les Romains aussi forts qu'avant leurs défaites.

« Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin , de Trébie et de Trasymène , après celle de Cannes , plus funeste encore , abandonnée de presque tous les peuples d'Italie, elle ne demanda point la paix... Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes , il ne fut pas permis aux femmes même de verser des larmes ; le sénat refusa de racheter les prisonniers, et envoya les misérables restes de l'armée faire la guerre en Sicile , sans récompense ni aucun honneur militaire, jusqu'à ce que Hannibal fût chassé de l'Italie.

» D'un autre côté , le consul Térentius Yarron avait fui honteusement jusqu'àVenouse; cet homme, de la plus basse naissance ^ , n'avait été élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe : il vit combien il était nécessaire qu'il s'attirât dans cette occasion la confiance du peuple; il alla au devant de Yarron , et le remercia de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république.

» Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille (c'est-à-dire de quelques milliers d'hommes ) qui est si funeste à un État ; mais la perte imaginaire et le découragement qui Je prive des forces mêmes que la fortune lui avait

> Polyb., 9str, C PorpAyr.— Tit-Liv., XXIII, 5.

2 Yarron, si maltraité par Montesquiea et par tant d*faîatorien8, conserva pourtant de la dignité dans son malfaenr. Le peuple le jugea si peu coupable qn^il voulut encore Téiever aux honneurs. Depuis la bataille de Cannes, ISnfortuné portait toujours la barbe longue, et

laissées. » (Montesquieu, Grandeur ei Dec. des Rom,, ch. 4. )

Hannibal, trop faible pour attaquer avec avantage le centre de l'Italie, prit ses quartiers d'hiver à Capoue. Des deux grandes cités du Midi , Capoue et Tarente, la seconde était encore tenue par une garnison romaine ; l'autre, encouragée parla défaite de Cannes , demanda aux Romains que désormais sur deux consuls, ils en prissent un Campanien '. Les Capuans firent ensuite main-basse sur les Romains qu'ils avaient dans leur ville, et les étouffèrent dans les étuves des bains , qui se trouvaient en grand nombre dans cette ville voluptueuse. Ce fut le chef du parti populaire de Capoue, Pacuvius, allié aux plus illustres patriciens de Rome, gendre d'un AppiusClaudius, beau -père d'un Livius, qui introduisit Hannibal dans Capoue. Il avait grand besoin du séjour de cette riche ville pour refaire un peu son armée , pour guérir ses blessés. Peut-être aussi les soldais d'Hannibal lui rappelaient-ils ses promesses et voulaient-ils enfin du repos. Les vétérans d'Hamilcar, ceux qui duraient encore, après le passage des Alpes et tant de batailles , croyaient sans doute qu'il fallait, au moins un instant avant leur mort , goûter le fruit de la conquête. Combattre, jouir, voilà la vie du soldat mercenaire. Le chef d'une telle armée la suit souvent, tout en paraissant la conduire. On a dit que le séjour de Capoue avait corrompu cette armée. Mais les vainqueurs de Cannes, devenus riches, auraient partout trouvé Capoue. Hannibal ne pouvait pas , comme Alexandre , mettre le feu au bagage de ses soldats. D'ailleurs, ce lieu de repos lui convenait ; il était à portée et de (]asilinum qu'il assiégeait, et de la mer d'où il attendait des secours. De là, il pouvait chercher aux Romains de nouveaux ennemis , et remuer le monde contre eux. u Si l'on me demande, dit Polybe^, qui était l'âme de tout ce qui se passa alors à Rome et à Carthage , c'était Hannibal. Il faisait tout en Italie par lui-même, en Espagne par Hasdrubal son aîné , et ensuite par Magon. Ce furent ces deux capitaines g|ii défirent en Espagne les généraux roumains. C'est sous les ordres d'Hannibal qu'agirent dans la Sicile d'abord Hippocrate, et après lui l'Africain Mutton ( Mutine ). C'est lui qui souleva l'Illyrie et la Grèce, qui fit avec Philippe un traité d'alliance pour effrayer les Romains et diviser leurs forces. »

disait à ceux qui voulaient lui donner leurs suffrages, de réserver les emplois publics à des hommes plus heureux. Frontin., Stratag,

» Til.-Liv.,XXIII,2,10.

f Ex9mft9ê de vertu* et de viceê.

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Le premier espoir d*HannibaI , son appui naturel , c'était TEspagne. Il y avait laissé son frère et ses lieutenants ; il comptait en tirer sans cesse de nouvelles recrues. C'est pour cela qu'il avait tracé avec tant de peine une route des Pyrénées aux Alpes. Mais la guerre d'Italie était trop lointaine pour y entraîner facilement les Barbares. Cette guerre ne pouvait être nationale pour des hommes qui connaissaient à peine les Romains , et qui n'avaient pas encore éprouve leur tyrannie. Ils avaient éprouvé celle des Carthaginois , leur rapacité , la dureté avec laquelle ils levaient des hommes pour les envoyer au delà des Pyrénées dans un monde inconnu. Cette haine qu'Hannibal trouva partout en Italie contre Rome , les deux Scipions la trou* vèrenten Espagne contre les lieutenants d'Hannibal. Les Ceitibériens avaient déjà taillé en pièces quinze mille Carthaginois ^ Les Scipions remportèrent d'abord de brillantes victoires ; et Hasdrubal, retenu par eux, ne put passer en Italie.

