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L'HISTOIRE UNIVERSELLE

Ayec le monde a commencé une guerre qui doit finir avec le monde , et pas avant; celle de l'homme contre la nature, de l'esprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité. L'histoire n'est pas autre chose que le récit de cette interminable lutte.

Dans les dernières années, la fatalité semblait prendre possession de la science comme du monde. Elle s'établissait paisiblement dans la philosophie et dans l*histoire. La liberté a réclamé dans la société; il est temps qu'elle réclame aussi dans la science. Si cette introduction atteignait son but, l'histoire apparaîtrait comme l'éternelle protestation, comme le triomphe progressif de la liberté.

Sans doute la liberté a ses limites; je ne songe pas i les contester : je ne les sens que trop dans l'action absorbante de la nature physique sur l'homme, mieux encore au trouble que ce monde ennemi jette en moi. Eh ! qui n'a pas cent fois, au milieu des menaces et des séductions dont il nous obsède, maudit, nié la liberté?... EUe ie meui pourtani, comme disait Galilée ; en moi, quoi que je fasse , je trouve quelque chose qui ne veut pas céder, qui n'accepte le joug ni de l'homme, ni de la nature, qui ne se soumet qu'à la raison, à la loi, qui ne connaît point de paix entre soi et la fatalité. Dure à jamais le combat ! il constitue la dignité de l'homme et l'harmonie même du monde.

Et il durera, n'en doutons pas, tant que la volonté humaine se roidira contre les influences de race et de climat; tant qu'un Byron pourra sortir de l'indostrielle Angleterre pour vivre en Italie, et mourir en Grèce; tant que les soldats de la France iront, au nom de la liberté du monde, camper indifféremment vers la Yistule ou vers le Tibre ^

Ce qui doit nous encourager dans cette lutte sans

' Ceei était écrit en janvier 1830. Je n*ai pas eu le coorafe de l'eliaeer.

fin, c'est qu'au total la partie nous est favorable. *Des deux adversaires, l'un ne change pas, l'autre change et devient plus fort. La nature reste la même, tandis que chaque jour l'homme prend quelque avantage sur elle. Les Alpes n'ont pas grandi, et nous avons frayé le Simplon. La vague et le vent ne sont pas moins capricieux, mais le vaisseau à vapeur fend la vague sans s'informer du caprice des vents et des mers.

Suivez d'orient en occident, sur la route du soleil et des courants magnétiques du globe, les migrations du genre humain ; observez -le dans ce long voyage de l'Asie à l'Europe, de l'Inde à la France, vous voyez à chaque station diminuer la puissance fatale de la nature, et l'influence de race et de climat devenir moins tyrannique. Au point de départ, dans l'Inde, au berceau des races et des religions, the lùomb of the icorld, l'homme est courbé, prosterné sous la toute- puissance de la nature. C'est un pauvre enfant sur le sein de sa mère , faible et dépendante créature, gâté et battu tour à tour, moins nourri qu'enivré d'un lait trop fort pour lui. Elle le tient languissant et baigné d'un air humide et brûlant, parfumé de puissants aromates. Sa force, sa vie, sa pensée, y succombent. Pour être multiplié à l'excès et comme dédaigneusement prodigué, l'homme n'en est pas plus fort; la puissance de vie et de mort est égale dans ces climats. A Béoarès, la terre donne trois moissons par an. Une pluie d'orage fait d'une lande une prairie. Le roseau du pays, c'est le bambou de soixante pieds de haut; l'arbre, c'est le figuier indien qui, d'une seule racine, donne une forêt. Sous ces végétaux monstrueux vivent des monstres. Le tigre y veille au bord du fleuve, épiant l'hippopotame qu'il atteint d'un bond de dixioises; ou bien un troupeau d'éléphants sauvages vient en fureur à travers la forêt, pliant, rompant les arbres à droite et k gauche. Cependant

INTRODUCTION A L'HISTOIRE UNIVERSELLE

des orages épouvantables déplacent des montagnes, et le choléra-morbus moissonne les hommes par millions.

Ainsi , rencontrant partout des fi^ces disproportionnées , rhomme accablé par la nature n'essaye pas de lutter, il se livre à elle sans condition. Il prend et reprend encore cette coupe enivrante où Siva verse à pleins bords la tnort et la vie ; il y boit à longs traits ; il s'y plonge , il s'y perd ; il y laisse aller son être , et il avoue , avec une volupté sombre et désespérée , que Dieu est tout , que tout est Dieu , qu'il n'est rien lui-même qu'un accident, un phénomène de cette unique substance. Ou bien, dans une patiente et fière immobilité , il conteste l'existence à cette nature ennemie, et se venge par la logique de la réalité qui l'écrase.

Ou bien encore, il fuit vers l'Occident, et commence vers la Perse le long voyage et l'affranchissement progressif de la liberté humaine.

« En Perse , dit le jeune Gyrus dans Xénophon , l'hiver et l'été existent en même temps. » Un air sec et léger dégage la tête des pesantes vapeurs qui l'alourdissaient dans l'Inde. La terre , aride à la surface, cache dans son sein mille sources vives qui semblent appeler l'industrie agricole. Ici , la liberté s'éveille et se déclare par la haine de l'état précédent : les dieux dellnde deviennent des dives, des démons; les sacrées images sont désormais des idoles; plus de statues, plus d'art. Ainsi se présente dès son origine le génie iconoclaste des peuples héroïques. A cette divinité multiple qui, dans la confusion de ses formes infinies , prostituait l'esprit à la matière; à cette sainteté impie d'un monde dieu, succède le dualisme delà lumière pure et intelligente, de la lumière immonde et corporelle. La première doit vaincre, et sa victoire est le but marqué à l'homme et au monde. La religion s'adressant à l'homme intérieur, le sacerdoce n'apparaît que pour montrer son impuissance. Les sectateurs du magisme fêtent annuellement le massacre des mages. Nous ne trouvons plus ici la patience de l'Indien , qui ne sait se venger de son oppresseur qu'en se tuant sous ses yeux.

La Perse esi le commencement de la liberté dans la fatalité, La religion choisit ses dieux dans une nature moins matérielle , mais encore dans la nature : c'est la lumière , le feu , le feu céleste , le soleil. L'Azerbidjan est la terre de feu. La chaleur féconde et homicide des bords de la Caspienne rappelle l'Inde, à laquelle nous croyions avoir échappé. Le sentiment de Finslabilité universelle donne au Persan une indifférence qui enchaîne son activité naturelle. La Perse est la plus grande route du genre humain ; les Tartarcs d'un côté , les Arabes de l'autre, tous les peuples de l'Asie ont logé.

chacun à son tour , dans ce caravansérai. Aussi les hommes de ce pays n'ont guère pris la peine d'élever des constructions solides. Dans la moderne Ispahan, comme dans l'antique Babylone, on bâtit en brique ; les maisons sont de légers kiosques , des pavillons élégants , espèces de lentes dressées pour le passage; on n'habite point celle de son père; chacun s'en bâtit une, qui meurt avec le propriétaire. Ils ne gardent pas même d'aliments pour le lendemain ; ce qui reste le soir, on le donne aux pauvres. Ainsi, à son premier élan, l'activité humaine retombe découragée et expire dans l'indifférence. L'homme cherche l'oubli de soi dans l'ivresse. Ici l'enivrement n'est point , comme dans l'Inde, celui de la nature; l'ivresse est volontaire. Le Persan trouve dans le froid opium les rêves d'une vie fantastique , et , à la longue , le repos de la mort.

La liberté humaine, qui ne meurt pas, poursuit son affranchissement de l'Egypte à la Judée , comme de l'Inde à la Perse. UÉgxpte est le don du Nilf c'est le fleuve qui a apporté de l'Ethiopie, nonseulement les hommes et la civilisation, mais la terre elle-même. Le grand Albuquerque conçut , au seizième siècle , le projet d'anéantir l'Egypte. Il suffisait pour cela de détourner le Nil dans la mer Rouge ; le sable du désert eût bientôt enseveli la contrée. Tous les étés, le fleuve, descendant des monts inconnus , vient donner la subsistance annuelle. L'homme qui assistait à cette merveille précaire , à laquelle tenait sa vie même , était d'avance vaincu par la nature. La génération , la fécondité, la toute-puissante Isis domina sa pensée, et le retint courbé sur son sillon. Cependant, la liberté trouva déjà moyen de se faire jour ; l'Egypte, comme l'Inde, la rattacha au dogme de l'immortalité de l'âme. La personnalité humaine, repoussée de ce monde , s'empara de l'autre. Quelquefois , dans cette vie même , elle se souleva contre la tyrannie des dieux. Les deux fr^es Chéops et Chéphrem, qui défendirent les sacrifices , et furent maudits des prêtres , passent pour les fondateurs des Pyramides, ces tombeaux qui devaient éclipser tous les temples. Ainsi , le plus grand monument de ce monde fatal de l'Egypte est la protestation de l'humanité.

