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CHAPITRE H. — DES GENRES ou DES IDteS

Lorsque les Latins disent genus, ils entendent forme; lorsqu'ils dï^nt species, ils y attachent deux sens, celui d'individu, comme dit l'École, et celui

d'apparence, appareniu». Quant. aux genres, tou9 les philosophes pensent qu'ils sont infinis. Les anciens philosophes de l'Italie ont nécessairement dû croire que les genres sont des formes infinies , non pas en grandeur, mais en perfection, et que, comme infinis, ils ne résident qu'en Dieu, mais que les espèces , ou choses particulières , sont des images de ces formes. Et si pour l'ancienne philosophie italique, le vrai était la même chose que le fait, les genres ne devaient pas être pour elle les universaux de TËcole, mais les formes mêmes. J'entends les formes métaphysique^, qui diffèrent autant des formes physiques que les formes plastiques diffèrent des formes séminales. La forme plastique, tandis qu'on forme quelque chose à son image, reste la même , et est toujours plus parfaite que ce qui est formé; mais la forme séminale, en se dévoppant chaque jour, change et se perfectionne ; en sorte que les formes physiques et séminales sont formées sur les formes métaphysiques et plastiques.

Qu'on doive considérer les genres comme infinis, non pas en étendue, mais en perfection, c'est ce qui ressort de la comparaison de ces deux sortes de genres. La géométrie, que l'on enseigne par une méthode synthétique, c'est-à-dire par des formes, est parfaitement certaine dans ses opérations et dans ses résultats : partant des propositions les plus simples pour s'avancer à l'infini sur la foi de ses axiomes, elle enseigne la manière de combiner les éléments dont se forme le vrai qu'elle démontre ; et si elle enseigne la manière de combiner les élénients , c'est que l'homme a en lui-même les éléments qu'elle enseigne. L'analyse, au contraire de la géométrie, quoiqu'elle donne un résultat certain, est cependant incertaine dans ses opérations, parce qu'elle part de l'infini, et descend de là aux choses les plus simples; or, dans l'infini il n'est rien qu'on ne puisse trouver; mais par quelle voie trouve-t-on, c'est ce qu'on ignore. Les arts qui enseignent le genre , ou la manière selon laquelle les choses se font, comme la peinture, la sculpture, la plastique, l'architecture, arrivent avec plus de certitude à leur fin, que ceux qui n'enseignent pas ce genre et cette manière , comme sont tous les arts qui procèdent par conjecture : rhétorique, politique, médecine, etc. Les premiers enseignent leur méthode de création , parce qu'ils ont pour objet des prototypes que l'esprit humain contient en soi ; les seconds ne l'enseignent pas, parce que l'homme n'a pas en lui la forme des choses qu'il n'atteint que pas conjecture. Et comme les formes sont indivisibles ', il s'ensuit que plus les sciences ou les arts

1 Une ligne plas ou moins longue, plus ou raoios large.

DE L'ANTIQUE SAGESSE DE LU ALIE

s'élèyent au-dessus des genres V plus ils confondent les formes, et que plus ils s'enflent et se font magnifiques, moins ils sont utiles. Voilà pourquoi la physique d*Arbtote est aujourd'hui en mauvais renom comme trop générale , aujourd'hui que la physique lire de l'emploi du feu et des machines tant d'effets semblables aux ouvrages particuliers delà nature. De même, on ne considère pas comme jurisconsulte celui qui garde fidèlement dans sa mémoire le droit positif, ou l'ensemble et la généralité des règles , mais celui qui discerne dans les causes avec un jugement pénétrant, les circonstances spéciales des faits , les cas d'exception où doit intervenir l'équité. Les meilleurs orateurs ne sont pas ceux qui divaguent à travers les lieux communs; ce sont, au jugement de Gicéron, et pour me servir de ses termes, ceux qui hœrent in pnpriis. Les vrais historiens, ce ne sont pas ceux qui racontent les faits en gros en se bornant aux causes générales, mais ceux qui poursuivent les faits dans leurs dernières circonstances, et dévoilent les causes particulières. Dans les arts d'imitation, comme la peinture, la sculpture, la plastique, la poésie, la perfection c'est d'ajouter au type que l'on a pris dans la nature vulgaire, non pas de vulgaires circonstances, mais de nouvelles et de surprenantes; ou bien encore on emprunte le scget à un autre artiste, pour l'embellir de traits nouveaux et plus poétiques, et de cette manière on le fait sien. Or, on peut imaginer ces archétypes comme meilleurs les uns que les autres ; les platoniciens ont pu construire leur échelle d'idées , et remonter de degrés en degrés, par des idées de plus en plus parfaites, jusqu'au Dieu très-bon , qui contient en soi les très-bonnes. Enfin la sagesse elle-même n'est antre chose qu'un art du beau et convenable («o/er- Ha decari) , un art par lequel le sage parle et agit de telle manière, dans toute occurrence, que rien autre, pris d'ailleurs, n'y conviendrait aussi bien. Le sage discipline en quelque sorte sa propre pensée par un long et fréquent usage de l'honnête et de Futile, de manière à recevoir telles qu'elles font en elles-mêmes, les imagesdes choses qui se présentent à lui pour la première fois; ainsi il est également prêt, selon l'occasion, à parler et agir en toutes choses avec dignité, son âme est toiiyonrs préparée contre toute terreur inattendue. Or ces choses nouvelles, surprenantes, inattendues, les genres et les aniversanx ne les font pas prévoir. A cela revient assez bien le langage des écoles qui appellent les genres matière métaphysique, si on entend par 1â que l'esprit devient par les genres comme un

plas on moins profonde, déforme une figure au point d*eii faire méconnaître l'identité.