11 fallut donc qu'Hannibal se tournât du c6té de Carthage. Magon, son frère , fit verser dans le vestibule du sénat un boisseau d'anneaux d'or , enlevés aux chevaliers et aux sénateurs romains. Cette preuve éclatante des pertes de Rome et des succès

» Tit.-Liv., XXII, 21.

3 Ibid., XXIII, 12, 13.

s Comme les provéditeurs par lesquels le sénat de Venise faisait surveiller ses armées et ses flottes.

^ « Dans quel danger n'eût pas été la république de Carthage si Haunibal avait pris Kome? Que n'eût-il pas fait dans sa ville après la victoire, lui qui y causa tant de révolutions après sa défaite?

» Hannon n'aurait jamais pu persuader au sénat de ne point envoyer de secours à Hannibal, s'il n'avait fait parler que sa jalousie. Ce sénat, qu*Aristote nous dit avoir été si sage ( chose que la prospérité de cette république nous prouve si bien), ne pouvait être déterminé que par des raisons sensées. Il aurait fallu être trop stupide pour ne pas voir qu'une armée à trois cents lieues de là, faisait des pertes nécessaires qui devaient être réparées.

» Le parti d'Hannon voulait qu*on livrât Hannibal aux Romains. On ne pouvait pour lors craindre les Romains ; on craignait donc Hannibal.

» On ne pouvait croire, dit-on, les succès d'Hannibal : mais comment en douter? Les Carthaginois, répandus ipar toute la terre, ignoraient -ils ce qui se passait en Italie? C'est parce qu'ils ne l'ignoraient pas, qu'on ne voulait pas envoyer de secours à Hannibal.

» Hannon devient plus ferme après Trébie, après Trasymène , après Cannes; ce n*est point son incrédulité qui augmente , c'est sa crainte. « ( Eêprii dtê lois , liv. X, c. 6. )

^ Polyb., III : <i Traité qu'Hannibal, le général, Magon, Murcan, Barmocar, les sénateurs de Carthage qui sont avec Hannibal , et tous les Carthaginois qui com-

d'Hannibal ne fit qu'augmenter la défiance des Carthaginois. Sans exprimer ses craintes, Hannon, chef du parti opposé aux Barcas , se contenta de dire : « Si Hannibal exagère ses succès, il ne mérite point de secours ; s'il est vainqueur, il n'en a pas besoin ^. » Toutefois on lui envoya de l'argent , quatre mille Numides et quarante éléphants. Un commissaire du sénat fut adjoint à Magon pour lever en Espagne vingt mille fantassins et quatre mille chevaux '. La politique de Carthage était d'alimenter seulement la guerre. Hannibal une fois mattre de l'Espagne et de l'Italie, que lui serait-il resté à faire, sinon d'assujettir Carthage ^?

Si mal soutenu par sa patrie et par l'Espagne , Hannibal tourna les yeux du côté du monde grec , vers Syracuse et la Macédoine. Hiéron persistait dans son alliance avec les Romains , et leur avait même envoyé après Cannes une Victoire d'or massif qui pesait plus de trois cents livres ; mais la mort imminente du vieillard allait ouvrir la Sicile aux intrigues de l'ennemi de Rome. Quant au roi de Macédoine, l'inquiétude que lui donnaient les Romains, devenus ses voisins par la conquête de l'Illyrie, le détermina à s'unir aux Carthaginois ^. 11 semble que le successeur d'Alexandre aurait con-

battent avec lui , ont fait avec Xénophane , Athénien , fils de Ciéomaque, qui nous a été envoyé comme ambassadeur par le roi Philippe, fils de Démétrius, pour lui, pour les Macédoniens et leurs alliés.

» En présence de Jupiter, de Junon et d* Apollon ; en présence du génie de Carthage (^ac/utoyo«), d'Hercule et d'Iolaûs ; en présence de Mars, de Triton et de Neptune; en présence de tous les dieux protecteurs de notre expédition, du soleil, de la lune et de la terre ; en présence des fleuves, des prés et des eaux ; en présence de tous les dieux que Carthage reconnaît pour ses maitres ; en présence de tous les dieux qui sont honorés dans la Macédoine et dans tout le reste de la Grèce; tn présence de tous les dieux qui président à la guerre et qui sont présents à ce traité, Hannibal, général, et avec lai tous les sénateurs de Carthage et tous ses soldats, ont dit :

» Afin que désormais nous vivions ensemble comme amis et comme frères , soit fait, sous votre bon plaisir et le nôtre, ce traité de paix et d'alliance, à condition que le roi Philippe , les Macédoniens , et tout ce qu'ils ont d'alliés parmi les autres Grecs, conserveront et défendront les Carthaginois, Hannibal , leur général , les soldats qu'il commande, les gouverneurs des provinces dépendantes de Carthage, U tique et toutes les villes et nations qui nous sont unies dans l'Italie , la Gaule, la Ligurie, et quiconque dans cette province fera alliance avec noQS. Pareillement les armées carthaginoises et les habitants d'Utique , et toutes les villes et nations avec lesquelles nous avons amitié et alliance dans l'Italie, dans la Gaule , dans la Ligurie , et avec lesquelles nous pourrons contracter amitié et alliance dans cette région , conserveront et défendront le i-oi Philippe et

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senti voloDtiers à un partage du monde qui lui eût donné TOrient et laissé TOccident pour HannibaL Il faisait donc une diversion puissante en faveur de ce dernier. Mais on le croyait si fort après Cannes , que Philippe craignit qu'il ne vainquit trop vite ; il agit mollement, et se laissa battre à l'embouchure du fleuve Aoûs, Plus tard, les Romains lui suscitèrent pour ennemis les Étoliens , brigands qui ne demandaient que guerre et pillage ; et ils finirent par se mettre au cœur de la Grèce en s'emparant d'Anticyre.