Mais la liberté humaine ne s'est point reposée avant d'avoir atteint dans sa fuite les montagnes de la Judée. Elle a sacrifié les viandes et les oignons de l'Egypte , et quitté sa riche vallée pour les roches du Cédron et les sables de la mer Morte. Elle a maudit le veau d'or égyptien, comme la Perse avait brisé les idoles de l'Inde. Un seul dieu, un seul temple. Les juges, puis les rois, dominent le sacerdoce. Uéli et Samuel veulent faire régner le

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prêtre, et n*y parriennent pas. Les chefs du peuple sont les forts qui TaffraDchissent de Télranger ; un Oédéon et ses trois cents ; un Aod , qui combat des deux mains ; un Samson , qui enlève sur ses épaules les portes des villes ennemies ; un David, qui n'hésite point à manger les pains de proposition. .Et à côté du génie héroïque, le sacerdoce voit la liberté humaine lui susciter un plus formidable ennemi dans Tordre même des choses religieuses. Les voyants, les prophètes s'élèvent du peuple, et communiquent avec Dieu sans passer par le temple. La nature, chez les Perses, prolongeait, non sans combat, son règne dans la religion ; elle est détrônée chez les juifs. La lumière eUe-méme devient ténèbres à Tavénement de l'esprit ; la dualité cède à l'anité. Pour ce petit monde de l'unité et de l'esprit, un point sufiSt dans l'espace, entre les montagnes et les déserts. Il n'est placé dans l'Orient que pour le maudire. Il entend avec une égale horreur retentir par-dessus l'àpre Liban les chants voluptueux d'Astarté, et les rugissements de Moloch. Qu'au Midi vienne la horde errante de l'Arabe, sans demeure et sans loi , Israël reconnaît Ismaêl pour son frère , mais ne lui tend pas la main. Périsse l'étranger ; la ville sainte ne s'ouvrira pas. Il lui suffit de garder dans son tabernacle ce dépôt, sans prix de l'unité, que le monde reviendra lui demander à genoux, quand il aura commencé son œuvre dans l'Occident par la Grèce et par Rome.

Si, dans l'histoire naturelle, les animaux d'ordre supérieur, l'homme, le quadrupède, sont les mieux articulés, les plus capables des mouvements divers que leur activité leur imprime; si, parmi les langues, celles-là l'emportent qui répondent par la variété de leurs inflexions, par la richesse de leurs tours , par la souplesse de leurs formes , aux besoins infinis de l'intelligence, ne jugerons -nous pas aussi qu'en géographie, certaines contrées ont été dessinées sur un plan plus heureux, mieux découpées en golfes et ports , mieux limitées de mers et de montagnes , mieux percées de vallées et de fleuves, mieux ariiculées, si je l'ose dire, c'estràdire plus capables d'accomplir tout ce qu'en voudra tirer la liberté. Notre petite Europe, si vous la comparez à l'informe et massive Asie, combien n'aononce-t^lle pas à l'œil plus d'aptitude au mouvement? Dans les traits même qui leur sont communs, l'Europe a l'avantage. Toutes deux ont trois péninsules au midi, l'épais carré de l'Espagne et de l'Arabie, la longue arête de l'Italie et de l'indostan, avec leur grand fleuve au nord , et leur lie au midi ; enfin, ce tourbillon d'Iles et de presqu'îles qu'on appelle ici la Grèce , là-bas la seconde Inde, Mais la triste Asie regarde l'Océan, l'infini; elle semble attendre du pôle austral un continent qui n'est pas

encore. Les péninsules que l'Europe projette au midi , sont des bras tendus vers l'Afrique ; tandis qu'au nord elle ceint ses reins, comme un athlète vigoureux, de la Scandinavie et de l'Angleterre. Sa tête est à la France , ses pieds plongent dans la féconde barbarie de l'Asie. Remarquez sur ce corps admirable les puissantes nervures qui se prolongent des Alpes aux Pyrénées , aux Grapaks, à l'Hémus; et cette imperceptible merveille de la Grèce dans la variété heurtée de ses monts et de ses torrents , de ses caps et ses golfes , dans la multiplicité de ses courbes et de ses angles , si vivement et si spirituellementaccentués. Regardez-la en face de la ligne immobile et directe de l'uniforme Egypte ; elle s'agite et scintille sur la carte, vrai symbole de la mobilité dans notre mobile Occident.

L'Europe est une terre libre : l'esclave qui la touche est afiranchi ; ce fut le cas pour l'humanité, fugitive de l'Asie. Dans ce monde sévère de l'Occident, la nature ne donne rien d'elle-même; elle impose comme loi nécessaire l'exercice de laliberlé. Il fallut bien se serrer contre l'ennemi , et former celte étroite association qu'on appelle la cité.

Ge petit monde, enfermé de murailles, absorba dans son unité artificielle la famille et l'humanité. Il se constitua en une éternelle guerre contre tout ce qui resta dans la vie naturelle de la tribu orientale. Cette forme sous laquelle les Pélasges avaient continué l'Asie en Europe , fut eflacée par Athènes et par Rome. Dans celte lutte se caraclérisent les trois moments de la Grèce : elle attaque l'Asie dans la guerre de Troie, la repousse à Salamine, la dompte avec Alexandre, Mais elle la dompte bien mieux en elle-même , et dans les murs mêmes de la cité. Elle dompte l'Asie, lorsqu'elle repousse, avec la polygamie , la nature sensuelle qui s'claîl maintenue en Judée même, et déclare la femme compagne de l'homme. Elle dompte l'Asie, lorsque réduisant ses idoles gigantesques aux proportions de l'humanité, elles les rend à la fuis susceptibles de beauté et de perfectionnement. Les dieux se laissent à regret tirer du ténébreux sanctuaire do l'Inde et de l'Égyple , pour vivre au jour et sur la place publique. Ils descendent de leur msgestueux symbolisme et révêtent la pensée vulgaire. Jusquelà ils contenaient l'état dans leur immensité. En Grèce, il leur faut devenir citoyens, quitter l'infini pour adopter un lieu, une patrie, se faire petils pour tenir dans la cité. Ici sont les dieux dorions , là ceux de Tlonie ; ils se classent d'après leurs adorateurs. Mais voyez , en récompense , combien ils profitent dans la société du peuple, comme ils suivent le progrès rapide de l'humanité. La Pallas de l'Iliade est une déesse sanguinaire et farouche, qui se bat avec Mars , et le blesse d'une pierre. Dans

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rOdyssée , elle est la voix même de Tordre et delà sagesse , rédamaot poar l'homme auprès du père des dieux.

Et Toilà ce qui fit la Grèce belle entre les choses belles. Placée au point intermédiaire où le divin est divin encore et déjà humain , où se dégageant de la nature fatale la fleur de la liberté vient à s'épanouir , la Grèce est restée pour le monde le type du moment de la beauté, de la beauté physique, et encore immobile ; l'art grec n'a guère passé la statuaire. Ce moment dans la littérature , c'est Hérodote, Platon et Sophocle; moment court, irréparable, que la sagesse virile du genre humain ne peut regretter, mais qui lui revient toujours en mémoire avec le charme du premier amour.

Ce petit monde porte dans sa beauté même sa condamnation. Il faut que la beauté passe, que la grâce du jeune âge fasse place à la maturité , que l'enfant devienne homme. Quand Aristote a précisé , prosaîsé , codifié la science grecque ; quand Alexandre a dispersé la Grèce de l'Hellespont à rindus , tout est fini. Le fils de Philippe rêvait que le monde était une cité dont sa phalange était la citadelle, La cité grecque est trop étroite pour que le rêve s'accomplisse ; il faut un monde plus large, qui réunisse les caractères de la tribu et de la cité; il faut que les dieux mobiles de la Grèce prennent un caractère plus grave, il faut qu'ils sortent de l'art qui les retient dans la matière, qu'ils s'affranchissent du destin homérique dans lequel pèse encore sur eux la main de l'Asie ; il faut que la femme quitte le gynécée pour élre en effet délivrée de la servitude. Sur les ruines du monde grec, dispersé, dévasté, resle son élément indestructible, son atome , d'après lequel nous le jugerons , comme on classe le cristal brisé par son dernier noyau; ce noyau , c'est l'individu sous la forme du stoïcisme, ramassé en soi, appuyé sur soi, ne demandant rien aux dieux , ne les accusant point , ne daignant pas même les nier.

