‹ ŒuvresChapitre 124 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

POHPftS BT CICtROlf . — itTABLISSBHBNT DB LA DOMINA- TTON DBS CHBVALIBB8. — SBRTOBIDS. — SPARTACVS, LB8 PIBATB8, HITHBIDATB. 77-64,

Jamais l'empire ne fut plus malade qu^après avoir passé par les mains de ce médecin impitoyable. Peu après la mort de Sylla, le parti italien se releva dans tout le nord de l'Italie, sous Lépidus et Brutus. La Gaule cisalpine, l'Étrurie surtout dont la ruine avait payé la guerre civile, se soulevèrent, et furent, il est vrai, facilement réduites; partout les vétérans de Sylla étaient en armes pour maintenir leur usurpation contre les anciens propriétaires. Le parti italien eut plus de succès en Espagne, où Sertorius eut l'adresse de mêler sa cause à celle de l'indépendance nationale. En Asie , les chevaliers et les publicaîns exerçaient les mêmes exactions depuis le départ de Lucullus qui les avait contenus; usures, violences, outrages, homme* libres enlevés pour l'esclavage, tous les mêmes abus avaient recommencé, ils devaient bientôt amener le même soulèvement , et rendre l'Asie à Mithridate. Dans les autres provinces, les sénateurs, redevenus maîtres des jugements, et sûrs de l'impunité, exerçaient des brigandages que l'on ne pourrait croire , si le procès de Verres ne les eût constatés juridiquement. Enfin, dans tout le monde romain , le dévorant esclavage faisait disparaître les populations libres, pour leur substituer des Barbares qui disparaissaient eux - mêmes , mais qui pouvaient, sous un Spartacus, être tentés de venger au moins leur mort. Tous les ennemis de l'empire, Sertorius, Mithridate et Spartacus,

tité d^aromates, qu^outre ceux qui étaient contenus dans deux cent dix corbeiiies,on fit avec du cinnamome et de Tencens le plus précieux, une statue de Sylla de grandeur naturelle, et celle d'un licteur qui portait les faisceaux devant lui.

^ Plut., /NiMim.

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proscrits de Rome, Italiens dépossédés, provinciaux soulevés, hommes réduits en esclavage, tous pouvaient communiquer par Tintermédiaire des fu- > gitifo qui étaient répandus sur toutes les mers et les infestaient de leurs pirateries. Contre le tyraninique empire de Rome, la liberté s*élait formé sur les eaux un autre empire , une Carthage errante qu'on ne savait où saisir, et qui flottait de TEspagne à TAsie.

Cétait là la succession de Sylla. Voyons quels hommes s'étaient chargés de la recueillir. Les principaux sénateurs, Calulus, Crassus, Lucullus même, étaient des administrateurs plutôt que des généraux, malgré la gloire militaire que le dernier acquit à bon marché dans rOrient. La médiocrité de Métellus éclata en Espagne, où, avec des forces considérables , il fut constamment le jouet de Sertorius. Le parti de Sylla n'avait qu'un général hcU* reux , et encore ce n'était pas un des nobles, mais un chevalier. Il fallut Pompée pour terminer la guerre de Lépidus, celle de Serlorius, celle de Spartacus, et quand les pirates en vinrent jusqu'à s'emparer d'Ostie , l'on cria encore : Pompée ! on mit en ses mains toutes les forces de la république pour donner la chasse aux corsaires, et achever le vieux Mithridate.

De toutes ces guerres, la plus diflScile fut celle de Sertorius. Ce vieux capitaine de Marins avait de bonne heure prévu la victoire de Sylla et passé en Espagne. Les Barbares l'estimaient singulièrement pour les avoir battus eux-mêmes par un stratagème ingénieux ^ Il s'était fait des leurs, et partageait leur manière de vivre et leurs croyances. C'était lui qui, en Afrique, avait découvert le corps du Libyen Antée; seul des hommes, il avait vu les os du géant, long de soixante coudées '. 11 correspondait avec les dieux , au moyen d'une biche blanche, qui lui révélait les choses cachées. Mais ce qui lui gagnait plus sûrement encore les Barbares, c'était son génie mêlé d'audace et de ruse , l'adresse avec laquelle il se jouait de l'ennemi , jusqu'à traverser sous un déguisement les lignes de Métellus. C'était un chasseur infatigable. Aucun Espagnol ne connaissait mieux les pas et les défilés des montagnes. Du reste, armé superbement, lui et les siens, bravant l'ennemi, et défiant Métellus en combat singulier '.