Hannibal ne laissait pas d'agir lui-même en Italie; mais cette armée qui perdait toujours sans se renouveler, était devenue si faible, que les Romains Taffrontaient partout avec avantage. Leur général était alors le bouillant Marcellus ', héros des temps barbares, fier de sa force et de sa bravoure, célèbre pour ses combats singuliers , qui avait jadis vaincu les Gaulois , et qui leur ressemblait par sa fougue. Grâce à la supériorité du nombre, ce vaillant soldat défit plusieurs fois Hannibal devant Noie , devant Gasilinum , et finit par l'obliger à sortir de la Campanie (215-4). Dans une seule rencontre à Bénévent , son lieutenant Hannon perdit seize mille hommes. Au milieu de ces revers, le grand capitaine surprit Tarente , la seconde ville du Midi , dont le port lui assurait des communications faciles avec la Macédoine. En même temps , profitant de la mort d*Hiéron et de l'extinction de sa famille, il avait trouvé le moyen d'attirer dans son parti Syracuse , et de la mettre entre les mains de deux Grecs nés d'une mère carthaginoise. Agrigente , Héraclée, presque toute la Sicile échappa en même

les Macédoniens , et tous leurs alliés d'entre les autres Grecs. Noos ne chercherons point à nous surprendre les ODS les autres ; nous ne nous tendrons point de pièges. Noos, Macédoniens , nous nous déclarerons de bon CŒor, avec afiection , sans fraode , sans dessein de tromper, ennemis de tous ceox qui le seront des Carthaginois , excepté les yilles , les ports et les rois avec qui nous sommes liés par des traités de paix et d'alliance. Et nous aussi. Carthaginois, nous nous déclarerons ennemis de tous ceux qui le seront du roi Philippe, excepté les rois , les villes , les nations avec qui nous sommes liés par des traités de paix et d^alliance.

» Vous entrerez , vous , Macédoniens, dans la guerre que nous avons contre les Romains, jusqu^à ce qu*ii plaise aux dieox de donner à nos armes et aux vôtres UD heureux succès. Vous nous aiderez de toot ce qui sera nécessaire , selon que nous en serons convenus. Si les dieux ne nous donnent point la victoire dans la guerre contre les Romains et leurs alliés, et que nous traitions de paix avec eux, nous en traiterons de telle sorte que vous soyez compris dans le traité, et aox conditions qu^il ne leur sera pas permis de vous déclarer la goerre; quMls ne seront maîtres ni des Gorcy-

temps aux Romains. Ainsi Hannit>al manœuvrant avec une poignée d'hommes à travers de nombreuses armées, de Gapoue à Tarente, et de Tarente à Gapoue, inactif en apparence, mais les yeux fixés sur les deux détroits , remuait la Macédoine et la Sicile , comme deux bras armés contre Rome. Les Italiens, frappés de ce vaste plan, s'étonnaient de son impuissance, et, dans leur langage rustique, le comparaient à l'abeille qui n'a de force que pour un coup , et qui , son aiguillon une fois lancé, tombe dans l'engourdissement ^.

L'année 215 fut un moment de repos pour les deux partis épuisés ; mais à la campagne suivante, Rome fit un prodigieux effort pour terminer la lutte et étouffer son antagoniste. Elle leva jusqu'à trois cent trente-cinq mille hommes; elle parvint à enlever au Carthaginois les deux grandes villes qui soutenaient son parti en Italie et en Sicile, Gapoue et Syracuse.

Hannibal se surpassa lui-même pour sauver Gapoue. 11 battit les armées romainesdevantses murs, il les battit en Lucanie. Rome ne lâcha pas prise ; c'était pour eUe une affaire de vengeance autant que d'intérêt. Ge n'était pas seulement à cause de ses citoyens égorgés ; Hannibal entrant à Gapoue avait promis qu'elle deviendrait la capitale de l'Italie '.

Il fit alors une chose singulièrement audacieuse; il laissa les- Romains devant Gapoue, et marcha sur Rome. Il campa à quarante stades de ses murs, et, profitant du premier effroi, il allait donner l'assaut ; mais deux légions s'y rencontraient par bonheur '. Les historiens romains prétendent que, loin de rien craindre, on prit ce moment pour faire partir

réens , ni des ApoHoniates , ni des Êpidamiens , ni de Phare, ni de Dimale, ni des Parthins, ni de TAtiutanie, et qu*ils rendront à Démétrius de Phare ses parents qu^ils retiennent entre leurs mains. Si les Romains vous déclarent la guerre, ou à nous, alors nous nous secourrons les uns les antres selon le besoin. Nous en userons de même si quelque autre nous fait la guerre, excepté à l'égard des rois, des villes, des nations dont nous serons amis et alliés. Si nous jugeons à propos d*ajouter quelque chose à ce traité , ou d'en retrancher , nous ne le ferons que du consentement des deux parties. »

Ce qui frappe le plus dans ce traité, c'est que nulle part Hannibal ne stipule en faveur de Carthage, mais en faveur de Tarmée de Carthage, des gouverneurs de provinces carthaginoises, en faveur d*U tique, alliée et rivale de Carthage, c'est-à-dire en faveur de tous ceox qui auraient pu le seconder dans le cas où il eût voulu tourner ses armes contre sa patrie.

> Ce nom veot dire martial, selon Possidonius , cité par Plut., m vUd Marcelli.

a Tit.-Uv.,XXlII,42.