Le monde de la Grèce était un pur combat; combat contre l'Asie, combat dans la Grèce ellemême , lutte des Ioniens et des Dorions, de Sparte et d'Athènes. La Grèce a deux cités : c'est-à-dire que la cité y est incomplète. La grande Rome enferme dans ses murs les deux cités , les deux races, étrusque et latine , sacerdotale et héroïque , orientale et occidentale, patricienne et plébéienne; la propriété foncière et la propriété mobilière, la stabilité et le progrès , la nature et la liberté.

La famille reparaît ici dans la cité; le foyer domestique des Pélasges est rallumé sur l'autel de Yesla. Le dualisme de la Perse est reproduit ; mais il a passé des dieux aux hommes , de l'abstraction à la réalité , de la métaphysique religieuse au droit

civil. La présence de deux races dans les mêmes murs, l'opposition de leurs intérêts, le besoin d'équilibre, commence cette guerre légale par-devant le juge , dont la forme fait l'objet de la jurisprudence. L'héroïsme guerrier de la Perse et de la Grèce, cette jeune ardeur de combat devient ici plus sage, et consent à n'employer dans la cité d'autre arme que la parole. Dans ce duel verbal, comme dans la guerre des conquêtes , les adversaires sont éternellement le pottesseur et le de^ mandeur. Le premier a pour lui l'autorité , l'ancienneté, la loi écrite; ses pieds posent fortement sur la terre dans laquelle il est enraciné. L'autre, athlète mobile , a pour arme l'interprétation ; le temps est de son parti. Et le juge, emporté par le temps, n'aura d'autre travail que de sauver la lettre immobile, en y introduisant l'esprit toujours nouveau. Ainsi, la liberté ruse avec la fatalité; ainsi le droit va s'humanisant par l'équivoque.

Rome n'est point un monde exclusif. A l'intérieur, la cité s'ouvre peu à peu aux plébéiens ; à l'extérieur , au Latîum , à l'IUlie , à toutes les provinces. De même que la famille romaine se recrute par l'adoption, s'étend et se divise par l'émancipation, la cité adopte des citoyens , puis des villes entières sous le nom de municipes, tandis qu'elle se reproduit à l'infini dans ses colonies ; sur chaque conquête , elle dépose une jeune Rome qui représente sa métropole.

Ainsi , tandis que la cité grecque , colonisant , mais n'adoptant jamais, se dispersait et devait , à la longue, mourir d'épuisement, Rome gagne et perd avec la régularité d'un organisme vivant; elle aspire, si je l'ose dire, les peuples latins, sabins, étrusques, et, devenus Romains, elle les respire au dehors dans ses colonies.

Et elle assimila ainsi tout le monde. La barbarie occidentale, Espagne, Rretagne et Gaule, la civilisation orientale, Grèce, Egypte, Asie, Syrie, tout y passa à son tour. Le monde sémitique résistait : Carthage fut anéantie , la Judée dispersée. Tout le reste fut élevé malgré soi à l'uniformité de langues, de droit, de religion; tous devinrent, bon gré, mal gré , Italiens, Romains, sénateurs , empereurs. Après les Césars, romains et patriciens, les Flaviens ne sont plus qu'Italiens ; les Antonins, Espagnols ou Gaulois ; puis, l'Orient réclamant ses droits contre l'Occident , paraissent les empereurs africains et syriens , Seplime , Caracalla , Héliogabale , Alexandre-Sévère ; enfin les provinciaux du centre , les durs paysans de l'Illyrie , les Aurélien et les Probus , les barbares mêmes , l'Arabe Philippe et leGoth Maximin. Avant que l'empire soit envahi, la pourpre impériale a été déjà conquise par toutes les nations.

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Cette magnifique adoption des peuples fit longtemps croire aox Romains qu'ils avaient accompli l'œuvre de l'humanité. Capiiatt immobile taxum,., res nmumœ» perOuraque re^na. . . Rome se trompa comme Alexandre , elle crut réaliser la cité uniyerselle, éternelle. Et cependant les barbares, les chrétiens, les esclaves, protestaient, chacun à leur manière, que Rome n'était pas la cité du monde , et rompaient diversement cette unité mensongère.

Le monde héroïque de la Grèce et de Rome, laissant les arts de la main aux vaincus , aux esclaves, ne poursuivit pas loin cette victoire de l'homme sur la nature qu'on appelle l'industrie. Les vieilles races industrielles , les Pélasges et d'autres tribus furent asservies , et périrent. Puis , périrent , entre les vainqueurs eux-mêmes, les tribus inférieures, achéennes , ete. Puis , dans les vainqueurs des vainqueurs. Dorions, Ioniens, Romains, les pauvres périrent à leur tour. Celui qui a, aura davantage; celui qui manque, aura toujours moins , si Tindustrie ne jette un pont sur l'abtme qui sépare le pauvre et le riche. L'économie fit préférer le travail des esclaves, c'est-è-dire des choses, à celui des hommes; l'économie fit traiter ces choses comme choses ; si elles périssaient, le maître en rachetait à bon marché , et y gagnait encore. Les Syriens , By thiniens, Thraces , Germains et Gaulois , approvisionnèrent longtemps les terres avides et meurtrières de la Grèce et de l'Italie. Cependant le cancer de l'esclavage gagnait de proche en proche ; et peu à peu , rien ne put le nourrir. Alors la dépopulation commença et prépara la place aux barbares, qui devaient venir bientôt d'eux-mêmes aux marchés de Rome, mais libres , mais armés , pour venger leurs aïeux.

Longtemps avant cette dissolution matérielle et définitive de l'empire , une puissante dissolution morale le travaillait au dedans. La Grèce et l'Orient, que Rome avait cru asservir , l'avaient elle-même envahie et soumise. Dès les guerres de Philippe et d'Antiochus, les dieux élégants d'Athènes s'étaient, sons les noms des vieilles divinités latines , insinués dans les temples de Rome , et avaient occupé les autels des dieux vainqueurs. Le Romain barbare se mit à étudier la Grèce. 11 en adopta la langue , en imita la littérature , relut le Phédon à Utique , mourut à Philippes en citant Euripide , ou s'écria en grec sous le poignard de Brutus. L'expression littéraire de cette Rome hellénisée est le siècle d'Auguste ; son fruit fut Marc-Aurèle, l'idéal de la morale antique.

Derrière la Grèce, s'avançait à cette conquête intellectuelle de Rome, le monde oriental qui s'était fondu avec la Grèce dans Alexandrie. La translation de l'empire dans l'Orient, qui réussit à Constantin, avait été, de bonne heure, tentée par Antoine. Il

voulut faire d'une ville orientole la capitale du monde. Cléopfttre jurait : Par les lois que je dicterai dans le Capitole, Il fallut, pour que l'Orient accomplit cette parole, qu'il eût auparavant conquis l'Occident par la puissance des idées. Alexandrie fut du moins le centrede ce monde ennemi de Rome, le foyer où fermentèrent toutes les croyances, toutes les philosophies de l'Asie et de l'Europe, la Rome du monde intellectuel.

Ces croyances, ces religions n'entrèrent pas sans peine dans Rome. Elle avait repoussé avec horreur dans les bacchanales la première apparition du culte orgiastique de la nature. Et voilà qu'un moment après , les prêtres fardés de Cybèle amènent le lion de la bonne déesse, étonnant le peuple de leurs danses frénétiques, de leurs grossiers prestiges, se tailladant les bras et les jambes , et se faisant un jeu de leurs blessures. Leur dieu, c'est l'équivoque Athis, dont ils fêtent par des rires et des pleurs la mort et la résurrection. Puis arrive le sombre Sérapis, autre dieu de la vie et de la mort. Et cependant sous le Capitole, sous le trône même de Jupiter, le sanguinaire Mithra creuse sa chapelle souterraine, et régénère l'homme avide d'expiation, dans le bain immonde du hideux Uurobole. Enfin un secte sortie des Juifs , et rejetée d'eux, célèbre aussi la mort et la vie ; son Dieu est mort du supplice des esclaves ; Tacite ne sait que dire de l'association nouvelle. Il ne connaît les chrétiens que pour avoir illuminé de leurs corps en flamme les fêtes et les jardins de Néron.

La différence était cependant profonde entre le christianisme et les autres religions orientales de la vie et de la mort.Cellesnâ plongeaient l'homme dans la matière, elles prenaient pour symbole le signe obscène de la vie et de la génération. Le christianisme embrassa l'esprit, embrassa la mort. 11 en adopte le signe funèbre. La vie, la nature, la matière, la fatelité, furent immolées par lui. Le corps et la chair, divinisés jusque-là, furent marqués dans leurs temples mêmes du signe de la consomption qui les travaille. On aperçut avec horreur le ver qui les rongeait sur l'autel. La liberté, affamée de douleur, courut à l'amphithéâtre , et savoura son supplice.