Ce général ne put l'empêcher d'étendre sa domination sur toute l'Espagne (84>73). Une armée

> P\ut,, in SêHor.fC, 5, 1.

* lA,,ibid,, c. 10. Hiix&v IWxov7a /i^xoç xaTeirAâyij, xai Vf ayiev ivltfiAv, vwéxtaet rb fivii/ta, xal trtpl «u7oo rifi^iv

» Id.,t6id., cil.

italienne, conduite par Perpenna, venait de se joindre à lui. Il s'était fait un sénat des proscrits qui se réfugiaient dans son camp. Peu à peu il disciplinait les Espagnols, et commençait à les humaniser en élevant leurs enfants à la romaine. Cependant il s'était rendu maître de la Gaule narbonnaise et faisait craindre à l'Italie un autre Hannibal. Pompée , qui vint seconder Métellus , obligea Sertorius de rentrer en Espagne, mais y fut battu par lui, et eut l'humiliation de lui voir brûler sous ses yeux une ville alliée.

Sertorius , qui recevait alors de grandes offres de Mithridate , eut la magnanime obstination de ne pas lui céder un pouce de terre en Asie. Fondateur d'une Rome nouvelle qu'il opposait à l'autre , il ne voulait pas porter atteinte à l'intégrité d'un empire qu'il regardait comme sien. Il resta Romain au milieu des Barbares , et c'est ce qui le perdit. Quoiqu'il avouât hautement sa préférence pour les troupes espagnoles, il donnait tous les commandements à des Romains. Ceux-ci lui inspiraient leurs défiances contre les gens du pays , et ils finirent par le pousser à massacrer ou vendre les otages qui étaient entre ses mains. Cet acte insensé et barbare l'eût perdu tôt ou tard , s'il n'eût été tué en trahison par son lieutenant Perpenna. Pompée , à qui celui-ci se rendit, le fit mourir sans vouloir l'entendre et brûla tous ses papiers, de crainte d*x trouver compromis quelqu'un des grands de Rome, Lui-même peut-être était intéressé à faire disparaître toute trace des intrigues qui l'avaient débarrassé d'un ennemi invincible (73).

La guerre d'Asie dura dix ans encore après celle d'Espagne. Les ravages de Mithridate et de Tigrane, son gendre, roi d'Arménie, concouraient avec l'horrible cupidité des publicains et chevaliers pour dépeupler ce malheureux pays. En une fois, Tigrane enleva de la Cappadoce trois cent mille hommes qu'il transféra dans sa nouvelle capitale de Tigranocerte ^. L'Asie romaine n'était pas moins misérable, épuisée par la rapacité des usuriers romains qui avaient avancé les vingt mille talents de Sylla. Telle était leur industrie, qu'en peu d'années, cette contribution s'était trouvée portée à cent vingt mille talents (plus de 600 millions de francs). Les malheureux vendaient leurs femmes, vendaient leurs filles vierges, leurs petits enfants, et finissaient par être eux-mêmes vendus ^.

Mithridate , encouragé par ces circonstances ,

^ Appîan.,c.216,p.363.E(Tpeâxov7oe/cupc2Ja$Âv6^irft»v àvawàvlovç iç À.pfu»lav ^iro^nvc... MaTtypavàxgpJav,.*

^ Plut., m LuculL, c. 11 , 99. Ucirpiaxccy lila ^èv ûtoùç iV7cp<ic<l(, ^xtyalkpaç Sk eapd^vovc... &v7e<c ^i riXoç fiv txpoMioiç yt»o/U»otç ^ovAcûtiy, etc.

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avait envahi la Gappadoce et la Bithynie, et gagné une foule de cités dépendantes des Romains. Partout il se faisait précéder d*un Mari us que Sertorius lui avait envoyé avec le titre de proconsul. Pompée étant encore occupé en Espagne , Fun des chefs du parti de Sylla, LucuUus, obtint, à force d*in- (rigues, la commission lucrative de la guerre d'Asie *.