5 iWtf., XXIII, 10.

4 Polyb., IX.

HISTOIRE D£ LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

des troupes destinées à Farinée d^Espagne, et qu'on vendit le champ sur lequel campait Hannibal, sans qu*il perdit rien de sa valeur. Selon eux, le Carthaginois, prenant avec lui trois cavaliers seulement, se serait approché la nuit de Rome, et du haut d'une colline , en aurait observé la situation, remarqué le trouble et la solitude *. Les Romains dirigèrent des forces considérables contre lui, mais il se joua de leurs poursuites, repassa par le Sam- Dium, traînant après lui un butin prodigieux, et revint par la Daunie et la Lucanie au détroit de Sicile, après la plus rapide et la plus périlleuse campagne qu'aucun général ait jamais faite. Un cri d'admiration échappe à Polybe.

Gapoue , désormais sans espoir , tomba au pouvoir des Romains. Elle finit comme elle avait vécu. Après un voluptueux banquet, où ils s'étaient soûlés de toutes les délices qu'ils allaient quitter, les principaux citoyens firent circuler un breuvage qui devait les soustraire à la vengeance de Rome (211).

Le siège de Syracuse ne fut pas moins difficile. Le génie d'Archimède la défendit deux ans contre tous les efforts de Marcellus. Ce puissant inventeur était si préoccupé de la poursuite des vérités mathématiques , qu'il en oubliait le manger et le boire ; traîné au bain par ses amis , il traçait encore des figures avec le doigt sur les cendres du foyer et sur son corps frotté d'huile. Un tel homme ne devait se soucier ni des Romains ni des Carthaginois. Mais il prit plaisir à ce siège , comme à tout autre problème , et voulut bien descendre de la géométrie à la mécanique. Il inventa des machines terribles qui lançaient sur la flotte romaine des pierres de six cents livres pesant, ou bien qui, s'abaissant dans la mer, enlevaient un vaisseau, le faisaient pirouetter et le brisaient contre les rochers ; les hommes de l'équipage volaientde tous côtés, comme des pierres lancées par la fronde ; ou bien encore des miroirs concentriques , réfléchissant au loin la lumière et la chaleur, allaient brûler en mer la flotte romaine. Les soldats n'osaient plus approcher ; au moindre objet qui paraissait sur la muraille, ils tournaient le dos en criant que c'était encore une invention d'Archimède. Marcellus ne put s'emparer de la ville que par surprise, pendant la nuit d'une fête. Il fit chercher Archimède. Mais il était si absorbé dans ses recherches , qu'il n'entendit ni le bruit de la ville prise , ni le soldat qui lui apportait l'ordre du général , et qui finit par le tuer. Un siècle et demi après , Cicéron , alors ques-

* Âppian., Hannib, b,, c. 330, t. h ' Mot employé par Voltaire, Etsai sur leê maure; il rapplique au règne de Charles II.

' Polyb., X, in principio. Il faut se défier de la par-

leur en Sicile, fit chercher le tombeau du géomètre. On retrouva sous les ronces une petite colonne qui portait la figure de la sphère inscrite au cylindre. Archimède n'avait pas voulu d'autre épitaphe.

La Sicile retourna ainsi aux Romains par la prise de Syracuse ,. et surtout par la défection du Libyen Mutton ou Mutine, général habile, qui, après avoir battu Marcellus, finit par passer du côté de Rome. Mais la même année où Marcellus prenait Syracuse, les Romains avaient éprouvé de grands revers en Espagne; les deux Scipions, ayant divisé leurs forces , furent vaincus et tués (212) ; l'armée romaine ne fut sauvée que par le sang-froid de Marcius , simple chevalier romain. Personne n'osait demander le commandement de l'armée d'Espagne, funeste ' par la mort de deux généraux. Le. jeune Scipion,fils de Publius, à peine âgé de vingt-quatre ans, osa se porter pour le successeur et le vengeur de son père et de son oncle. Le peuple le nomma d'enthousiasme. C'était un de ces hommes aimables et héroïques ', si dangereux dans les cités libres. Rien de la vieille austérité romaine; un génie grec plutôt, et quelque chose d'Alexandre. On l'accusait de mœurs peu sévères^ et, dans une ville qui commençait à se corrompre , ce n'était qu'une grâce de plus. Du reste, peu soucieux des lois, les dominant par le génie et Tinspiration ; chaque jour il passait quelques heures enfermé au Capitole, et le peuple n'était pas loin de le croire fils de Jupiter. Tout jeune encore et longtemps avant l'époque légale, il demanda l'édilité : u Que le peuple me nomme, dit-il, et j'aurai l'âge ^. » Dès lors Fabius et les vieux Romains commencèrent à craindre ce jeune audacieux.

Dès qu'il arrive en Espagne, il déclare aux troupes à peine rassurées, que Neptune lui a inspiré d'aller, à travers toutes les positions ennemies, attaquer la grande ville de l'Espagne, Carthagène, le grenier, l'arsenal de l'ennemi. Il prédit le moment où il prendra la ville. Deux soldats lui demandaient justice : u Demain, dit-il, à pareille heure, je dresserai mon tribunal dans tel temple de Carthagène.» Et il tint parole^. Il trouva dans la ville les otages de toutes les tribus espagnoles ; il les accueillit avec bonté, leur promit de les renvoyer bientôt chez eux, caressa les enfants et leur fit des présents selon leur âge ; aux petites filles, des portraits et des bracelets; aux garçons, des poignards et des épées. Lorsque la vieille épouse du chef Mandonius vint le supplier de faire traiter les femmes avec plusd'é-

tialité de Polybe en faveur des Scipions , ses protecteurs, f^ojf. plus bas une note de ce même livre.