J'ai baisé de bon cœur la croix de bois qui s'élève au milieu du Colysée, vaincu par elle. De quelles étreintes la jeune foi chrétienne dut-elle la serrer, lorsqu'elle apparut dans cette enceinte entre les lions et les léopards! Aujourd'hui encore, quel que soit l'avenir, cette croix, chaque jour plus soli- Uire , n'est-elle pas pourtent l'unique asile de l'âme religieuse ? L'autel a perdu ses honneurs , l'humanité s'en éloigne peu à peu ; mais je vous en prie , oh! dites-le-moi , si vous le savez, s'cst-il élevé un autre autel?

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Dans l'arène da Colysée se rencontrèrent le chrétien et le barbare, représentants de la liberté pour rOrient et pour l'Occident. Nous sommes nés de leur union , et nous , et tout Tavenir.

« Je vois devant moi le gladiateur étendu. Sa » tètesur sa mai n s'affaisse par degrés. Les dernières )» gouttes de son sangs'échappentlenlemeot... Déjà » l'arène tourne autour de lui... il entend encore » les barbares acclamations... Il a entendu, mais » ses yeux, son cceur, étaient bien loin. Il voyait » sa hutte sauvage près du Danube , et ses enfants » qui se jouaient , et leur mère... Lui égorgé pour » le passe-temps de Rome!... Il fautqu*il meure, » et sans vengeance! Levez -vous, hommes du » Nord!... » S'écroulent TEmpire, et le cirque, et cette viUe enivrée de sang !

Alaric assurait qu'une impulsion fatale l'entrâtnait contre Rome. Il la saccagea et mourut. Le premier ban des barbares, Goths, Bourguignons, Hérules , révérèrent la majesté mystérieuse de la ville qu*on ne violait pas impunément. Celui même qui se vantait que Therbe ne poussait jamais où avait passé son cheval, tourna bride, et sortit de l'Italie. Les premiers barbares furent intimidés ou séduits par la cité qu*ils venaient détruire. Ils composèrent avec le génie romain, et maintinrent Tesclavage. A eux n'appartenait pas la restauration du monde.

Ensuite vinrent les Francs S enfants d'Odin, furieux de pillage et de guerre, avides de blessures et de mort , comme les autres de fêtes et de banquets, impatients d'aller boire la bière au Wahalla, dans le crâne de leurs ennemis. Ceux-là marchaient presque nus au combat , se jetaient dans une barque pour tourner l'Océan , du Bosphore à la Batavie. Sous leur domination farouche et impitoyable, l'esclavage domestique ne laissa pas de disparaître ; le servage lui succéda ; le servage fut déjà une délivrance pour rhumanité opprimée.

Ces barbares apportaient une nature vierge à FÉglise. Elle eut prise sur eux. Les Goths et Bourguignons , qui ne voyaient qu'un homme en Jésus, n'avaient reçu du christianisme ni sa poésie, ni sa forte unité. Le Franc adopta Fhomme Dieu, adopta Rome purifiée , et se fit appeler César. Le chaos tourbillonnant de la barbarie, qui, dès Attila, dès Théodoric, voulait se fixer et s'unir, trouva son centre en Charlemagne.

Cette unité , matérielle et mensongère encore , dura une vie d'homme, et, tombant en poudre, laissa sur l'Europe l'aristocratie épi scopale, l'aristocratie féodale, couronnées du pape et de l'empereur.

1 Les idées qui suivent sur le caractère des Francs, ont été légèrement modifiées par Tauteurdans d*aatres

Merveilleux système dans lequel s'organisèrent et se posèrent en face l'un de l'autre l'empire de Dieu et l'empire de l'homme. Laforce matérielle, la chair, l'hérédité, dans l'organisation féodale ; dans l'Église, la parole, l'esprit, l'élection. La force partout, l'esprit au centre, l'esprit dominant la force. Les hommes de fer courbèrent devant le glaive invisible la roideur de leurs armures ; le fils du serf put mettre le pied sur la tète de Frédéric Barberousse. Et nonseulement l'esprildomina la force, mais il l'entraina. Ce monde de la force , subjugué par l'esprit, s'exprima par les croisades, guerre de l'Europe contre l'Asie , guerre de la liberté sainte contre la nature sensuelle et impie. Toutefois, il lui fallut pour but immédiat, un symbole matériel de cette opposition ; ce fut la délivrance du tombeau de Jésus-Christ. Tous, hommes et femmes , jeunes et vieux, partirent sans armes, sans vivres, sans vaisseaux, bien sûrs que Dieu les nourrirait, les défendrait, les transporterait au delà des mers. Et les petits enfants aussi, dit un contemporain, suivaient dans des charriots, .et à chaque ville dont ils apercevaient de loin les murs, ils demandaient dans leur simplicité : N'est-ce pas là Jérusalem?

Ainsi s'accomplit en mille ans ce long miracle du moyen âge, cette merveilleuse légende dont la trace s'efface chaque jour de la terre, et dont on douterait dans quelques siècles, si elle ne s'était fixée etcomme cristallisée pour tous les âges dans les flèches, et les aiguilles, et les roses, et les arceaux sans nombre des cathédrales de Cologne et de Strasbourg, dans les cinq mille statues de marbre qui couronnent celle de Milan. En contemplant cette muette armée d'apdtres et de prophètes, de saints et de docteurs échelonnés de la terre au ciel , qui ne reconnaîtra la cité de Dieu, élevant jusqu'à lui la pensée de l'homme?.. . Chacune de ces aiguilles qui voudraient s'élancer, est une prière, un vœu impuissant arrêté dans son vol par la tyrannie de la matière. La flèche, qui jaillit au ciel d'un hï prodigieux élan, proteste auprès du Très -Haut q«e la volonté du moins n'a pas manqué. Autour rugit le monde fatal du paganisme, grimaçant en mille figures équivoques de bétes hideuses, tandis qu'au pied les guerriers barbares restent pétrifiés dans l'attitude où les a surpris l'enchantement de la parole chrétienne; l'éternité ne leur suffira pas pour en revenir.

Le charme s'est pourtant rompu pour le genre humain. Le dernier motdu christianisme dans l'art, la cathédrale de Cologne est restée inachevée. Ces nefs immenses se sont trouvées trop étroites pour l'envahissement de la foule. Du peuple s'est levé

ouvrages. I) a cru aussi devoir expliquer la théorie de la p. 15 9ur Saian,

INTRODUCTION A L*HiSTOIRE UNIVERSELLE.

d*abord on homme noir, on légiste, contre Tanbe du prêtre, et il a opposé le droit au droit. Le marchand est sorti de son obscure boatiqne pour sonner la cloche des communes et barrer au chevalier sa rue tortueuse. Cet homme enfin ( était-ce un homme?) , qui vivait sur la glèbe à quatre pattes, s*est redressé avec un rire terrible , et , sous leurs vaines armures, a frappé d'un boulet niveleur le noble seigneur et son magnifique coursier.

La liberté a vaincu, la justice a vaincu. Le monde de la fatalité s^est écroulé. Le pouvoir spirituel lui* même avait abjuré son titre en invoquant le secours de la force matérielle. Le triomphe progressif du «totale vieil œuvre de raffranchissement de Fhomme, commencé avec la profanation de Tarbre de la science, s*est continué. Le principe héroïque du monde, la liberté, longtemps maudite et confondue avec la fatalité sous le nom de Satan, a paru sous son vrai nom. L'homme a rompu peu à peu avec le monde naturel de l'Asie, et s'est fait, par l'industrie, par l'examen, un monde qui relève dé la liberté. 11 s'est éloigné du dieu nature de la fatalité, divinité exclusive et marâtre qui choisissait entre ses enfants, pour arriver au dieu pur, au dieu de l'âme, qui ne distingue point l'homme de l'homme, et leur ouvre à tous, dans la société , dans la religion, l'égalité de l'amour et du sein paternel.

Comment s'est accompli dans l'Europe le travail del'affranchissement du genre humain ? Dans quelle proportion y ont contribué chacune de ces personnes politiques qu'on appelle des États, la France etntalie, l'Angleterre et l'Allemagne?

