‹ ŒuvresChapitre 125 sur 232 · aiCÉBLBT · texte numérisé non relu

aiCÉBLBT

de ce procès terrible , et de rendre inutiles les éloquentes invectives que Cicéron avait préparées; mais ils n'y perdirent rien. Ces discours écrits avec soin furent copiés , multipliés , répandus , lus avidement. Ils sont restés pour l'éternelle condamnation de l'aristocratie romaine , et pour la justification des empereurs , dont la tyfannie fut pour les provinces, au moins comparativement, une délivrance , un état d'ordre et de repos.

Nul doute que ces chevaliers, ces publicains, ces commerçants romains, établis en Sicile, n'eussent pour la plupart acquis par la spoliation et le vol ce que le préteur leur volait. Mais lès indigènes avaient été encore plus maltraités. Les exactions , les violences , les vols sacrilèges commis par Verres dans leurs maisons et dans leurs temples ne peuvent se compter. L*amour des arts grecs, qui dominait alors chez les grands de Rome, était encore un mobile de brigandage. Les dieux les plus révérés de la Sicile ne purent échapper au préteur. L'Hercule d'AgrIgente, la Junon de Sainos, la redoutable déesse de la Sicile , la Cérès d'Enna , passèrent , comme objets de curiosité, dans le cabinet de Vèrrès '. Tant d'insultes faites aux religions locales des alliés touchaient, je pense, médiocrement le pleuple romain. La m(ïrt même des capitaines siciliens , indignement condamnés par Yerrès , n'est pas sans doute ce qui remuait le plus les maîtres du monde. Ce qui fit impression , c'est qu'il avait ménagé les pirates dont les courses compromettaient chaque jour l'approvisionnement de Rome, et qu'il fut convaincu d'avoir fait battre de verges et mettre en croix un citoyen romain '.

La condamnation de Yerrès fut celle de l'aristo*' cratie; Tous les nobles étaient ses amis. Plusieurs d'entre eux avaient trempé dans les crimes dont il était convaincu. Un Néron, par complaisance pour lui, avait condamné à mort un homme qui n'était coupable que d'avoir défendu contre Yerrès l'hon-^ neur de sa fille *.

Lès sénateurs ne purent garder plus longtempis la possession exclusive du pouvoir judiciaire. Cicéron les accabla d'une énumération terrible dé toutes les prévarications de leurs tribunaux, et assura effrontément qu'on n'avifit fait aucun re^ proche aux chevaliers, quand ils en étaient en pos

j'artibùs itiiônuit èœli pater ipsé sinistfis. Sic aquite clarum firmatit iapÛèr omèn.

1 Cic., tu rerrtm, DeSuppiMiê.

> Id.,/>»%fiM.

s Id., De SupplieUê,

* Id.,flii Ffrem, sec. actio, 1. 1.

HISTOIRE DE LÀ RÉPUBLIQUE ROMAINE

session ^ Pompée, ayant donné des jeax peu après Taffaire de Verres, s'assura de la populace. II venait d'ailleurs , en rétablissant les comices par tribus , de donner du prix aux suffrages du petit peuple , et de lui rendre ainsi son principal moyen de subsistance, la vénalité. Appuyé sur les soldats, les chevaliers et les prolétaires, il 6la sans peine aux sénateurs le privilège des jugements, et les força de partager le pouvoir judiciaire avec les chevaliers et les tribuns, élus de la populace (71).

Ainsi ce grand ouvrage de Sylla, que le dictateur avait cru affermir à jamais par l'extermination des Italiens et la proscription des chevaliers, que Pompée semblait avoir assuré par la réduction de l'Espagne , Lucullus par l'humiliation des publicains de l'Asie , il suffit du même Pompée pour le renverser.