< Tit.-Liv., XXV, 2.

* Appian., Hisp, h., t. fw, c. 267,

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

gard, et pleura sur les outrages que leur avaient faits les Carthaginois, il se prit lui-même à pleurer.

Quelques jeunes soldats, qui connaissaient bien le faible de leur général, lui offrirent en présent une captive d'une rare beauté. Scipion n'affecta point de sévérité : « Si j'étais particulier , leur ditil, vous ne me pourriez donner rien de plus agréable ^ » Puis il fit venir le père de la jeune fille , et la remit en ses mains. 11 acheva de gagner les Espagnols par la confiance héroïque avec laquelle il leur rendit leurs otages. Ils en vinrent alors au point de se prosterner devant lui , et de lui donner le nom de roi. Scipion leur imposa silence.

Hasdrubal, désormais sans espoir, ramassa tout l'argent qu'il put pour passer en Italie. Scipion ne se soucia point de barrer le passage à des gens désespérés; il les laissa, au grand péril de Rome, marcher vers les Alpes pour rejoindre Hannibal.

Que serait devenue l'Ilalie, si cette armée, recrutée par les Gaulois, eût dégagé du midi de la Péninsule le terrible ennemi de Rome? Il y avait, il est vrai, perdu toute sa cavalerie numide, exterminée ou séduite par l'argent des Romains; mais Rome elle-même n'en pouvait plus. Douze colonies épuisées par les dernières levées , lui avaient refusé leur secours. Le consul Claudius Néron, qu'on avait chargé de contenir Hannibal , comprit que tout était perdu, si son frère perçait jusqu'à lui ; il prit ses meilleures troupes, traversa toute l'Italie en huit jours, et se réunit à son collègue près du Mélaure. L'armée d'Hasdrubal, voyant les enseignes des deux consuls , crut qu'Hannibal avait péri, et se laissa vaincre^. Néron, revenu avec la même célérité, fit jeter dans le camp d'Hannibal la tête de son frère. Cet homme invincible ne prit pas pour lui ce dernier revers, et dit avec une froide amertume : «Je reconnais la fortune de Carthage. » Il s'enferma alors dans le pays des Brutiens, à l'angle de l'Italie '. Son frère Magon, qui renouvela pour le joindre la tentative d'Hannibal, n'eut pas un meilleur succès.

Cependant Scipion avait coinpris qu'on ne pouvait délivrer l'Italie qu'en attaquant l'Afrique, que Carthage n'était nulle part plus faible ; qu'une pareille invasion serait à la fois plus facile et plus glorieuse qu'une guerre de tactique dans les âpres

« Polyb., X.

3 Hasdrubal est jastifié de ses revers par Téloge de Polybe, que terminent ces mots : « Nous avons vu dans combien d*embarras Tont jeté les chefs qu'on envoyait de temps en temps de Carthage en Espagne.»

' Séjour d'un officier français en Calabre, 1820. « A cinq lieues de Cosenza (Calabre citérieure), sous Rogliano, la route 8*enfonce par un escalier éfaroit et bordé de précipices dans une sorte d'abime où les eaux

montagnes du Brutium ; qu'au lieu d'attaquer le monstre dans son repaire, il fallait le traîner au grand jour, sur la plage nue de l'Afrique, où le nombre et la force matérielle donneraient plus d'avantage.

L'opposition jalouse de Fabius rendant le sénat peu favorable à cette proposition , le jeune consul déclara qu'il la porterait devant le peuple. Le sénat céda; mais il ne tint pas à lui que les moyens ne manquassent à Scipion. On ne lui donna que trente galères, et il ne lui fut point permis de faire des levées d'hommes. L'enthousiasme des Italiens, l'impatience qu'ils avaient de voir enfin Hannibal sorti de l'Italie, suppléèrent à la mauvaise volonté du sénat. «( Les peuples de l'Étrurie s'engagèrent les premiers à venir au secours du consul *, chacun selon ses facultés ; Céré promit de fournir aux équipages tout le blé et tous les approvisionnements nécessaires ; Populonia , le fer ; Tarquinies, la toile à voiles ; Volaterre, du blé , de la poix et du goudron ; Arretium , trente mille boucliers, autant de casques, cinquante mille dards, javelots et longues piques, autant de cognées, de pioches, de faux, d'auges et de meules qu'il en faudrait pour quarante galères, cent vingt mille boisseaux de froment et une somme d'argent pour les décurions et les rameurs ; Pérouse , Clusium , Ruselles , donnèrent des bois de construction , avec une quantité considérable de froment. Scipion prit le sapin dans les forêts de la république. L'Ombrie entière, et de plus Nursium, Réate, Amiterne, promirent des soldats. Les Marses, les Péligniens, les Marrucins et beaucoup d'autres volontaires s'offrirent pour servir sur la flotte. Les Camertins, qui s'étaient alliés avec le peuple romain sur le pied de l'égalité, envoyèrent une cohorte de six cents hommes tout armés. Ayant mis trente navires en construction , Scipion pressa le travail avec une telle activité, que quarante-cinq jours après que le bois eut été tiré des forêts, les vaisseaux furent lancés en mer, tout équipés et tout armés, a

Pendant qu'il hâtait les préparatifs à Syracuse , on présentait au sénat diverses accusations contre lui ; il avait, disait-on , corrompu la discipline par une alternative de molle indulgence et de cruauté;

descendent des montagnes appelées Campo Temese; point d'autre passage de Naples à Eeggio. De là , Tisolement de la Calabre. »

4 Tit.-Liv., XXVIII, 45. Appien (AtSux. init.), dit que Scipion n'eut de la république que dix galères, avec celles qui étaient en Sicile, et point d'autre argent que celui des contributions volontaires , XpiifUfla eux iioMav icÀ^v (1 TC( iBiXs tu Ixinlwt xa7à fiXUv w/tfip«y.