LucuUus passait pour un administrateur honnête et pour un homme fort lettré. C'était le protecteur de tous les Grecs à Rome. 11 avait lui-même, par une sorte de jeu , écrit en grec la guerre d'Italie. Quelle guerre eût mieux mérité d'être écrite en langue latine? Mais ce dédain du grossier idiome de la patrie était sans doute une manière de faire sa cour à l'exterminateur de la race italienne. Sylla , revenant pour combattre le parti de Marius, avait laissé LucuUus en Asie, pour lever les contributions de guerre, et sans doute pour faire rendre gorge aux publicains , affiliés au parti de Marius. C'est à LucuUus qu'il dédia ses commentaires écrits en grec , et qu'il confia aussi en mourant la tutelle de son fils. LucuUus n'avait jamais commandé en chef jusqu'à la seconde guerre de Mithridate (75); mais dans la traversée de Rome en Asie, il lut beaucoup Polybe , Xénophon , et autres ouvrages des Grecs sur l'art militaire. Toutefois, il ne se pressa pas de se mesurer avec le roi barbare , qui avait alors réuni jusqu'à trois cent mille hommes. Il avait appris, par le désastre de son collègue, qu'il valait mieux attendre que ce torrent s'écoulât de lui-même. Formée de dix peuples différents, cette multitude ne pouvait rester longtemps unie; la seule difficulté de la nourrir devait en amener bientôt la dispersion. Pendant que Mithridate se consume devant la place imprenable de Cyzique , Luculius l'observe , lui coupe les vivres, et lui 6te ses ressources en ramenant peu à peu les cités qui s'étaient données à lui. 11 réforme les abus qui avaient soulevé le pays contre Rome '. Ces réformes étaient la véritable tactique à employer contre Mithridate. Chaque règlement lui ôtait quelques villes, et le privait d'une partie des subsides qui entretenaient son armée. Il ne tint pas contre cette guerre administrative. Au bout de deux ans , ne sachant comment nourrir tant de monde , il leva le siège de Cyzique , se jeta dans un vaisseau , et chargea ses généraux de sauver l'armée comme ils pourraient. Il n'y avait pas de retraite possible avec des troupes si peu disciplinées. LucuUus n'eut

* Ces intrigues ne furent pas toujours honorables; par exemple, il fit semblant d*élre amoureux d'une femme qui avait du crédit. Plut., tu Luc.

3 Plut., ff'fi Lue,, c. 90.

que la peine de tuer. Les vingt mille hommes qu'il tailla en pièces sur le Granique, n'étaient que la plus faible partie de ceux qui périrent dans cette immense déroute.

Pendant que LucuUus s'avance lentement vers le Pont, Mithridate, se jouant de la poursuite de ses ennemis qui crurent le prendre dans Nicomédie, avait déjà soldé, armé de nouvelles bandes de Barbares, qu'il envoyait chercher jusque chez les Scythes. Quelques défaites partielles , et la terreur panique qui s'ensuivit, suffirent pour faire dissiper encore cette nouvelle armée. Mithridate était pris, s'il n'eût eu la présence d'esprit d'arrêter les soldats romains, en perçant les sacs remplis d'or que ses mulets portaient derrière lui '. Le roi barbare, obligé d'abandonner son royaume, voulut au moins, dans sa jalousie orientale , préserver son sérail des outrages du soldat. Il envoya , par un eunuque, à ses femmes, l'ordre de mourir. Parmi elles se trouvaient deux de ses sœurs, âgées de quarante ans, qu'il n'avait point mariées, et l'Ionienne Monime qu'il avait enlevée de Milet , mais dont il n'avait vaincu la vertu qu'en lui donnant le triste honneur d'être appelée son épouse et de ceindre le diadème; elle essaya de s'étrangler avec le bandeau royal , mais il rompit, et ne lui rendit pas même ce cruel service.

