CHAPITRE I«. — DU VRAI ET DU FAIT
Les mots terum et factum, le vraiei le /hit, se
mettent l'un pour l'autre chez les Latins, ou, comme dit l'École, se convertissent entre eux. Pour les Latins , intelligere, comprendre , est même chose que lire clairement et connaître avec évidence, ils appelaient cogitare ce qui se dit en italien pensare et andar raccogliendo ; ratio, raison, désignait chez eux une collection d'éléments numériques, et ce don propre à l'homme qui le distingue des brutes et constitue sa supériorité ; ils appelaient ordinairement l'homme un animal qui participe à la raison {rationis particeps), et qui par conséquent ne la possède pas absolument. De môme que les mots sont les signes des idées, les idées sont les signes et les représentations des choses. Ainsi, comme lire, légère, c'est rassembler les éléments de l'écriture , dont se forment les mots, l'intelligence {intelligere) consiste à assembler tous les éléments d'une chose, d'où ressort l'idée parfaite. On peut donc conjecturer que les anciens Italiens admettaient la doctrine suivante sur le vrai : Le vrai est le fait même , et par conséquent Dieu est la vérité première, parce qu'il est le premier faiseur {factor)', la vérité infinie, parce qu'il a fait toutes choses ; la vérité absolue , puisqu'il réprésente tous les éléments des choses , tant externes qu'internes, car il les contient. Savoir, c'est assembler les éléments des choses, d'où il suit que la pensée (cogitatio) est propre à l'esprit humain, et l'intelligence à l'esprit divin; car Dieu réunit tous les éléments des choses, tant externes qu'internes, puisqu'il les contient et que. c'est lui qui les dispose ; tandis que l'esprit humain, limité comme il l'est , et en dehors de tout ce qui n'est pas lui-même, peut rapprocher les points extrêmes, mais ne peut jamais tout réunir, en sorte qu'il peut bien penser sur les choses, mais non \escomprendre; voilà pourquoi il participe à la raison , mais ne la possède pas. Pour éclaircir ces idées par une comparaison , le vrai divin est une image solide des choses, comme une figure plastique; le vrai humain est une image plane et sans profondeur, et telle qu'une peinture. Et de même que le vrai divin est parce que Dieu, dans l'â-cte même de sa connaissance, dispose et produit, de même le vrai humain est, pour les choses, où l'homme , dans la connaissance,, dispose et crée pareillement. Ainsi la science est la connaissance de la manière' dont la chose se fait, connaissance dans laquelle l'esprit fait lui-même l'objet, puisqu'il en recompose les éléments ; l'objet est un solide relativement à Dieu qui comprend toutes choses, une surface pour l'homme qui ne comprend que les dehors. Ces points établis, pour les faire accorder plus aisément avec notre religion , il faut savoir que les anciens philosophes de l'Italie identifiaient le vrai et le fait, parce qu'ils croyaient le mondeéternel; parsuite les philosophes
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païens honorèrent an Dieu qui agissait toujours du dehors, ce que rejette notre théologie. C'est pourquoi dans notre religion où nous professons que le monde a été créé de rien dans le temps , il est nécessaire d'établir une distinction , en identifiant le ▼raî créé avec le fàii, et le vrai incréé avec Tengendré (genito). Ainsi l'Écriture sainte, avec une élégance vraiment divine , appelle verbe la sagesse de Dieu, qui contient en soi les idées de toutes choses et les éléments des idées elles-mêmes ; dans ce verbe , le vrai est la compréhension même de tous les éléments de cet univers, laquelle pourrait former des mondes infinis; c'est de ces éléments connus et contenus dans la toute-puissance divine que se forme le verbe réel absolu , connu de toute éternité par le Père, et engendré par lui de toute éternité.
$ I. >- I>e Torigine et de la vérité des sciences.