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

les soldats n*étaient plus ceux de la république , mais ceux de Scipion ; lorsqu'il tomba malade en Espagne et qu'ils le crurent mort, ib se regardèrent comme affranchis de tout serment ; ce ne fut que par une odieuse perfidie qu'il put étouffer la révolte ^ ; en Italie , il ferme les yeux sur la tyrannie atroce de Pléminius à Locres. Et maintenante Syracuse il oublie l'expédition imprudente qu'il a proposée lui-même; le consul du peuple romain flatte les alliés en se promenant au Gymnase en mules et en manteau grec ^ écoutant les vaines disputes et les déclamations des sophistes.

Carthage en était encore à interroger les voyageurs sur les projets du consul , lorsqu'il débarqua en Afrique (204). il espérait l'alliance du Numide Syphax, dont il avait gagné l'amitié dans une visite téméraire qu'il fit au Barbare dès le temps qu'il était préteur en Espagne. Mais depuis, Syphax avait épousé la belle et artificieuse Sophonisbe , fille du général carthaginois Hasdrubal Giscon. On connaît la faiblesse des hommes de ces races africaines ; que de fois les Juifs et leurs rois furent entraînés à l'idolâtrie par les séductions des filles de la Phénicie ! La dangereuse étrangère tourna sans peine du c6té des Carthaginois l'esprit mobile du Numide; elle le flatta de l'orgueilleuse idée de se porter pour arbitre entre les deux plus grandes puissances du monde, de faire sortir les Romains de l'Afrique etHannibal de l'Italie. A ce compte, Carthage eût tout gagné, puisque au fond Hannibal ne combattait pas pour elle.

Scipion feignit d'écouter ces propositions, profita de la confiance et de la facilité de Syphax ', disant toujours qu'il voulait la paix, mais que son conseil était pour la guerre, prolongeant ainsi la négociation jusqu'à ce que ses envoyés eussent bien reconnu les camps de Syphax et d'Hasdrubal. Instruit par eux que les huttes des Africains étaient toutes construites de matières combustibles, il attaque les deux camps , et, chose terrible , brûle les deux armées en une nuit. Elles étaient fortes de quatrevingt-treize mille hommes.

Le camp était embarrassé des dépouilles arrachées aux flammes ; Scipion y fit venir des marchands pour les acheter. Les soldats, se croyant bientôt maîtres de toute l'Afrique, donnèrent leur butin presque pour rien; ce qui, selon Polybe, fut pour le général un profit considérable^.

Scipion avait ramené en Afrique le roi numide

* Polyb.,XI.

» Cum pallio crepidisque... Tit-Liv., XXIX, 19. » Polyb., XIV.

* Ibid.

* Appian., AtSwx^, c. 6, 7, 37.

Massanasès, ou Massinissa , que Syphax avait dépouillé de son royaume. Longtemps Syphax avait poursuivi son compétiteur dans le désert. Celui-ci, qui éUit le meilleur cavalier de l'Afrique, qui jusqu'à quatre-vingts ans se tenait tout un jour à cheval , sut toujours éluder son ennemi '^. Dès qu'il était serré de près , il congédiait ses cavaliers en leur assignant un lieu de ralliement. Il lui arriva une fois de se trouver lui troisième dans une caverne, autour de laquelle campait Syphax. C'est à peu près l'histoire de David caché dans l'antre où vient dormir son persécuteur Safil, ou celle de Mahomet séparé de ses ennemis par une toile d'araignée dans la caverne de Thor. Massanasès ramené par les ennemis de laNumidie, jouit du plaisir cruel de prendre son ennemi , d'entrer dans sa capitale, et de lui enlever Sophonisbe. Cette femme perfide, autrefois promise à Massanasès , lui avait envoyé en secret pour s'excuser auprès de lui d'un mariage involontaire. Le jeune Numide , avec la légèreté de son âge et de son pays, lui promit de la protéger, et le soir même la prit pour épouse. Le malheureux Syphax, ne sachant comment se venger, fit entendre à Scipion que celle qui avait su l'enlever luimême à l'alliance de Rome, pourrait bien exercer le même empire sur Massanasès. Scipion goûta l'avis, et au nom de Rome, réclama durement Sophonisbe comme partie du butin. Massanasès monte à cheval avec quelques Romains; sans descendre , il présente à Sophonisbe une coupe de poison , et s'enfuit à toute bride. « Je reçois , ditelle , le présent de noces ; » et elle but tranquillement. Le barbare montra le corps aux Romains. Cela fait, il se présenta avec l'habit royal à Scipion, qui le combla d'éloges, de présents , et lui mit sur la tête cette couronne qu'il avait si chèrement achetée».

Les Carthaginois privés du secours de Syphax, et voyant toutes les villes ouvrir leurs portes à Scipion, se décidèrent à appeler Hannibal et Magon, et , pour gagner du temps , demandèrent la permission d'envoyer des ambassadeurs à Rome. Ce message ouvrait à Hannibal une carrière nouvelle. Enfermé dans le Brulium , il ne pouvait plus rien faire en Italie. En Afrique, il pouvait devenir maître de Carthage , soit qu'il y entrât vainqueur de Scipion , soit qu'il la trouvât affaiblie et épuisée par une dernière défaite'.