Mithridate s'était enfui en Arménie, chez son beau-père Tigrane. Ce prince , qui avait étendu sa domination jusque dans la Syrie, se trouvait, par suite de la ruine des Séleucides et de l'éloignement des Parthes , le plus puissant souverain de l'Asie occidentale. Une foule de rois le servaient à table, et quand il sortait, quatre d'entre eux couraient devant son char en simple tunique *. La domination insolente de ce roi des rois n'en était pas plus solide. LucuUus le savait si bien , qu'il ne prit que quinze mille hommes pour envahir les États de Tigrane. C'en fut assez pour mettre en fuite au premier choc deux cent mille Barbares, dont dix-sept mille étaient des cavaliers bardés de fer. Les Romains perdirent cinq hommes ^. La prise de Tigranocerte fut facilitée par les Grecs que Tigrane y avait transportés de force , avec une foule d'hommes de toutes nations. LucuUus renvoya ces Grecs dans leur patrie, en leur payant les frais du voyage, comme il avait fait après l'incendie de la ville d'Amisus dans le Pont. Amisus et Sinope étaient devenues deux villes indépendantes. Tous les peuples que Tigrane avait opprimés , les Sophéniens,

» Plut., m £uc.,c. 25. — Appian., l^BM. Mithr., c. 89.

< Id., ûffW., c. 51. Ba«(AcT(... wv x(7o>v'mo<«- * 1(1., fbid., c. 5î. P«/ttt«f«v... Ifffffov criv7(.

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les Gordyéniens, plusieurs tribus arabes, reçurent Lucullus comme un libérateur.

Vainqueur dans une seconde bataille, il voulait consommer la ruine de Tigrane, et porter ensuite ses armes chez les Parthes. Il n'eut point cette gloire périlleuse. Jusque-là son principal moyen de succès avait été de se concilier les peuples en con* tenant à la fois Tavidité de ses soldats et celle des publicains italiens. Les premiers refusèrent de poursuivre une guerre qui n'enrichissait que le général ; les seconds écrivirent à Rome , où le parti des chevaliers reprenait chaque jour son ancien ascendant. Ils accusèrent de rapacité celui qui avait réprimé la leur. Tout porte à croire, en effet, que Lucullus avait tiré des sommes énormes des villes qu'il préservait des soldats et des publicains ^ Us obtinrent qu'un successeur lui serait donné; et, par ce changement, le fruit de sa conquête fut perdu en grande partie. Avant même que Lucullus eût quitté l'Asie, Mithridate rentra dans le Pont, envahit la Gappadoce, s'unit plus étroitement avec les pirates, en même temps qu'il rouvrait aux Barbares leur route du Caucase, un instant fermée par les armes romaines.

Pendant que Pompée combattait Sertorius , et Lucullus Mithridate, Rome n'avait eu que des généraux inhabiles pour la défendre d'un danger bien plus pressant. Une guerre servi le avait éclaté (73-1), non plus en Sicile, mais en Italie même, aux portes de Rome , dans la Campanie. Et cette fois , ce n'étaient plus des esclaves laboureurs ou bergers; c'étaient des hommes exercés exprès dans les armes, habitués au sang , et dévoués d'avance à la mort. Cette manie barbare des combats de gladiateurs était devenue telle , qu'une foule d'hommes riches en nourrissaient chez eux , les uns pour plaire au peuple et parvenir aux charges où l'on donnait des jeux ; les autres par spéculation , pour vendre ou louer leurs gladiateurs auxédiles, quelquefois même aux factieux qui les lâchaient comme des dogues furieux sur la place publique, contre leurs ennemis et leurs concurrents.

«( Un certain Lentulus Batiatius ' entretenait à Capoue des gladiateurs, la plupart Gaulois ou Thraces. Deux cents d'entre eux firent le complot de s'enfuir. Leur projet ayant été découvert, soixante-dix-huit qui en furent avertis , eurent le temps de prévenir la vengeance de leur maître; ils entrèrent dans la boutique d'un rôtisseur , se saisirent des couperets et des broches , et sortirent de la ville. Ils rencontrèrent en chemin des chariots

1 Cela cet vraisemblable diaprés les trésors qu*il rapporta.

Cicéron dit {pro Flacco,Z4), que Lucullus devait

chargés d'armes de gladiateurs*, qu'on portait dans une autre ville; ils s'en saisirent, s'emparèrent d'un lieu très-fortifié et élurent trois chefs , dont le premier était Spartacus , Thrace de nation , mais de race Numide , qui , à une grande force de corps et à un courage extraordinaire, joignait une prudence et une douceur ^bien supérieures à sa fortune , et plus dignes d'un Grec que d'un Barbare. On raconte que la première fois qu'il fut mené à Rome pour y être vendu, on vit, pendant qu'il dormait, un serpent entortillé autour de son visage. Sa femme , de même nation que lui, était possédée de l'esprit prophétique de Bacchus, et faisait le métier de devineresse; elle déclara que ce signe annonçait à Spartacus un pouvoir aussi grand que redoutable, et dont la fin serait heureuse. Elle était alors avec lui et l'accompagna dans sa fuite.