De ces idées des anciens sages de l'Italie touchant le vrai, et de la distinction qu'établit notre religion entre le fait et Vengendré, nous tirons d'abord cette conséquence, que si la parfaite vérité est en Dieu seul , nous devons tenir pour complètement vrai ce qui nous est révélé de Dieu , et ne pas chercher comment peut être vrai ce que nous ne pouvons comprendre en aucune manière. Ensuite nous pouvons remonter à l'origine des sciences humaines, et enfin obtenir une règle pour reconnaître celles qui sont vraies. Dieu sait tout, parce qu'il contient en soi les éléments dont il fait toutes choses; l'homme les divise pour les savoir ; aussi la science humaine est comme une anatomie des ouvrages de la nature. En effet, si nous voulons prendre des exemples , elle a partagé l'homme en corps et âme, et l'âme en intelligence et volonté ; elle a distingué du corps, ou, comme on dit, abstrait la figure et le mouvement, et de ces propriétés comme de toutes choses, elle a tiré l'être et l'un. La métaphysique considère l'être, l'arithmétique l'un et sa multiplication, la géométrie la figure et ses dimensions , la mécanique le mouvement du dehors , la physique le mouvement qui part du centre, la médecine étudie le corps, la logique la raison, la morale la volonté. Il est arrivé de celte anatomie des sciences comme de celle qui s'exerce journellement sur le corps humain : les anatomistes difiîciles à contenter conservent bien des doutes sur la situation, la structure et les fonctions des parties, et craignent que la mort solidifiant les liquides , interrompant le mouvement, que le scalpel altérant ce qu'il divise, le véritable état des organes ne soit plus observable non plus que leurs fonctions. Cet être , celte unité , cette figure , ce mouvement, ce
corps, cette intelligence, cette volonté, sont autres en Dieu, où ils ne font qu'un, autres dans l'homme, où ils sont divisés. Ils vivent en Dieu, et dans l'homme ils sont morts. Car si Dieu est éminemment toutes choses, comme parlent les théologiens chrétiens , et si la génération et la corruption perpétuelle des êtres ne le changent en rien , puisqu'elles ne l'augmentent ni ne le diminuent, les êtres finis et créés sont des modifications. et des dispositions de l'être infini et éternel, en sorte que Dieu seul est vraiment Vètre, et que tout le reste est de Vêtre à proprement parler.
Aussi Platon, lorsqu'il parle de l'être d'une manière absolue, veut faire entendre la Divinité. Mais qu'est -il besoin du témoignage de Platon , quand Dieu s'est défini lui-même : Je suis celuiqui suis, celui qui est, tout le reste n'étant rien auprès de lui. Nos ascètes, nos métaphysiciens chrétiens proclament de même que les plus- grands d'entre nous, quelle que soit la cause de leur grandeur, ne sont rien devant Dieu. Et comme Dieu est la seule véritable unité , parce qu'il est infini et que l'infini ne peut se multiplier , l'unité créée; s'anéantit devant lui; et le corps comme tout le reste, parce que l'immense ne souffre point de mesure; le mouvement^ qui est déterminé par le lieu, périt avec le corps ; car c'est le corps qui remplit le lieu; notre raison humaine périt; car , puisque Dieu a en luimême les objets de sa pensée, et qu'il a tout présent, ce qui est en nous raisonnement est œuvre en Dieu; enfin notre volonté fléchit; mais comme Dieu ne se propose d'autre fin que lui-même, et comme il est parfaitement bon, sa volonté est irrésistible.