Il laissa à l'Italie, qu'il avait désolée pendant

» Appian., AcSuxi}, c. 15.

' On trouve entre Cantazaro et Cotrone , la iorrv di jénnittUe, heu de son départ, selon la tradition. Sifour d'un officier français en Calabre, déjà cité.

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quinsEe années , d'horribles adieux. Dans les derniers temps, il avail accablé de tributs ses fidèles Brutîens eux-mêmes. Il faisait descendre en plaine les cités fortes dont il craignait la défection ; souvent il fit brûler vives les femmes de ceux qui quit^ talent son parti ^ Pour subvenir aux besoins de son armée il mettait à mort, sur de fausses accusations, les gens dont il envahissait les biens. Au moment du départ, il envoya un de ses lieutenants sous le prétexte de visiter les garnisons des villes alliées , mais en effet pour chasser les citoyens de ces villes , et livrer au pillage tout ce que les propriétaires ne pourraient sauver. Plusieurs villes le prévinrent et s'insurgèrent ; les citoyens remportèrent dans les unes , les soldats dans les autres ; ce n'était partout que meurtres , viols et pillages. Hannibal avait beaucoup de soldats italiens qu'il essaya d'emmener à force de promesses ; il ne réussit qu'auprès de ceux qui étaient bannis pour leurs crimes. Les autres , il les désarma et les donna pour esclaves à ses soldats' ; mais plusieurs de ceux-ci rougissant de faire esclaves leurs camarades, il réunit ceux qui restaient, avec quatre mille chevaux et une quantité de bétes de somme qu'il ne pouvait transporter, et fit tout égorger, hommes et animaux.

Dès que les Carthaginois eurent l'espoir de voir arriver Hannibal, ils se crurent déjà vainqueurs; ils ne se souvinrent plus de la trêve, ils se jetèrent sur les vaisseaux romains que la tempête avait poussés sur leurs côtes. Ils renvoyèrent avec honneur les ambassadeurs romains qui venaient réclamer, les escortèrent, les embrassèrent au départ, et essayèrent de les faire périr.

Cependant Hannibal ne se pressait point. Lorsque les Carthaginois le priaient de combattre et de terminer la guerre, il répondait froidement qu*à Carthage on devait avoir autre chose à penser ; que c'était à lui à prendre son temps pour se reposer

1 Tit.-Liv., XXIY, c. 45. Appiau., Hanmb, h., c. 38. —Dion (Fragm. féales., 47, 50 ), fait le portrait suivant d^Hannibal : o II réunissait la culture grecque et punique j il était habile à lire Tavenir dans les entrailles des victimes. Il prodiguait Targent, voulait un dévouement absolu , une obéissance immédiate ; outrageusement dédaigneux pour le reste des hommes... Il fit étoufler dans des bains les sénateurs de N uceria j les autres habitants obtinrent de quitter la ville avec un vêtement, et furent tués sur les chemins... Il fit jeter dans des puits les sénateurs d^Acerra. n

2 Peut-être Hannibal avait- il parmi ses soldats des esclaves fugitifs. On serait tenté de le croire d'après le fait suivant. Près du mont Girceo , s'élevait le temple de la déesse Feronia ou Faronia, fondé, dit-on, par des Spartiates qui fuyaient la sévérité des lois de Lycurgue,

OU pour agir '. Cependant , au bout de quelques jours , il vint camper à Zama, à cinq journées de Carthage , du côté du couchant. Il essaya avant de combattre ce que pourraient l'adresse et l'astuce sur l'esprit du jeune général romain. Il lui demanda une entrevue, le loua beaucoup et finit par lui dire : u Nous vous cédons la Sicile , la Sardaigne et l'Espagne ; la mer nous séparera ; que voulez-vous de plus? » Il était trop tard pour faire accepter de pareilles conditions.

Hannibal, forcé de combattre , plaça au premier rang les étrangers soudoyés par Carthage , Liguriens , Gaulois , Baléares et Mores ; au second , les Carthaginois. Ces deux lignes devaient essuyer la première furie du combat et émousser les épées romaines. Derrière, mais loin, bien loin, à la distance d'un stade, hors de la portée des traits , venaient les troupes qu'il avait amenées d'Italie et qui lui appartenaient en propre^; dans ce petit noyau d'armée, ménagé avec tant de soin ^, devaient se trouver plusieurs des soldats d'Hamilcar , nés avec Hannibal, et ses compagnons au passage du Rhône et des Alpes. Leur présence seule rassurait tous les autres ; le général avait dit aux deux premières lignes : Espérez bien de la victoire ; vous avez avec vous Hannibal et l'armée d'Italie.