sijget sans forme qui en recevra d'autant plus aisément les formes spécifiques; en effet, celui qui possède les genres , ou idées simples des choses , perçoit plus aisément les faits que celui qui s'est meublé l'esprit de formes particulières et qui s'en sert pour en juger d'autres également particulières ; une chose à forme déterminée ne peut guère s'appliquer à une autre pareillement déterminée. Aussi c'est une méthode dangereuse que de prendre des exemples pour règle de ses jugements ou de ses délibérations ; il n'arrive jamais, ou presque jamais que les circonstances coïncident en tout point. Voici donc en quoi consiste la différence entre la matière physique et la matière métaphysique. Quelque forme que revête la matière physique , elle revêt toiyours la meilleure possible, puisque, par le chemin qu'elle suit, c'était la seule qu'elle pût rencontrer. Mais pour la matière métaphysique, puisque les formes particulières sont toutes imparfaites, c'est comme genre et idée .qu'elle contient la meilleure.

Nous avons vu les avantages des formes, passons maintenant aux inconvénients des universaux.

Parler en termes très-généraux , c'est le propre des enfants ou des barbares. Dans la jurisprudence, c'est en suivant le droit positif même , c'est-à-dire l'autorité des règles , que l'on commet le plus d'erreurs. Dans la médecine , ceux qui vont droit en avant, en procédant par thèses, ont plus de souci de leur système que de leurs malades. Dans la pratique de la vie , en combien de fautes ne tombent pas ceux qui se font un système arrêté? Notre langue a emprunté l'expression grecque pour désigner ces hommes : thematici. Toutes les erreurs en philosophie viennent de l'homonymie, ou, selon le terme vulgaire, de l'équivoque, des équivoques, ce sont des noms communs à plusieurs choses; mais sans le genre, il n'y aurait pas d'équivoques ; car les hommes ont une aversion naturelle pour l'homonymie. Dites à un enfant d'appeler Titius, sans vous expliquer davantage, quoiqu'il y ait deux personnages de ce nom ; l'enfant, par l'instinct de la nature qui cherche le particulier, demandera aussitôt : Lequel des deux Titius voulez-vous que j'appelle? Aussi je ne sais en vérité si les genres n'ont pas été cause d'auUnt d'erreurs pour les philosophes, que les sens l'ont été, pour le vulgaire, d'opi nions fausses et de préjugés.Les genres ,comme nous l'avons dit, confondent les formes, ou, comme on dit , rendent les idées confuses autant que les préjugés les obscurcissent. Toutes les disputes des écoles en philosophie, en médecine, en jurispru-

1 Je ne parle pas de ceux de Platon , mais de eenx d'Aristote.

DE L*ANTIQUE SAGESSE DE L'ITALIE

dence, toutes les contestations et les querelles dans la vie pratique , tout cela est sorti des genres, parce que des genres dérivent les équivoques qui sont, comme on dit, ab errore. En physique, ce sont les noms génériques de matière et de forme ; en jurisprudence, le mot juste, avec sa largeur et son extension indéfinie; en médecine, les termes le sain et le corfvmpu , dont le sens a trop d*extensîon; dans la vie pratique, le mot utile, qui n*est pas défini. C'était aussi le sentiment des anciens philosophes de l'Italie ; on en retrouve la trace dans la langue latine : certum a deux sens , ce qui est prùuffé et indubitable, et celui de propre, qui s'oppose à commun , de manière à faire entendre que le particulier est certain , et le général douteux. Pour eux , vérité et équité , verum et œquwm , étaient synonymes. En effet, l'équité se fait voir dans les circonstances spéciales du fait, comme la justice dans le genre même; d'où l'on voit que ce qui est exclusivement général est faux , et que le vrai c'est la dernière , la plus spécifique détermination des choses.

Les genres, comme dénominations, sont infinis ; or l'homme n'est ni rien ni tout; il ne peut donc penser au néant que par négation du réel , et à l'infini que par négation du fini. Mais, dira-t-on, tout triangle a la somme de ses angles égale à deux angles droits; n'est-ce pas là une vérité infinie? sans doute, mais elle ne Test |ws pour moi ; si elle l'est, c'est en ce sens, que j'ai dans l'esprit la forme d'un triangle auquel je reconnais cette propriété, et que cette forme me sert d'archétype pour toutes les autres. Que si l'on prétend que c'est là un genre infini , parce qu'à cet archétype de triangle se peuvent assimiler un nombre indéfini de triangles , je le veux bien , je leur abandonnerai volontiers le mot pourvu qu'ils m'accordent la chose. Hais c'est mal s'exprimer que de dire qu'une toise est infinie, parce qu'on peut s'en servir pour mesurer toutes les étendues.

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