» Ils repoussèrent d'abord quelques troupes envoyées contre eux de Capoue, et leur ayant enlevé leurs armes militaires, ils s'en revêtirent avec joie, et jetèrent leurs armes de gladiateurs , comme désormais indignes d'eux, et ne convenant qu'à des Barbares. Clodius, envoyé de Rome, avec trois mille hommes de troupes, pour les combattre, les assiégea dans leur fort sur une montagne. On n'y pouvait monter que par un sentier étroit etdifficile, dont Clodius gardait l'entrée; partout ailleurs ce n'étaient que des rochers à pic , couverts de ceps de vigne sauvage. Les gens de Spartacus coupèrent des sarments, en firent des échelles solides et assez longues. Us descendirent en sûreté à la faveur de ces échelles , à l'exception d'un seul qui resta pour leur jeter leurs armes. Les Ronrains se virent tout à coup enveloppés , prirent la fuite et laissèrent leur camp au pouvoir de l'ennemi. Ce succès attira aux gladiateurs un grand nombre de bouviers et de pâtres des environs , tous robustes et agiles ; ils armèrent les uns et se servirent des autres comme de coureurs et de troupes légères.

n Le second général qui marcha contre eux fut Publius Varinus ; ils défirent d'abord son lieutenant, qui les avait attaqués avec deux mille hommes. Cossinius, son collègue, envoyé ensuite avec un corps considérable, fut sur le point d'être enlevé par Spartacus aux bains de Salines. Il battit Varinus lui-même en plusieurs rencontres, se saisit de ses licteurs et de son cheval de bataille , et se rendit redoutable par ses exploits. Mais au lieu d'en être ébloui , il prit des mesures très-sages , il ne se flatta point de triompher de la puissance romaine, et conduisit son armée vers les Alpes, persuadé

une partie de sa fortune aux legs que beaucoup de gens lui avaient faits en Asie.

3 Plut., m Crasêo, c. 9, 199.

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que le mieux était de traverser ces montagues , et de se retirer chacun dans son pays , les uns dans les Gaules , les autres dans la Thrace. Les siens , plus confiants , refusèrent de le suivre, et se répandirent dans ritalie pour la ravager.

» Ce ne fut plus alors la honte seule qui irrita le sénat; la crainte et le danger le déterminèrent à y envoyer les deux consuls. Gellius, Tun d'eux, étant tombé brusquement sur un corps de Germains qui, par fierté, s'était séparé des troupes de Spartacus, le tailla en pièces. Lentulus, son collègue, qui commandait des c^rps d'armée nombreux, avait environné Spartacus. Celui-ci revient sur ses pas, attaque les lieutenants du consul, les défait et s'empare de tout leur bagage. De là , il continuait sa marche vers les Alpes ; Cassius vint à sa rencontre avec dix mille hommes ; mais après un combat acharné, il fut défait avec une perte considérable. Le sénat, indigné contre les consuls , leur envoya l'ordre de déposer le commandement, et nomma Crassuspour continuer la guerre. Il alla camper dans le Picenum, pour y attendre Spartacus qui dirigeait sa marche vers cette contrée ; il ordonna à son lieutenant Mummius de prendre deux légions et de faire un grand circuit, pour suivre seulement l'ennemi , avec défense de le combattre ou même d'engager aucune escarmouche. Mais à la première occasion, Mummius présenta la bataille à Spartacus qui le défit et lui tua beaucoup de monde : le reste des troupes ne se sauva qu'en abandonnant ses armes. Crassus, après avoir traité durement Mummius, donna d'autres armes aux soldats, et leur fit promettre de les mieux garder. Prenant ensuite les cinq cents d'entre eux qui avaient donné l'exemple de la fuite , il les partagea en cinquante dizaines , les fit tirer au sort, et punit du dernier supplice celui de chaque dizaine sur qui le sort était tombé.