Le premier fruit que les chevaliers retirèrent de leur victoire, ce fut de rétablir les communications maritimes , dont l'interruption ruinait leur commerce, et de recouvrer l'exploitation de l'Asie, dont les dépouillait Lucullus. Dans ce double but, ils confièrent à Pompée, malgré le sénat, un pouvoir tel, qu'aucun citoyen n'en avait obtenu jamais. Sur la proposition de Gabinius, on lui donna pour réduire les pirates l'empire de la mer, de la Cilicie aux Colonnes d'Hercule, avec tout pouvoir sur les côtes à la distance de quatre cents stades (vingt lieues) ; de plus, une autorité absolue et sans responsabilité sur toute personne qui se trouverait dans ces limites, avec la faculté de prendre chez les questeurs et les publicains tout l'argent qu'il voudrait, de construire cinq cents vaisseaux, et de lever soldats, matelots, rameurs à sa volonté. Ce n'était pas assez ; on y ajouta peu après la commission de réduire Mithridate, et le commandement des armées de Lucullus avec toutes les provinces de l'Asie ^ (67). Le parti triomphant, celui des chevaliers, était si intéressé au succès, qu'il donna à son général un pouvoir disproportionné avec le but. Cicéron fut encore en ceci l'organe de la faction. Rien n'était plus aisé que d'entraîner le peuple qu'on nourrissait des blés de l'Afrique et de la Sicile, et dont les pirates compromettaient la subsistance. Au reste , les esprits pénétrants sentaient bien qu'aucun pouvoir n'était dangereux dans des mains si peu propres à le garder. César et Crassus n'y virent qu'un précédent utile , et y aidèrent.

Ces pirates ' appartenaient à presque toutes les nations de l'Asie , Ciliciens , Syriens , Cypriotes ,

^ Cic, ffi Ferrtm, poêHm, « Cùm teverè judicia fichant... •

3 Cic, pro I9g9 MantUâ, Plut., in Pompeio,

Pamphyliens, hommes du Pont. C'était comme une vengeance et une réaction de l'Orient dévasté par les soldats de l'Italie, par ses usuriers et ses publicains, par ses marchands d'esclaves. Ils s'enhardirent dans les guerres de Mithridate dont ils furent les auxiliaires. Les guerres civiles de Rome , puis l'insouciante cupidité des grands, occupés de piller chacun leur province , laissèrent la mer sans surveillance, et fortifièrent les pirates d'une foule de fugitifs. « Ils firent de tels progrès , dit Plutarque {Pompée, c. 5), que non contents d'attaquer les vaisseaux , ils ravageaient les tles et les villes maritimes. Déjà même les hommes les plus riches, les plus distingués par leur naissance et par leur capacité, montaient sur leurs vaisseaux et se joignaient à eux ; il semblait que la piraterie fût devenue un métier honorable. Ils avaient en plusieurs endroits des arsenaux, des ports, et des tours d'observation très-bien fortifiées; leurs flottes, remplies de bons rameurs et de pilotes habiles, fournies de vaisseaux légers, et propres à toutes les manœuvres, affligeaient autant par leur magnificence qu'elles effrayaient par leur appareil. Leurs poupes étaient dorées ; ils avaient des tapis de pourpre et des rames argentées ; ils semblaient faire trophée de leur brigandage. On entendait partout sur les côtes les sons de leurs instruments; partout, à la honte de la puissance romaine, des villes captives étaient obligées de se racheter. On comptait plus de mille de ces vaisseaux qui infestaient les mers, et qui déjà s'étaient emparés de plus de quatre cents villes. Les temples, jusqu'alors inviolables, étaient profanés et pillés, tels que ceux de Claros, de Didyme, de Samothrace, de Cérès à Hermione, et d'Esculape à Épidaure , ceux de Neptune dans l'Isthme , à Ténare et à Calaurie, d'Apollon à Actium et à Leucade ; enfin ceux de Junon à Samos, à Argos et au promontoire Lacioien. Ils faisaient aussi des sacrifices barbares, et ils célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de Mithra, qui se sonif conservés jusqu'à nos jours, et qu'ils avaient les premiers fait connaître.