Le monde , depuis les Grecs et les Romains , a perdu cette unité visible qui donne un caractère si simple et si dramatique à l'histoire de l'antiquité. L'Europe moderne est un organisme très-complexe, dont l'unité , dont l'âme et la vie , n'est pas dans telle ou telle partie prépondérante , mab dans leur rapport et leur agencement mutuel , dans leur profond engrènement, dans leur intime harmonie. Nous ne pouvons dire ce qu'a fait la France , ce qu'elle est et sera, sans interroger sur ces questions l'ensemble du monde européen. Elle ne s'explique que par ce qui l'entoure. Sa personnalité est saisissable pour celui-là seul qui connaît les autres États qui la caractérisent par leur opposition.

Le monde de la civilisation est gardé à ses deux portes , vers l'Afrique et l'Asie , par les Espagnols et les Slaves, voués à une éternelle croisade, chrétiens barbares opposés à la barbarie musulmane. Ce monde a pour ses deux pôles, au sud et au nord,

ritalie et la Scandinavie. Sur ces points extrêmes pèse lourdement la fatalité de race et de climat.

Au centre s'étend l'indécise Allemagne. Comme l'Oder , comme le Wahal , ces fleuves vagues qui la limitent si mal à l'orient et à l'occident, l'Allemagne aussi a cent fois changé ses rivages , et vers la Pologne et vers la France. Qu'on suive, si l'on peut, dans la Prusse et la Silésie, dans la Suisse, la Lorraine et les Pays-Bas, les capricieuses sinuosités que décrit la langue germanique. Quant au peuple, nous le retrouvons partout. L'Allemagne a donné ses Suèves à la Suisse et à la Suède , à l'Espagne ses Goths , ses Lombards â la Lombardie, ses Anglo-Saxons à l'Angleterre, ses Francs à la France. Elle a nommé et renouvelé toutes les populations de l'Europe. Langue et peuple , l'élément fécond a partout coulé, pénétré.

Aujourd'hui même que le temps des grandes migrations est passé, l'Allemand sort volontiers de son pays ; il y reçoit volontiers Tétranger. C'est le plus hospitaUer des hommes. Entrez sous ce toit pointu , dans cette laide maison de bois bariolée ; asseyez-vous hardiment près du feu, ne craignez rien , vous obligez votre hôte. Telle est la partialité des Allemands pour l'étranger. L'Autrichien, le Souabe, si maltraités par nos soldats, pleuraient souvent au départ des Français. Dans telle cabane enfumée, vous trouverez tous les journaux de la France. L'Allemand sympathise avec le monde ; il aime, il adopte les modes, les idées des autres peuples, sauf à en médire.

Le caractère de cette race, qui devait se mêler à tant d'autres, c'est la facile abnégation de soi. Le vassal se donne au seigneur ; l'étudiant , l'artisan , à leurs corporations. Dans ces associations, le but intéressé est en seconde ligne ; l'essentiel , ce sont les réunions amicales, les services mutuels, et ces rites , ces symboles , ces initiations qui constituent pour les associés une religion de leur choix. La table commune est un autel où l'Allemand immole régoiîsme;rhommey livre son cœurà l'homme, sa dignité et sa raison à la sensualité. Risibles et louchants mystères de la vieille Allemagne , baptême de la bière , symbolisme s%cré des forgerons et des maçons , graves initiations des tonneliers , des charpentiers ; il reste bien peu de tout cela , mais, dans ce qui subsiste, on retrouve cet esprit sympathique et désintéressé.

Rien d'élonnant si c'est en Allemagne que nous voyons pour la première fois l'homme se faire ïhomme d'un autre, mettre ses mains dans les siennes et jurer de mourir pour lui. Ce dévouement sans intérêt, sans condition, dont se rient les peuples du Midi , a pourtant fait la grandeur de la race germanique. C'est par là que les vieilles

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bandes des conquérants de l'Empire , groupées chacune autour d'un chef, ont fondé les monarchies modernes. Ils lui donnaient leur vie, à ce chef de leur choix; ils lui donnaient leur gloire même. Dans les vieux chants germaniques tous les exploits de la nation sont rapportés à quelques héros. Le chef concentre en soi l'honneur du peuple, dont il devient le type colossal. La force , la beauté , la grandeur, tous les nobles faits d'armes s'accumulent en Siegfrid , en Dietrich , en Frédéric Barberousse , en Rodolphe de Hapsbourg. Leurs fidèles compagnons ne se sont rien réservé.

Au-dessus du seigneur , au-dessus des comtes et des ducs, et des électeurs, et de l'Empereur, au sommet de toute hiérarchie, l'Allemagne a placé la femme (Frau), Felleda, dit Tacite, fut adorée otvante.Vn vieux minnesinger place la femme sur «n tr&ne avec douae étoileê pour couronne, et la tète de l'homme pour marchepied. Si la poésie est une affaire de cœur , c'est ici. Les minnelieder sont pleins de larmes enfantines, de cette douleur abandonnée qui se trouble elle-même , et ne peut plus s'exprimer. Vous ne rencontrerez là ni jongleurs, ni gai êavoir, pas davantage la frivole dialectique des cours d'amour. L'objet de ces chants , c'est la femme idéale , c'est la Vierge , qui leur fait oublier Dieu et les saints. C'est encore la verdure et les fleurs ; ils ne tarissent pas sur ce dernier sijyet. Cette poésie puérile et profonde tout ensemble se laisse aller à l'attraction magnétique de la nature, qu'elle finira par diviniser. Mélange admirable de force et d'enfance , le génie allemand m'apparalt dans ce Parceval d'Eschenbach , ce puissant chevalier que les soins d'une mère timide ont retenu dans l'innocence et la touchante imbécillité du jeune âge. Il échappe et se rend à la ville des miracles à travers les forêts et les déserts. Mais un oiseau blessé laisse tomber sur la neige trois gouttes de sang; le héros revoit dans ces couleurs la blancheur et l'incarnat de sa bien -aimée. 11 s'arrête, il rêve immobile. II contemple dans la réalité présente l'idéal qui remplit sa pensée. Malheur à qui veut finir le songe; il renverse sans bouger de place les chevaliers qui viennent tour à tour pour l'en arracher.

Ainsi éclate d'abord dans le dévouement féodal , dans l'amour et la poésie, l'abnégation et le profond désintéressement du génie allemand. Trompé par le fini , il s'adresse à l'infini ; s'il s'est immolé à son seigneur , à sa dame , que refusera-t-il à son Dieu ? Rien , pas même sa moralité , sa liberté. 11 jettera tout dans cet abtme , il confondra l'homme dans l'univers , l'univers en Dieu. Préparé par le mysticisme protestant, il adoptera sans peine le panthéisme de Schelling, et l'adultère de la matière et de l'esprit sera de nouveau consommé. Où som-

mes-nous, grand Dieu? nous voilà replongés dans rinde; aurions-nous fait en vain ce long voyage? A ce terme se manifeste, avec ses conséquences immorales , la sympathie universelle , ou l'universelle indifférence du génie germanique. Viennent toute religion, toute philosophie , toute histoire, l'auteur du Faust, le Faust contemporain les réfléchira, les absorbera dans l'océan de sa poésie.

Oui , l'Allemagne, c'est l'Inde en Europe, vaste, vague, flottante et féconde, comme son Dieu, le Protée du panthéisme. Tant qu'eUe n'a pas été serrée et encadrée par les fortes barrières des monarchies qui l'environnent, la tribu indo- germanique a débordé, découlé par l'Europe, et l'a changée en se changeant. Livrée alors à sa mobilité naturelle, elle ne connaissait ni murs, ni ville. <c Chaque famille, dit Tacite , s'arrête où la retient son caprice, un bois, un pré, une fontaine.)» Mais, à mesure que, derrière, s'accumulaient les flots d'une autre Barbarie , Slaves, Avares et Hongrois, tandis qu'à Toccident la France se fermait , il fallut se serrer pour ne pas perdre terre, il fallut bâtir des forts, inventer les villes. Il fallut se donner à des ducs, à des comtes, se grouper en cercles, en provinces. Jetée au centre de l'Europe pour champ de bataille à toutes les guerres, l'Allemagne s'attacha, bon gré, mal gré, à l'organisation féodale, et resta barbare pour ne pas périr. C'est ce qui explique ce merveilleux spectacle d'une race toujours jeune et vierge, qu'on aperçoit engagée comme par enchantement dans une civilisation transparente, comme un liquide vivement saisi reste fluide au centre du cristal imparfait. De là , ces bizarres contrastes , qui font de l'Allemagne un pays monstrueusement diversifié. Des Etats de vingt millions d'hommes, d'autres de vingt mille. Le morcellement infini , le droit infiniment varié des seigneuries féodales ; et à côté une grande monarchie disciplinée comme un régiment. Des villes d'hier, toutes blanches, nivelées , alignées , tirées à angles droits , ennuyeuses et maussades petites Londres. D'autres, comme la bonne Nuremberg, où les maisons , grotesquement peintes , prêchent toujours aux passants les paroles du saint Évangile ; ou bien , pour unir tous les contrastes, de savantes bibliothèques au milieu des forêts, et les cerfs venant boire sous le balcon des électeurs. Ces oppositions extérieures ne font qu'exprimer celles des mœurs. L'esclavage de la glèbe, les communes du moyen âge , tout se trouve dans ce curieux musée, où chaque pas dans l'espace vous fait voyager dans le temps. Dans plusieurs provinces , la femme y est servante, comme elle l'était du guerrier barbare, ce qui ne l'empêche pas d'être déifiée par le génie idéal de la chevalerie.