Nous trouvons la trace de ces opinions dans des locutions latines ; car le même mot minuere exprime à la fois diminution et division , pour dire que les choses divisées ne sont plus les mêmes qu'à l'état de composition, mais qu'elles sont amoindries, altérées, corrompues. Est-ce par cette raison que la méthode analytique , comme on l'appelle , qui procède par genres universaux et par syllogismes, et dont se servent les aristotéliciens, est convaincue d'impuissance ; que la méthode des nombres qu'enseigne l'algèbre est une méthode de divination ; que la méthode qui agit par le feu et la décomposition, celle de la chimie, est une méthode d'essai? L'homme , marchant par ces voies à la découverte de la nature, s'aperçut enfin qu'il ne pouvait y atteindre, parce qu'il n'avait pas en lui les éléments dont les choses sont formées , et cela par suite des limites étroites de son esprit, pour qui toute chose est en dehors et au delà ; il sut alors utiliser ce défaut de son esprit , et par l'abslraction , comme on dit , il se créa deux éléments : un point qui pût
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se représenter , et ane unité susceptible de multiplication. Beat fictions. Car le point, si on le figure, n*est plus un point, et Tunité qu*on multiplie , n'est pins une unité. En outre , il partit de ces bases , comme il en avait le droit , pour aller jusqu'à rinfini , prolongeant les lignes dans rimmensité et poussant dans Tinnombrable la multiplication de l'unité. De cette manière , il se construisit un monde de formes et de nombres qu'il pût embrasser tout entier. En prolongeant, divisant ou assemblant des lignes, en ajoutant, retranchant et combinant des nombres, il produit des choses infinies, parce qu'il connaît en lui-même des vérités infinies. Il faut de l'action , non pour les problèmes seuls, mais pour les théorèmes eux-mêmes, que l'on croit vulgairement appartenir à la contemplation pure. En effet , puisque l'esprit rassemble les éléments du vrai qu'il contemple, il est impossible qu'il ne fasse pas le vrai qu'il connaît. Or , comme le physicien ne peut définir les choses selon la vérité , c'est4-dire assigner à chaque chose sa nature et la faire selon le vrai (ce qui est le privilège de Dieu), il définit les mots, et, à l'exemple de la divinité, il crée sans matière (comme Dieu crée de rien) , le point, la ligne, la Surface. Il désigne par le mot de point ce qui n'a pas de parties , par celui de ligne, la marche et la trace du point, ou la longueur sans largeur et sans profondeur; il appelle surface la rencontre de deux différentes lignes , qui font une largeur accompagnée de longueur sans profondeur. Ainsi , comme il lui est refusé de saisir les éléments dont les choses tirent leur réalité, il se crée des éléments nominaux, d'où sortent les idées par une déduction inattaquable. Cela n'a pas échappé aux sages auteurs de la langue latine ; nous savons que les Romains disaient indifféremment quœsHo nominiê et défini" Honia, question de nom et de définition^; ils. pensaient chercher la définition lorsqu'ils cherchaient ce que le mot réveillait dans l'esprit de tous. On voit par là qu'il en a été de la science humaine comme de la chimie. De même que celle - ci , en poursuivant un bût frivole, a enfanté, sans le vouloir, un art très-utile à l'humanité, de même la curiosité humaine , en s'attachant à la recherche d'un vrai qui lui est interdit, a produit deux sciences très-utiles à la société , l'arithmétique et la géométrie , qui lui ont donné à leur tour la mécanique , la mère de tous les arts nécessaires à l'esprit humain. La science humaine est donc née du défaut de l'esprit humain , qui , dans son extrême limitation, reste en dehors de toutes choses, ne contient rien de ce qu'il veut connaître, et par conséquent ne peut faire la vérité à laquelle il aspire. Les sciences les plus certaines sont celles qui expient le
vice de leur origine, et s'assimilent comme création à la science divine, c'est-à-dire celles où le vrai et le fait sont mutuellement convertibles.
De tout ce qui précède on peut conclure que le critérium du vrai , et la règle pour le reconnaître, c'est de l'avoir feil; par conséquent, l'idée claire et distincte que nous avons de notre esprit n'est pas un critérium du vrai , et qu'elle n'est pas même un critérium de notre esprit; car en se connaissant, l'âme ne se fait point, et puisqu'elle ne se fait point , elle ne sait pas la manière dont elle se connaît. Comme la science humaine a pour base l'abstraction, les sciences sont d'autant moins certaines qu'elles sont plus engagées dans la matière corporelle. Ainsi la mécanique est moins certaine que la géométrie et l'arithmétique, parce qu'elle considère le mouvement, mais réalisé dans des machines; la physique est moins certaine que la mécanique, parce que la mécanique considère le mouvement externe des circonférences, et la physique le mouvement interne des centres. La morale est moins certaine encore que la physique, parce que celle-ci considère les mouvements internes des corps , qui ont leur origine dans la nature, laquelle est certaine et constante , tandis que la morale scrute les mouvements des âmes, qui se passent à de grandes profondeurs , et qui proviennent le plus souvent du caprice, lequel est infini. En outre, en physique, les théories sont reçues pour vérités , du moment qu'on peut faire quelque chose qui s'y rapporteX'eat pour cela que les théories sur la nature passent pour les plus importantes , et sont accueillies de fout le monde avec la plus grande faveur, si on y ajoute des expériences qui offrent une imitation de la nature.