» Non contents de ces insultes, ils osèrent encore descendre à terre , infester les chemins par leurs brigandages, et ruiner même les maisons de plaisance qui avoisinaient la mer. Ils enlevèrent deux préteurs, vêtus de leurs robes de pourpre, et les emmenèrent avec leur suite, et les licteurs qui portaient les faisceaux devant eux. La fille d'Antonius, magistrat honoré du triomphe, fut aussi enlevée en allant à sa maison de campagne, et obligée de payer

s Appian., De B. Miikr., t. I , p. 590 , c. 354. 2x<^^

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

une grosse rançon. Leur insolence était venue à an tel point, que si un prisonnier s*écriait qu'il était Romain , et disait son nom , ils feignaient d'être étonnés et saisis de crainte; ils se frappaient la caisse, se jetaient à ses genoux , et le priaient de leur pardonner. Cette pantomime supplii^ite faisait d'abord croire au prisonnier qu'ils agissaient de bonne foi. Les uns lui mettaient des souliers , les autres une toge, afin, disaient-ils, qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps joués de lui et avoir joui de son erreur, ils finissaient par mettre une échelle au milieu de la mer, lut ordonnaient de descendre et de s'en retourner chez lui ; s'il refusait de le faire, ils le précipitaient euxmêmes dans les flots, n

La puissance des pirates était vaste , mais dispersée sur toutes les mers. Pompée avait de si grandes forces, qu'après avoir partagé la Méditerranée et distribué ses flottes, il les réduisit en trois mois. La douceur y fit plus que la force. Plusieurs se rendirent à lui avec leurs familles, et le mirent sur la trace des autres. Ceux qui n'espéraient point de pardon livrèrent une bataille navale devant Goracésium en Cilicie. Pompée , maître des forts qu'ils avaient dans le Taurus et dans les Iles, leur donna des terres dans l'Achale et la Cilicie , et en peupla sa ville de Pompeiopolis, bâtie sur les ruines de Soli. Il tenait tant à se concilier ces intrépides marins, qu'il envoya des troupes contre MéleUus qui poursuivait avec cruauté ceux de la Crète, et combattit pour les pirates ^

Parvenu en Asie, il abolit, disent unanimement les historiens, -tout ce qu'avait fait Locullus, c'està-dire qu'il rétablit la tyrannie financière des chevaliers et des publicains. Pour Mithridate, après tant de défaites, il était plus difficile à joindre qu'à vaincre. La première fois que Pompée l'atteignit , il crut le tenir, et le manqua ; la seconde, il l'attaqua pendant la nuit, et les Barbares ne soutinrent pas même le premier cri des Romains '. Repoussé par Tigrane, qui reçut Pompée à genoux, Mithridate s'enfuit vers le Caucase chez les Albaniens et les Ibériens. Pompée pénétra chez ces Barbares , défit, non sans peine, leurs multitudes mal armées. Mais il n'osa, ni entrer dans l'Hyrcanie, ni traverser les plages scythiques du nord de l'Euxin pour pénétrer dans le Bosphore, dont Mithridate était

> Plut., m Pomp,y c. 80. Eypaf$ tm UtJiXXt» xmA^v Tèv tréXtftWf xai f itcfi^c... Ox7aoûcoy* éç vwtwtXBùv sl^ xà rc^ roXi troXtofmw/tévotç mal /ucxofuvoç fitV àv7Ay... — DioD., p. 89. Ceci explique peut-être la supériorité constante de Pompée et de son parti sur la mer. f^Ojf, plus bas les guerres de Pompée, Brutus et Sextus Pompée.