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De toutes ces contradictions , la plus forte est celle qui maintient, sous le joug du moyen âge, un peuple curieux d'innoTations et enthousiaste de l'étranger. Avec si peu de ténacité, une telle perpétuité dHisages et de mœurs! Certes, ce qui manque à TAllemagne, ce n'est point la volonté du changement, de l'indépendance. Que de fois elle s'est soukyée , mais c'était pour retomber bientôt. Le vieux génie saxon , étemelle opposition politique de l'Allemagne, la fierté farouche des tribus Scandinaves, tout le Nord proteste contre la tendance panthéistique des provinces méridionales ; il reftise de perdre sa personnalité en un homme , en Dieu ou dans la nature. Cette prétention du Nord se déploie avec une magnifique ostentation. En Islande, les dieux mourront comme nous. L'homme les a précédés ; l'univers s'est taillé des membres d'un géant. ^^»cr0£i-lH?disait Saint-Olaf à un de ses guerriers. Je croiêàmûi, répondit-il. D'où vient donc que ce génie superbe retombe toujours si vite, en religion au mysticisme, au despotisme en politique. La Suède, le champion de la liberté protestante sous Gustave-Adolj^e, s'est soumise aux Roses- Croix. Qui parla plus haut que Luther contre la tyrannie de Rome ? mais ce ftit pour anéantir la doctrine du Ubre arbitre. Du vivant de Luther, à sa table même, commença le mysticisme qui devait triompher en Bœhme. Kant mit sur son étendard les mots : Critique et liberté; l'Allemagne entendit être enfin libre et forte, et pour mieux s'assurer de soi, elle se serra dans les entraves d'un effrayant formalisme ; mais cette nature glissante échappait toujours , par l'art et par le sentiment, par G<ethe et par Jacobi. Alors vint Fichte, inflexible stoïcien, ardent patriote. Il prit pour affranchir l'homme le seul moyen qui restait : il supprima le monde , comme il eût voulu délivrer l'Allemagne en supprimante France. Vaines espérances des hommes! La philosophie de Fichte , les chants de Kœrner, et 1814, aboutirent au sommeil , sommeil inquiet, sans doute. L'Allemagne se laissa endormir au panthéisme de Schelling, et si le Nord en sortit par Hegel, ce fut pour rioler l'asile sacré de la liberté humaine , pour pétrifier l'histoire. Le monde social devint un dieu entre leurs mains , mais un dieu immoMle, insensible, tout propre à consoler, à prolonger la léthargie nationale.

Non, la grande, la savante, la puissante Allemagne n'a pas le droit de mépriser la pauvre Italie qu'elle écrase. Au moins , cdie-ci peut alléguer la langueur du cKmat, les forces disproportionnées des conquérants, la longue désorganisation. Donnez-lui le temps à cette ancienne maltresse du monde , à cette vieille rivale de la Germanie. Ce qui a fait l'humiliation de l'Italie comme peuple, ce

qui l'a soumiseà la molieetdisciplii)able Allemagne, c'est précisément l'indomptable personnalité , l'originalité indisciplinablequi, ches elle, isole les individus.

Cet instinct d'abnégation que nous avons trouvé en Allemagne, est étranger à l'Itafie. En cela, comme en tout, l'opposition des deux peuples est tranchée. L'Italien n'a garde de s'abdiquer luimême, et de se perdre avec Dieu et le monde dans un même idéalisme. Il fait descendre Dieu à lui , il le matérialise, le forme à son plaisir, y cherche un objet d'art. Il fait de la religion, et souvent de bonne foi, un objet de gouvernement. Elle lui apparaît dans tous les siècles sous un point de vue d'utilité pratique. La dirination des étrusques était un art de surprendre aux dieux la connaissance des intérêts de la terre , une partie de la politique et de la jurisprudence. Les prières et les formules augurales sont de véritables contrats avec les dieux. L'augure cherche les termes les plas précis, ne promet rien de trop , ne s'engage pas , prend ses précautions contre l'autre partie. Il ne craint pas de fatiguer les dieux d'interrogations et de stipidations nouvelles. Pour trouver les plus beaux raisins, pour rattraper un oiseau perdu , on prenait le lUuuê, et l'on traçait les lignes sacrées.

Le droit canonique , comme le droit augurai , s'appliquait au gouvernement de ce monde. On sait avec quel art l'église de Rome atteignit et régla toutes les actions des hommes , comme matière du péché. La théologie fut enfermée, bon gré, mal gré , dans la jurisprudence ; les papes furent des légistes. Nous savons ici les choses de Dieu, leur écrivait un roi de France , mieux que vous autres gens de loi.

Lltalie est le seul peuple qui ait eu une architecture civile, aux. époques diverses où les autres nations ne connaissaient que l'architecture religieuse. Le mot panUfis signifie constructeur de ponts. Les monuments étrusques, différents en cela de ceux de l'Orient, ont tous un but d'utilité pratique. Ce sont des mursderilleSjdes aqueducs, des tombeaux ; on parie moins de leurs temprtes. L'Italie du moyen âge bâtit beaucoup d'églises, mais c'étaient les lieux où se tenaient les assemblées politiques. Tandis que l'Allemagne , l'Angleterre et la France, n'élevaient que des édifices religieux, l'Italie faisait des routes, des canaux. Aussi l'Allemagne devança lltalie dans la construction de ses prodigieuses cathédrales. Jean Galeas Sforza fut obligé de demander des architectes à Strasbourg, pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan.

Si l'individualité italienne ne se donne pas i Dieu sans condition , combien moins à l'homme ! Vous

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trouverez dans Tltalie du moyen âge , plus d'une image de la féodalilé , les lourdes armures , les puissants coursiers, les forts châteaux, jamais ce qui constitue la féodalité elle-même, la foi de l'homme en l'homme. L'héroïsme italien est de nature plus haute. Que lui importe un homme périssable , une chair mortelle, et ce cœur qui bientôt ne battra plus ; il sait mourir , quoiqu'il n'aille pas chercher la mort , mais mourir pour une idée. Je sais dans telle forteresse tel homme qui , au milieu des plus rudes épreuves, gardera jusqu'à la mort le secret de la liberté. Tout autre dévouement est simplicité, enfance aux yeux des compatriotes de Machiavel. La recherche aventureuse des périls inutiles , la déification de la femme, la religion de la fidélité, la rêverie enthousiaste du monde féodal , tout cela excite en eux un rire inextinguible. Leur poème chevaleresque est la satire delà chevalerie, VOrïando furioso. Point d'association industrielle ni militaire, si ce n'est pour un but précis , pour un intérêt , pour une idée.

Le génie italien est un génie passionné, mais sévère , étranger aux vagues sympathies. Ce n'est point le monde naturel de la famille , de la tribu , c'est le monde artificiel de la cité. Circonscrit par la nature dans les vallées de l'Apennin , isolé par des fleuves peu navigables , il s'enferme encore dans des murs. 11 y règne loin de la nature dans des palais de marbre, où il vit d'harmonie, de rhythme et de nombre; s'il en sort, c'est pour se bâtir dans ses vt7/a des jardins de pierre. Et d'abord, il se caractérise par l'harmonie de la vie civile, par la législation , par la jurisprudence. Après tant d'invasions barbares , l'indestructible droit romain reparait à Bologne et par toute l'Italie. Les subtilités de Tribonien sont subtilisées par Accurse et Barthole. À côté des juristes , reviennent les mathématiciens. Cardan et Tartaglia continueilt Architas et Pythagore. Leur géométrie abstraite est reçue dans la géométrie concrète de l'architecture , l'art de la cité matérielle , comme la législation est l'art de la cité morale. A Rome, à Florence, la figure humaine, dans les tableaux, reproduit la sévérité, quelquefois la sécheresse architecturale. Ce n'est guère qu'au nord , dans le coloris vénitien , dans la grâce lombarde , que la peinture consent à humaniser l'homme. Pour la nature, elle osera rarement se montrer dans les tableaux. Peu de paysages , peu de poésie descriptive en Italie.