Pour tout dire en un mot, le vrai est convertible avec le bon , si ce qui esi connu comme vrai tient son être de l'esprit par lequel il est coiwu, et que la science humaine imite ainsi la science divine , par laquelle Dieu , en connaissant le vrai , l'entendre à IHntérieur dans l'éternité , et le fait à Pemtèrieur dans le temps. Quant au critérium du vrni , c'est, pour Dieu, de communiquer la bonté aux objets de sa pensée {vidit Deus, quàd esseni ôonn), de même c'est, pour les hommes, d'avoir fait le vrai qu'ils connaissent. Mais pour fortifier ces principes, il faut les assurer contre les attaques des dofpoiatiques et des sceptiques.
§ II. — De la vérité première selon les Méditations
de René Descartes.
Les dogmatiques de notre temps révoquent en doute, avant d'entrer dans la métaphysique^ tontes les vérités , non-seulement celles qui sont relatives à la vie pratique , comme les vérités de la morale
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et de la mécaniqae, maîA aussi les Yérités physiques et même mathématiques. lis ensei^ent que la seule métaphysique est celle qui nous donne une vérité indubitable, et que c'est de là que dérivent, comme de leur source, les vérités secondes par lesquelles se forment les autres sciences. Nulle de ces vérités qui appartiennent aux autres sciences ne peut se démontrer soi-même, et dans ces vérités secondes, autre chose est l'Ame, autre chose le corps; elles ne savent rien avec certitude des sijgets dont elles traitent. Ils estiment donc que la métaphysique donne aux autres sciences le fonds qui leur est propre. Aussi le grand médiiaieur ^ de cette philosophie veut que celui qui prétend être initié à ses mystères, se purifie avant d'approcher, non-eeulement des croyances apprises, ou, comme on dit, des préjugés que, depuis l'enfance, il a conçus par les sens , mais encore de toutes les vérités que les autres sciences lui ont enseignées; et puisqu'il n'est pas en notre pouvoir d'oublier, il faut que son esprit soit, sinon comme une table rase, au moins comme un livre fermé qu'il ouvrira à un jour plus sûr. Ainsi la limite qui sépare les dogmatiques des sceptiques , ce sera la vérité première que doit nous découvrir la méthaphysique de Oescartes. Et voici comment ce grand philosophe nous renseigne. L'homme peut révoquer en doute s'il sent, s'il vit, s'il est étendu, et enfin s'il est : pour le prouver , il a recours à l'hypothèse d'un génie trompeur qui pourrait nous décevoir, de même que, dans les Académiques de Cicéron, un stoïcien, pour proaver la même chose, a recours à une machine et suppose un songe envoyé par les dieux. Mais il est absolument impossible que personne n'ait conscience qu'il pense, et que de cette conscience il ne tire pas la certitude qu'il est. C'est pourquoi Descarf es nous (ait voir la vérité première dans ceci : Je pemmf donc Je $ui». Remarquons que le Sosie de Plante est ainsi amené , par Mercure qui avait pris sa forme , comme le génie trompeur de Descartes, ou le songe du stoïcien, i douter de sa propre existence, et ses Méditations le conduisent également à acquiescer à cette vérité première ; « Certes , quand je l'envisage et que je reconnais n ma figure , c'est comme il m'est arrivé souvent » de regarder dans un miroir, il est bien semblable n i moi ; même chapeau , inéme habit, tout pareil M à moi ; jambe , pied , taille, cheveux , yeui, nex, » dents, lèvres, mAchoires, menton, barbe, cou, » tout en un mot ; si le dos est couvert de cicatrices, » c'est la plus ressemblante des resseikiblances ; » mais pourtant quand je pense , je suis Uen cer- M tainement comme j'ai toi^ours été. »