Les mercenaires soudoyés par Carthage se piquèrent d'émulation, et soutinrent quelque temps tout l'effort de l'armée romaine. Cependant la seconde ligne n'avançait pas pour les soutenir; ils se crurent trahis par les Carthaginois , se retournèrent et se jetèrent sur eux. Ceux-ci , pressés à la fois par les Romains et par les leurs, voulurent se réfugier dans les rangs des vieux soldats d'Hannibal ; mais il ne voulut pas recevoir les fuyards, et sans pitié leur fit présenter la pointe des piques. Tout ce qui ne put s'écouler vers les ailes, périt entre les Romains et Hannibal. Les vétérans de celui-ci étaient intacts , et les monceaux de morts qui couvraient la

et qui passèrent de là chez les Sabins où ils en fondèrent un semblable ( Denys, II ). Les esclaves affranchis visitaient ce temple. Il y avait un siège de pierre, où on lisait : Bene meriti servi aedeant, surgant liberi (Servius, m JEn,, VIII). Hannibal pilla ce temple, mais on eu retrouva le trésor , composé des dons des affranchis , que les soldats d'Hannibal s'étaient fait scrupule d'emporter. Sur Juno Virgo , ou Juno Feronia, ou Persephone, voy, Denys, III, Servius, et les inscriptions citées par Corradinus, III, S.

»Polyb.,IV.

4 /6tW.G'est ainsi qu'à la bataille deKavenne,en 1519, Pedro de Navarre jeta en avant et sacrifia la cavalerie italienne.

^ Nous avons vu qu'à Trasymène, à Cannes, il ne perdit guère que des Gaulois.

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plaine auraient empêché Scipion de la toarner. Hais à ce moment , les Namides de Rome , vainqueurs aux deux ailes, revinrent par derrière, et prirent à dos Hannibal. Cette même cavalerie , qui l'avait fait vaincre si souvent en Italie, décida sa défaite àZama (202).

Scipion, considérant les ressources immenses de Carlhage, n'entreprit point de la forcer. H lui accorda les conditions suivantes : » Les Carthaginois restitueront aux Romains tout ce qu'ils leur ont pris injustement pendant les trêves; leur remettront tous les prisonniers; leur abandonneront leurs éléphants et tous leurs vaisseaux , à l'exception de dix. Ils ne feront aucune guerre sans l'autorisation du peuple romain. Us rendront à Massanasès les maisons , terres , villes et autres biens qui lui ont appartenu à lui ou à ses ancêtres, dans l'étendue du territoire qu^on leur désignera. Us payeront en cinquante ans dix mille talents euboïques. Enfin , ils donneront cent otages choisis par le consul entre leurs jeunes citoyens. » Ainsi on leur enlevait leur marine , et l'on plaçait à leur porte l'inquiet et ardent Massanasès , qui devait s'étendre sans cesse à leurs dépens, et les insulter à plaisir , tandis que Rome, tenant Carthage à la chaîne, l'empêcherait toujours de s'élancer sur lui.

Quand on lut ces conditions dans le sénat , Hasdrubal Giscon fut d'avis de les rejeter. Hannibal alla à lui, le saisit et le jeta à bas de son siège '. Tout le monde s'indignait. Le général allégua que, sorti enfant de sa patrie, il n'avait pu se former à la politesse carthaginoise, et qu'il croyait que Giscon perdait son pays en repoussant le traité. Cette apologie superbe cachait mal le mépris du guerrier pour les marchands parmi lesquels il siégeait. Et quel mépris mieux mérité? Lorsque l'ambassadeur de Carthage alla solliciter à Rome la ratification du traité, un sénateur lui dit : « Par quels dieux jurerez-vous, après tous vos parjures? » Le Carthaginois répondit bassement : « Par les dieux qui les ont punis avec tant de sévérité ^. »

Carthage livra cinq cents vaisseaux qui furent brûlés en pleine mer à la vue des citoyens consternés. Mais ce qui leur fut plus sensible, ce fut de

« Polyb.,XV.

' Tit.-Liv., XXX,49. « Per eosdem qui tàm ÎDfesti sunt fœdera violantibus. n

3 II sourit en voyant le corps de Marcellus couvert de blessures; « un bon soldat, dit -il, mais un mauvais général. » Appian., c. 342. — Je me figure, dit Montesquieu, qu* Hannibal disait pêu de bons mots. . . Pourquoi pas? Cette dure et railleuse insouciance n^est-eile pas le caractère propre du condottiere , faisant jeu et métier de la vie et de la mort?

payer le premier terme du tribut; les sénateurs ne pouvaient retenir leurs larmes. Hannibal se mit à rire. Ces dérisions amères caractérisent ce véritable démon de la guerre, le Wallenstein de l'antiquité '. <( Vous avez supporté, dit-il, qu'on vous désarmât, qu'on brûlât vos vaisseaux , qu'on vous interdit la guerre ; la honte publique ne vous a pas tiré un soupir ; et aujourd'hui vous pleurez sur votre argent*. )»

Hannibal seul avait gagné à la guerre. Rentré à Carlhage avec six mille cinq cents mercenaires, et grossissant aisémentce nombre, il se trouvait maître d'une ville désarmée par la défaite de Zama *. Il se fît nommer suffète; et, pour mettre Carthage en état de recommencer la guerre , il entreprit de la réformer. II abattit l'oligarchie des juges qui étaient devenus maîtres de tout, et qui vendaient tout; il fit défendre de les continuer deux ans dans leurs fonctions. Il porta dans les finances une sévérité impitoyable, arracha leur proie aux concussionnaires, et apprit au peuple étonné que, sans nouvel imp6t , il était en état d'acquitter ce qu'on devait aux Romains. Il ouvrit de nouvelles sources de richesses à sa patrie. Il employa le loisir de ses troupes à planter sur la plage nue de l'Afrique ces oliviers dont il avait eu lieu d'apprécier l'utilité en Italie^. Ainsi Carthage, devenue un État purement agricole et commerçant , réparait promptement ses pertes sous la bienfaisante tyrannie d'Hannibal, qui la destinait à devenir le centre d'une ligue universelle du monde ancien contre Rome.

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