La poésie s'y inspire du génie de la cité. Sans doute dans ce pays tout homme chante ; le climat y délie toute langue. Mais le vrai poète italien, c'est l'architecte de la cité invisible, dont les cercles symboliques sont la scène de la Divina Cotnmedia. Dante est l'expression complète de l'idée italienne

du rhythme , du nombre ; il a mesuré , dessiné , chanté son enfer. C'est encore sous la forme harmonique de la cité , que l'histoire de l'humanité apparut au fondateur de la philosophie de l'histoire, le Dante de l'âge prosaïque de l'Italie , Giambatista Vico. Dans la dualité du corso et du ricorso, dans la triplicité des âges , dans la beauté géométrique de sa forme , la Scienza nuova me représente le génie rhythmique de l'Élrurie et delà Grèce pythagoricienne.

Lors même qu'il sort de la cité, l'Italien en transporte , en imprime partout l'image. On sait avec quel soin sévère la religion étrusque et la politique romaine mesuraient et orientaient les champs. Partout Vagritnensor et l'augure venaient, derrière les légions conquérantes , calquer la colonie nouvelle sur la forme sacrée de la métropole. Tandis que , chez les nations germaniques , l'homme s'attache à son champ , s'y enracine , et aime à tirer son nom de sa terre ; l'Italien lui donne le sien ; il n'y voit qu'un rapport de plus avec la cité , qu'une matière d'intérêt civil. Le juriste, le stratégiste, viendront reconnaître la terre pour en régler ou déplacer les limites, pour transférer ou maintenir la propriété selon les moyens divers de leur art.

La mère de la tactique comme de la jurisprudence , c'est l'Italie. La guerre est devenue une science entre les mains des condoUieri italiens , les Alberic , les Sforza , les Malatesta de la Romagne , les Braccio , les Baglioni , les Piccinino de l'Ombrie. L'Italie fournit le Levant d'ingénieurs. Les fondateurs de l'architecture militaire sont des Italiens. Le premier capitaine de l'antiquité , César, appartient à l'Italie; le premier des temps modernes, fut un homme de race italienne, adopté par la France. Quand nous ignorerions l'origine de Napoléon , le caractère à la fois poétique et pratique de son génie, la beauté sévère de son profil, ne feraient-ils pas reconnaître le compatriote de Machiavel et de Dante?

Il est temps d'en finir avec ces ridicules déclamations sur la mollesse du caractère italien. Voulezvous juger la valeur italienne par la populace de Naples? Jugez donc la France par les canuts de Lyon. Laissons les gentlemen anglais et les poètes allemands aller chercher à la table des Italiens de Rome et de Milan , des inspirations de mépris sublime et de colère généreuse. N'ont-ils pas aussi insulté la Grèce au tombeau , la veille de sa résurrection? Uommes légers et cruels, qui confondez sous le même opprobre les lazzaroni et les romagnols , les héros et les lâches , avez - vous donc publié l'armée italienne de Bonaparte, et tant de faits d'armes des Piémontais? Et naguère encore, ceux que vous accusiez de ne pas savoir tirer l'épcc

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pour leur pays, n*onl*ils pas su mourir pour vous *?

L'Italie a chaogé , dit-on , et Ton croit avec un mot avoir expliqué et justifié ses malheurs. Et moi, je soutiens qu'aucun peuple n'est resté plus sem* blable à lui-même. J'ai déjà marqué, dans ce qui précède, la perpétuité du génie italien, des temps anciens aux temps modernes. Il me serait trop facile de la suivre dans une foule de détails moins importants.

Le costume est presque le même, au moins dans le peuple. Je vois partout le veneius cucuilus, l'aiguille d'acier dans les cheveux des femmes, les colliers, les anneaux, comme à Pompéi ; jusqu'aux sandales et au pileuM, que vous retrouverez vers Fondi.

La nourriture estanalogue. Dans les villes, mêmes rues étroites. Les Thermopoles sous le nom de cafés. Le prandium à midi, et la sieste et la promenade du soir. En tout temps, même foule autour de l'improvisateur, qu'il s'appelle Stace, Dante, ou Sgricci. On rencontre dans les filosofl de Naples, les /tiferff/i en plein vent, les Ennianistesde l'antiquité. Seulement l'Arioste et le Tasse ont pris la place d'Eonius.

Dans les campagnes , même système de culture. La charrue est celle même que décrit Virgile. En Toscane, les bestiaux sont comme autrefois renfermés et nourris de feuillage, de peur qu'ils ne blessent les vignes et les oliviers. Ailleurs, ils poursuivent leur éternel voyage des montagnes aux plaines de Rome et de la Fouille, et de la plaine à la montagne.

Chaque province est restée fidèle à son génie. Naples est toujours grecque , quoi qu'aient fait les barbares. Le type sauvage des Brutiens s'est manifestement conservé à San» Giovanni in flore. Les Napolitains sont toujours bruyants et grands parleurs. Naples est une ville d'avocats. Dès l'antiquité il y avait à Naples des combats de musique. Le génie philosophique de la grande Grèce n'a-t-il pas revécu dans Telesio , dans Campanella et dans l'infortuné Bruno?

Au midi, l'idéalisme, la spéculation et les Grecs ; an nord , le sensualisme , l'action et les Celtes. Les charpentiers, les menuisiers, les colporteurs, les maçons, viennentdeNovarre, deComo, deBergame.

' Parmi les étrangers qui ont combattu pour la liberté de la France dans les journées de juillet 1830, on comptait un assez j^rand nombre d^Italiens ; on nous en signale seulement quelques-uns : u M. Gianuone ( Tauteor de V Exilé) 8*e8t toujours montré aux endroits les plus dangereux ; M. Bonnizzi a été blessé au bras gauche; M. Libri a eommencé la première journée avec

Bergame, patrie d'Arlequin, est celle aussi du vieux comique Cecilius Statius.

Même perpétuité dans les contrées du centre , dans Rome et dans l'Élrurie. Le caractère cyclopéen n'est pas plus frappant dans les murs de Volterra que dans les édifices de Florence, dans les masses du palais Pitti. La roideur de l'art étrusque reparaît dans Giotto et jusque dans Michel- Ange; Mais je compte mieux montrer ailleurs l'identité de TÉtrurie dans tous les âges.

Lorsque le barbare Sylla eut dévasté l'Étrurie, il choisit une place dans la vallée del'Arno, y fonda une ville, et la nomma d'après le nom mystérieux de Rome. Ce nom connu des seuls patriciens , et qu'il était défendu de prononcer, était Flora» Il appela la ville nouvelle Florentia. Florence a répondu à Faugure. Le poème des antiquités de l'Italie primitive, l'Enéide, venait de la colonie étrusque de Mantoue , et c'est à un Toscan , à un Florentin qu'est dû le poëme des antiquités du moyen âge , la Divine Comédie. L'Italie est le pays des traditions et de la perpétuité historique. Quetia provincia, dit Machiavel, avec sa force et sa gravité ordinaire, pare naia a rieusciiare le cose morte.

Au centre de la péninsule, le peuple n'a pas changé davantage. Ceux-ci n'ontjamais été propres ni à l'art ni à la science. La plupart des écrivains illustres de Rome, Catulle, Virgile, Horace, Ovide, Lucain et Juvénal, Cicéron, Tite-Live, Sénèque et les Pline, une foule d'autres moins illustres, lui sont venus d'autres contrées. De même au moyen âge. Son théologien, son artiste, sont deux étrangers, saint Thomas d'Aquin, Raphaël d'Urbin. A Rome toutefois vous trouverez la satire amère et mordante , le rire tragique. Lucile et Juvénal étaient Romains de naissance ; Salvator Rosa et Monti l'ont été d'adoption.

La véritable vocation du Romain, c'était l'action politique. Ne pouvant plus agir, il rêve. Contemplez cette race monumentale dans les rues et sur les places publiques, vous serez frappé de sa fierté. Ce sont les bas-reliefs de la colonne Trajane, qui sont descendus et qui marchent. Pour rien au monde, le Romain ne fera œuvre servile. U faut qu'il vienne des hommes des Abbruzzes pour recueillir les moissons ou réparer les routes, des Bergamasques, pour porter les fardeaux. Sa femme ne daignera recoudre

unb&ton; dans la seconde, il a conquis un fusil sur un soldat; et dans la troisième, il a complété son équipement en désarmant un officier supérieur \ M. Libri n*a pas quitté le premier rang de nos braves pendant soixante heures.» ( AVy. le journal le Temps y numéros du 50 juillet au 1er août. f^oy. aussi la Revue française , novembre 1829.)