> Id., ibki., c. 54. lliix<7c rc fU)nn Te>/KAy7«f«

toujours maître '. Il aima mieux redescendre au midi, pour y faire une guerre plus facile et plus glorieuse. Sauf quelques combats sans importance, il lui suffit d'une sorte de promenade pour achever, comme dit Plutarque, le pompeux ouvrage de l'empire romain. Il soumit, en passant, la Syrie, dont il fit une province , la Judée, qu'il donna à qui il voulut. La nouvelle de la mort du roi de Pont vint fort à propos pour le dispenser de poursuivre une guerre imprudente dans laquelle il s'était engagé contre les Arabes.

Le grand Mithridate avait, dans sa fuite même, conçu le projet gigantesque d'entraîner les Barbares vers l'Italie. Les Scythes ne demandaient pas mieux que de le suivre. Les Gaulois, pratiqués par lui depuis longtemps, l'attendaient pour passer les Alpes *, Tout vieux qu'il était, et dévoré par un ulcère qui l'obligeait de se cacher, il remuait tout le monde barbare dont il voulait opérer la réunion , tant de siècles avant Attila. L'immensité de ses préparatifs , et l'effroi de la guerre qu'il allait entreprendre , tournèrent ses sujets contre lui. Il avait mis à mort trois fils, trois filles, et s'était réservé pour héritier son fils Pharnace, qui le trahit. Le vieux roi, craignant d'être livré aux Romains, essaya de s'empoisonner; deux de ses fils qui lui restaient voulurent boire avant lui, et moururent bientôt. Mais Mithridate s'était depuis si longtemps prémuni par l'habitude contre les poisons , qu'il n'en trouvait plus d'assez violent. Il fallut que le Gaulois Bitttitus, qui lui éuit attaché, lui prêtât son épée pour mourir. Il n'y eut plus dans l'Orient de roi comme Mithridate. Ce géant, cet homme indestructible aux fatigues comme au poison , cet homme qui parlait toutes les langues savantes et barbares ^ laissa une longue mémoire. Aiijourd'hui, non loin d'Odessa, on montre un siège taillé dans le rocher qui domine la mer, et on l'appelle le trône de Mithridate,

Le triomphe de Pompée* fut le plus splendide qu'on eût vu jusque-là. On y porta les noms des nations soumises : le Pont, l'Arménie, la Cappadoce, la Paphlagonie, la Médie, la Colchide, les Ibériens, les Albaniens, la Syrie, la Cilicie^ la Mésopotamie, la Phénicie, la Judée, l'Arabie, enfin les pirates. On y voyait que les revenus publics avaient été portés, parles conquêtes de Pompée, de cinquante millions

» Id.,tl«W.;C. 38.

< Appian., B, Mithr,, 1. 1, p. 407, c. 546. B« K«i7ew« , ix troXXoit flXùoç inl t^^f ytyo^lait eircvoci iitXBàv U i^v ilaXlait aw ixgivoii ifiBecXàlv»

* On peut juger , dit Appien ( Am*.), de la taille énorme de Mithridate par ses armes qu'il envoya à Delphes et à Némée.

HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

de drachmed à près de quatre-vingt-deux millions ; qu'il avait versé dans le trésor la valeur de vingt mille talents, sans compter une distribution de quinze cents drachmes par chaque soldat. Pompée, qui avait triomphé la première fois de l'Afrique, la seconde de l'Europe (après Sertorius), triomphait cette fois de l'Asie.

Dans ce pompeux étalage des trophées de Pompée, une bonne part eût dû revenir à Lucullus. Le résultat était grand ; mais combien avait-il coûté? César, vainqueur de Pharnace, portait envie à Pompée pour avoir eu des succès si faciles; et Gaton disait que toutes les guerres d'Asie n'étaient que des guerres de femmes ^

Ainsi la médiocrité de tons les nobles de Rome, cette disette de grands généraux dont se plaint si souvent Gicéron, l'ami de Pompée, éleva pour quelque temps cet indigne favori de la fortune à une puissance dont il ne sut comment user, jusqu'à ce qu'elle lui fût arrachée par l'homme qui la méritait.

Page 1