» Spartacus , qui avait traversé la Lucanie et se retirait vers la mer, ayant rencontré au détroit de Messine des corsaires cilicîens , forma le projet de passer en Sicile et d'y jeter deux mille hommes ; ce nombre aurait suffi pour rallumer dans cette lie la guerre des esclaves éteinte depuis peu de temps, et qui n'avait besoin que d'une étincelle pour former de nouveau un vaste incendie. Il fit donc un accord avec ces corsaires qui se firent payer et mirent à la voile, en le laissant sur le rivage. Alors s'éloignant de la mer, il alla camper dans la presqu'île de Rhège. Crassus y arrive bientôt après lui , et entreprend de fermer l'isthme , voulant à la fois occuper ses soldats et affamer l'ennemi. Il fit tirer d'une mer à l'autre , dans une longueur de trois cents stades, une tranchée large et profonde de quinze pieds , et tout le long il éleva une muraille d'une épaisseur et d'une hauteur étonnante. Ce

grand ouvrage fut achevé en peu de temps. Spartacus se moquait d'abord de ce travail ; mais lorsqu'il voulut sortir pour fourrager, il se vit enfermé par cette muraille , et ne pouvant rien tirer de la presqu'île, il profita d'une nuit neigeuse pour combler avec de la terre, des branches d'arbres et d'autres matériaux , une partie de la tranchée sur laquelle il fit passer le tiers de son armée. Crassus craignait que Spartacus ne voulût aller droit à Rome; il fut rassuré par la division qui se mit entre les ennemis ; les uns s'étant séparés du corps de l'armée , allèrent camper sur les bords d'un lac de Lucanie. Crassus attaqua d'abord ceux-ci et les chassa du lac; mais il ne put en tuer un grand nombre, ni les poursuivre ; Spartacus, qui parut tout à coup , arrêta la fuite des siens.

» Crassus avait écrit au sénat qu'il fallait rappeler Lucullus de Thrace , et Pompée d'Espagne pour le seconder ; mais il se repentit bientôt de cette démarche, et sentant qu'on attribuerait tout le succès à celui qui serait venu à son secours , il se hâta de terminer la guerre. Il résolut donc d'attaquer d'abord les troupes qui s'étaient séparées des autres, et qui campaient à part sous les ordres de Cannicius et de Castus; il envoya six mille hommes pour se saisir d'un poste avantageux. Pour ne pas être découverts, ils avaient couvert leurs casques de branches d'arbres ; mais ils furent aperçus par deux femmes qui faisaient des sacrifices pour les ennemis, à l'entrée de leur camp, et ils auraient couru le plus grand danger si Crassus , paraissant tout à coup avec ses troupes , n'eût livré le combat le plus sanglant qu'on eût encore donné dans cette guerre; il resta sur le champ de bataille douze mille trois cents ennemis , parmi lesquels on n'en trouva que deux qui fussent blessés par derrière, tous les autres périrent en combattant avec la plus grande valeur, et tombèrent à l'endroit même où ils avaient été placés. Spartacus , après une si grande défaite , se retira vers les montagnes de Pétélie , toujours suivi et harcelé par Quintus et Scrophas, le lieutenant et le questeur de Crassus. Il se tourna brusquement contre eux et les mil en fuite. Ce succès, en inspirant aux fugitifs une confiance sans borne, causa la perte de Spartacus : ne voulant plus éviter le combat , ni obéir à leurs chefs , ils les entourent en armes au milieu du chemin , les forcent de revenir sur leurs pas à travers la Lucanie , et de les mener contre les Romains. C'était entrer dans les vues de Crassus, qui venait d'apprendre que Pompée approchait , que déjà dans les comices bien des gens sollicitaient pour lui , et disaient hautement que cette victoire lui était due; qu'à peine arrivé en présence des ennemis , il les combattrait et terminerait aussitôt la guerre.

4âO

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u Crassus campait donc le plus près qa*il pouvait de rennemi. Un jour qu'il faisait tirer une tranchée , les troupes de Spartacus étant venues charger les travailleurs, le combat s'engagea; et comme des deux côtés il survenait sans cesse de nouveaux renforts , Spartacus se vit dans la nécessité de mettre toute son armée en bataille. Il se fit amener son cheval , il tira son épée et le tua : La victoire, ditil, me fera trouver assez de bons chevaux, et si je suis vaincu , je n'en aurai plus besoin. U se précipite alors au milieu des ennemis, cherchant à joindre Crassus, et tue deux centurions qui s'attachaient à lui. Enfin, resté seul par la fuite de tous les siens, il vendit chèrement sa vie. » (An 71.)