âO

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les trous de son manteau; il faut un juif pour le raccommoder. La seule exportation de Rome, c'est la terre même, les haillons et les antiquités.

Comme au temps où Juyénal nous montre le préteur et le tribun recueillant la sporiula de porte en porte, le Romain d'aiigourd'hui mendie noblement. Sa nourriture est toujours le porc. Les charcutiers et les bouchers sont presque les seules boutiques à Rome. Toujours sensuel et cruel, il se contente de combats de taureaux, faute de gladiateurs. Accusez-le de férocité si yous voulez ; mais de faiblesse, non : son couteau répondrait. Son couteau ne le quitte pas. Le coup de couteau est un geste naturel et fréquent à Rome. Il faut voir aussi avec * quelle joie furieuse il place le feu sous la peau du cheval de course. Son cri de carnaval est un cri de sang et de nivellement : Mort au seigneur abhé! mùrt à la belle princesse! Il ne criait pas plus fort : Les chrétiens aux lions ! Et il faut dire aussi qu'il y a dans l'air de cette ville quelque chose d'orageux, d'immoral et de (Génétique. Au milieu des plus étourdissants contrastes, parmi les monuments de tous les âges, égyptiens, étrusques, grecs, romains, au rendez-vous de toutes les races du monde, vous entendez toutes les langues excepté l'italienne; plus d'étrangers que de Romains, et des rois dans lafoule, La tête tourne, le vertige gagne; je ne m'étonne pas que tant d'empereurs, qui voyaient tout cela tourbillonner à leurs pieds, soient devenus fous.

Une ressemblance plus triste encore entre les temps anciens et les temps modernes, c'est la solitude des environs de Rome et en général des campagnes d'Italie. Quel que fût le génie agricole des anciens Latins, on voit que, dès le temps de la république , une partie de la contrée était laissée en prairies {prata Mucia, Quintia, etc.). Caton recommande le pâturage comme le meilleur emploi de la terre. Ce conseil fut suivi. Il dispensait les propriétaires de résider sur leurs terres, de faire travailler les pauvres; il leur suffisait de quelques esclaves. Il en advint à l'Italie comme à l'Angleterre au temps d'Henri YIII , où l'on disait que les num^ tans mmient mangé les hofnmes, La désolation s'étendit. César fut déjà chargé de dessécher les Marais -Pontins. Strabon, Pline et Tacite se plaignent de la mala aria. Et Lucain put dire sans exagération : Urbs nos una capit.

Ce mot est la condamnation de l'Italie. Le désert de Rome , aussi isolée sur la terre que Venise au milieu des eaux, est le triste symbole des maux qu'a faits cette vie urbaine (urbanitas), dans laquelle s'est toiyours complu le génie italien. L'Italie a vu deux fois se reproduire dans les villes étrusques de l'antiquité, dans les villes guelfes du moyen âge, le premier développement de l'industrie, et la do-

mination des cités sur les campagnes. Deux fois aussi , contre l'industrie productrice , s'est élevée l'industrie destructrice, la guerre, qui a dévoré les campagnes, épuisé les villes ; la guerre comme métier et calcul; la guerre vivant d'elle-même, Rome dans l'antiquité , au moyen âge les condottieri.

La pauvre Italie a peu changé, et c'est là sa ruine. Elle a subi constamment la double fatalité de son climat et du système étroit de société dans laquelle elle est concentrée. Ce système a desséché et amaigri le cœur de l'Italie ( Italum robur); je veux dire Rome et l'ancien Samnium. Dès le temps d'Honorius , la Campanie heureuse avait elle-même été abandonnée sans culture. Les Germains , ennemis des cités , semblaient devoir rendre l'importance aux campagnes qu'ils se partageaient. Il n'en fut pas ainsi. Les hommes du Nord fondirent comme neige sur cette terre ardente. Les cités italiennes absorbèrent les Goths en moins d'un siècle. Les Lombards, la race la plus énergique de l'Allemagne, n'y tinrent pas deux cents ans. A en juger par la physionomie du peuple et par la langue, l'influence des invasions germaniques fut tout extérieure. Les barbares ont cru souvent avoir soumis l'Italie; mais ils ont introduit peu de mots tudesques dans cet idiome indomptable. En vain le parti allemand ou gibelin, s'organisant sous la forme féodale, dressa ses châteaux sur les montagnes , et arma les campagnes contre les cités. Les châteaux furentdétruits, les campagnes absorbées par les villes , les villes isolées par la dépopulation des campagnes, nivelées par le radicalisme de l'Église romaine, du parti guelfe, et des tyrans ; elles perdirent avec l'aristocratie gibeline tout esprit militaire , et la contrée se trouva livrée aux étrangers. Depuis ce temps , la tête de l'Italie, qui dans l'antiquité était au midi, dans la grande Grèce, a passé au nord, et se trouve aujourd'hui dans la Romagne , le Milanais et le Piémont , parties celtiques de l'Italie. C'est dire assez que l'Italie a peu d'espoir d'originalité, et que longtemps du moins elle regardera la France.

Ainsi dans l'Europe même , que semblait s'être réservée la liberté , la fatalité nous poursuit. Nous l'avons trouvée dans le monde de la tribu et dans celui de la cité , dans l'Allemagne et dans ritalie« lA comme ici , la liberté morale est prévenue , opprimée par les influences locales de races et de climats. L'homme y porte également dans son aspect le signe de la fatalité. La contrée se réfléchit en lui ; vous diriez un miroir. L'Allemagne est toute dans la figure de l'Allemand ; l'œil bleu-pâle comme un ciel douteux , le poil blond ou fauve comme la biche de l'OdeuTirald. Les années même ne suffisent pas toujours pour caractériser ses formes. Vous

INTRODUCTION Â I/HISTOIRE UNIVERSELLE

SI

retroayes souYCDt dans la forte jeunesse, jusque dans l'âge mur , la molle et incertaine beauté de Tenfiince. Ainsi l'homme se confond avec la nature qui l'environne. — Lltalien semble mieux s'en détacher. Son oeil profond et sa viye pantomime promettent une personnalité forte; mais cet œil ardent flotte et rêve. Le regard est souvent mobile à faire peur ; ces cheyeuz noirs comme les vins du Midi, ce teint profondément bruni, accusent le fils de la yigne et du soleil, et le replongent dans la fatalité dont il avait paru affranchi.

Ces puissantes influences locales, identifiant l'homme à sa terre, l'attachant au moins de cœur et d'esprit à sa montagne, à sa yallée natale, le maintiennent dans un. état d'isolement, de dispersion , d'hostilité mutuelle. La vieille opposition de la Sasee ei de l'Empire subsiste obstinément à travers les âges. Chacune même des deux .moitiés n'est pas homogène. Le Hessois hait le Franconien, le Franconien le Bavarois, celui-ci l'AutrichieD. Le Grec de la Calabre, le Celte de Milan , ne sont pas plus éloignés l'un de l'autre que le fils de Fâpre Samnium et celui de la molle Etrurie. Celte diversité de provinces et de villes s'exprime par la dérision mutuelle , par la création d'un comique local, par l'opposition du bergamasque Arlequin et du Polichinelle napolitain, du saxon Eulenspiegel , et de l'autrichien Hanswurtz.

Dans de telles contrées, il y aura juxtà-position de races diverses, jamais fusion intime. Le croisement des races, le mélange des civilisations opposées, est pourtant l'auxiliaire le plus puissant de la liberté. Les fatalités diverses qu'elles apportent dans ce mélange, s'y annulent et s'y neutralisent Tune par l'autre. En Asie , surtout avant le mahométîsme , les races isolées en tribus dans des contrées diverses, superposées en castes dans les mêmes contrées, représentent chacune des idées distinctes, ne ccmimuniquent guère et se tiennent à part. Races et idées , tout se combine et se complique en avançant vers l'Occident. Le mélange, imparfait dans Iltahe et l'Allemagne, inégal dans l'Espagne et dans l'Angleterre , est en France égal et parfait. Ce qu'il y a de moins simple , de moins naturel , de plus artificiel , c'est-à-dire de moins fatal , de plus humain et de plus libre dans le monde, c'est l'Europe; de plus européen, c'est ma patrie, c'est la France.

L'ADemagne n'a pas de centre , l'Italie n'en a plus. La France a un centre; une et identique depuis plusieurs siècles , elle doit être considérée comme une personne qui vit et se meut. Le signe et ia garantie de l'orgaiiisme vivant , la puissance de l'assimilation , se trouve ici au plus haut degré : la France française a su attirer, absorber, identifier

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