Crassus ne put empêcher son rival de recueillir encore la gloire de cette guerre. Pompée rencontra ce qui restait de l'armée des esclaves , les extermina , et rentra dans Rome avec la réputation du seul généra] qu'eût alors la république. Crassus eut beau donner au peuple la dtme de ses biens , lui servir un festin de dix mille tables, et distribuer, à chaque citoyen , du blé pour trois mois ^ , il n'obtint le consulat qu'avec la permission de Pompée, et concurremment avec lui.

Pompée cessa alors de ménager le sénat , dont il crut n'avoir plus besoin. Du vivant même de Sylla, il avait laissé voir qu'il ne restait qu'à regret dans le parti des nobles , qui méprisaient en lui un chevalier, un transfuge du parti italien. U avait ramené son armée d'Afrique contre les ordres du dictateur; il avait triomphé malgré lui. Sylla, qui l'appréciait à sa juste valeur , ne se soucia pas de recommencer la guerre civile pour une affaire de vanité. Mais il lui témoigna son aversion, en l'omettant dans son testament, où il faisait des legs à tous ses amis. Pompée n'en fut pas moins , après la

1 Plut., in CrastOf c. 16. EvlLavt xw iiifjLOv ànb /lu-

2 II essaya même de prouver son zèle par une cruauté qui ne lui était pas naturelle. Val. Max., VI, 2 : » Helvius Mancia de Formies , Bis d^un affranchi , déjà dans une extrême vieillesse , accusait L. Libon devant les censeurs. Dans le cours des débats , le grand Pompée, lui reprochant la bassesse de sa naissance et son Age, lui dit qu^il était sans doute sorti de chez les morts pour porter cette accusation, a Tu dis vrai. Pompée, repliqua-t-il, je viens de chez les morts, et j*en viens pour accuser L. Libon ; mais dans le séjour que j'ai fait làbas, j*ai vu Cn. Ahenobarbus, tout sanglant, se plaindre amèrement qu'un homme de sa naissance, de son caractère, de son patriotisme, eût été, à la fleur de TAge, assassiné par ton ordre : j'ai vu Brutus, personnage d'une égale illustration, le corps percé de coups, accuser de cet horrible traitement ta perfidie, ta cruauté ; j'ai vu Cn. Carbon , ce défenseur si ardi'nt de ton enfance et

mort de Sylla , comme de son vivant , l'exécuteur des volontés de la faction, en Italie et en Espagne '. Ce ne fut qu'au bout de dix ans, lorsqu'une grande partie des vétérans de Sylla se fut éteinte, qae Pompée rompît avec le sénat , et se tourna vers les chevaliers et la populace.

L'instrument de Pompée, dans cette réaction contre le sénat, fut un autre chevalier, M. Tullius Cicéron , brillant et heureux avocat , politique médiocre, mais doué d'une souplesse de talent extraordinaire, etd'une merveilleuse faconde. Originaire d'Arpinum, comme Marins, il composa d'abord on poëme en l'honneur de son compatriote. U débuta au barreau de la manière la plus honorable, en défendant , sous Sylla, un Roscius, qu'un affranchi du dictateur voulait faire périr pour le dépouiller. U est vrai que ce Roscios était lui-même du parti de Sylla ; qu'il était protégé par toute la noblesse , par les Servilius, par les Scipions ; qu'il était client des tout-puissants Méiellus, et que même, pendant le procès , il avait été recueilli dans la maison de Cecilia Métella. Le véritable défenseur fut rillnstre Messalla , et l'on mit en avant Cicéron '. ÏjA noblesse était indignée de l'audace des gens de vile naissance, dont Sylla aimait à s'entourer, et qui se permettaient tout â l'ombre de son nom. Sylla, lui-même , alors en Etrurie , voulait terminer les désordres^ de la guerre civile ; il venait de porter des lois contre l'empoisonnement , le faux , la violence et l'extorsion. Cicéron ne risquait donc rien ; mais ce fut pour lui un honneur infini d'avoir le premier fait entendre une voix humaine après le silence des proscriptions. Le panégyriste de Marius fut obligé de faire , en cette occasion , l'éloge du parti de Sylla ; mais on lui sut gré de ne pas l'avoir fait avec trop de bassesse *,

de ton héritage, chargé de chaînes par ton ordre dans son troisième consulat, maudire ton nom, attester qu'au mépris de toute justice , malgré la haute magis» trature dont il était revêtu, toi, simple chevalier romain , tu l'avais égorgé : j'ai vu dans le même état un ancien préteur, Perpeuua ; je l'ai vu, par des imprécations pareilles, vouer ta barbarie à l'exécration : j'ai vu tous ces malheureux pousser un cri unanime d'indignation, d'avoir été mis à mort sans jugement, d'avoir trouvé dans un enfant leur assassin , leur boarreaa. » Trad, de M. Frémion.

s Foy, le Pro Roacio, c. 6, 50 . Sans vouloir diminuer la gloire de Cicéron dans cette circonstance, on est obligé de remarquer que plus d'un motif devait l'enhardir.

* Jbid., c. 47. — Quoique le beau fragment du poëme de Marius ait été cité partout, nous ne pouvons noas empêcher de le placer ici :

Hic Jovis altisoni subito pennala satelles Arhoris è trunco serpenlis sancia momu.

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

Depuis ce moment , tout le parti opprimé , chevaliers , pablicaios , villes municipales , eurent les yeux sur lui. S*il eût été homme de guerre, s^il eût eu du moins quelque dignité et quelque suite dans sa conduite politique , il fAt devenu le chef de ce parti auquel Pompée méritait si peu d'inspirer con-» fiance. Hais il se soumit de bonne grâce à agir sous Pompée et pour lui. Ce que les sénateurs redoutaient le plus , c'était de se voir enlever les jugements, que leur avait rendus Sylla , et qui leur assuraient Timpunité pour eux-mêmes, et la domination sur les chevaliers; Ils consentirent plus aisé-» ment au rétablissement du tribunat, qui diminuait seulement la jifuissance commune de leur corps; ils espéraient qu*à ce prix ils conserveraient le privilège des jugements. Mais , dès qu'une fois Pompée eut fait élire des tribuns par la populace , dès que les comices des tHbus eurent été rétablis, rien n'était plus facile que d'enleter les jugements aux sénateurs. Il suffisait de mettre au grand jour et de produire, sur la place publique, l'infâme et cruelle tyrannie qu'ils exerçaient dans les provinces , depuis qu'ils étaient seuls juges de leurs propres crimes; On pouvait, sans attaquer directement tout lé corps des nobles^ traîner un des leurs à leurs tribunaux , dévoiler, dans un seul , l'infamie de tousj et les mettre entre le double péril d'avouer la honte de leur ordre par une Condamnation , od d'y mettra le comble, en renvoyant l'accusé absous; Cicéron fut chargé de faire ainsi le procès à un des nobles , ou plutôt à la noblesse.

L'homme par la honte duquel on entreprit de salir tout le sénift ei de lé traîner dans la boue ,portait l'ignoble nom de Verres. Il était ami des Métellus , et s'était rendu cher à la faction , en passant du camp de Carbon à celui de Sylla avec l'argent de la questure ; plus tard , en faisant mettre à mort en Sicile tous les soldats de Sértoriùs qui y cherchaient un asile ^ Beaucoup de chevaliers romains établis en Sicile et en Asie , beaucoup d'Ita^ liens qui levaient les impôts , ou faisaient le commerce et la banque, une multitude de Grecs de Sicile et d'autres provinces, déposèrent contre Yerrès , et l'accablèrent de leurs témoignages. Les sénateurs qui composaient le tribunal , se hâtèrent de le condamner ^ dans l'espoir de sortir plus vite

IpM ferit 8ttbi|fU transfigeos tm^ibus aogueni Semianimam, et Tafiâ graviter cervice micantem; Qoem intorquentem laoians, rostroque crueotans, Jam tatiata animom, jam darot ulta doloret, Abjicit elBanlem, et laeoratniii affligit in undas, Seqne obitu à solis nitidds convertit ad ortut. Hanc ubi praepetibns pennis lapsuque rolantem Conspexit Marias divini numinis augur, Faustaqae signa su« laudis reditusque notavit :

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