1 Allmion ans Méditations de Detcarles.
Mais le sceptique ne doule pas qu'il pense, il avoue même si bien la certitude de oe qui lui appa* ralt qu'il la défend par des chicanes ou des plaisanteries ; il ne doute pas qu'il soit, et c'est dans liotérét de son bien-être qu'il suspend son assentiment, de crainte d'iyouter aux maux de la réalité, les maux de l'opinion. Mais s'il est certain de penser, il soutient que ce n'est que conscience et non pas science, rien autre chose qu'une connaissance vulgaire qui appartient au plus ignorant, à un Sosie, et non pas ce vrai rare et exquis dont la découverte exige tant de méditations d'un si grand philosophe. Savoir, c'est connaître la manière, la forme selon laquelle une chose se fait ; or la conscience a pour objet ce dont nous ne pouvons démontrer la forme, si bien que dans la pratique de la vie, quand il s'agit de choses dont nous ne pouvons donner aucun signe, aucune preuve, nous donnons le témoignage de la conscience. Mais quoique le sceptique ait conscience qu'il pense, il ignore cependant les causes de la pensée, ou de quelle manière la pensée se fait; et il professerait aujourd'hui cette ignorance plus hautement encore, puisque dans notre religion on professe la séparation de l'âme humaine de toute corporéilé. De là, ces ronces et ces épines où s'embarrassent et dont se blessent mutuellement les plus subtils métaphysiciens de notre temps, quand ils cherchent à découvrir comment l'esprit humain agit sur le corps et le corps sur l'esprit, attendu qu'il ne peut y avoir contact qu'entre des corps. Ces difficultés les forcent de recourir (toujours è machina) k une loi occulte de Dieu, par laquelle les nerfs eicitent la pensée lorsqu'ils soht mis en mouvement par les objets externes, et la pensée tend les nerfs, lorsqu'il lui platt d'agir. Ils imaginent donc l'âme humaine comme une araignée, immobile au centre de sa toile ; dès que le moindre fil s'ébranle, l'araignée le ressent; dès que l'araignée, sans que la toile remue, pressent la tempête qui approche, elle met en mouvement tous les fils de la toile. Cette loi occulte, ils l'imaginent parce qu'ils ignorent la manière dont la pensée se fait ; d'où le sceptique se confirmera dans sa croyance qu'il n'y a point de science de la pensée. Le dogmatique répliquera que le sceptique acquiert par la conscience de sa pensée la science de l'être, puisque de la conscience de la pensée naît la certitude inébranlable de l'existence. Et nul ne peut être certain qu'il est, s'il ne fait son être d'une chose dont il ne puisse douter. C'est pourquoi le sceptique n'est pas certain qu'il est, parce qu'il ne tire pas cela d'une chose absolument indubitable. Le sceptique répondra en niant que la conscience de la pensée puisse donner la science de l'être. Car ii soutient que savoir c'est connaître les causes dont
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une chose natt ; mais moi qui pense, je sais esprit et corps, et si la pensée était la cause qui me fait être, la pensée serait la cause du corps ; or le corps c'est ce qui ne pense point. Que dis-je ! c'est parce que je suis composé de corps et d'esprit, c'est pour cela que je pense, en sorte que c'est le corps et l'esprit réunis qui sont cause de la pensée ; si je n'étais rien que corps , je ne penserais pas ; si je n'étais qu'esprit, j'aurais l'intelligence proprement dite; car la pensée n'est pas la cause qui fait que je suis esprit, ce n'en est que le signe; or un signe n'est pas une cause ; car un brave sceptique ne nierait point la certitude des signes, mais il nierait celle des causes.
§ III. — Contre les sceptiques.
Le seul moyen de renverser le scepticisme, c'est que nous prenions pour critérium de la vérité : On esi sûr du vrai qu'an a fait soi-même. Les sceptiques vont répétant toujours que les choses leur semblent, mais qu'ils ignorent ce qu'elles sont réellement; ils avouent les effets, et par conséquent ils accordent que ces effets ont leurs causes; mais ils nient de savoir les causes parce qu'ils ignorent le genre ou la forme selon laquelle les choses se font. Admettez ces propositions, et rétorquez -les ainsi contre eux. Cette compréhension des causes , qui contient tous les genres ou toutes les formes sous lesquelles sont donnés tous les effets dont le sceptique confesse voir les apparences, mais dont il nie savoir l'essence réelle, cette compréhension des causes, c'est le premier vrai qui les comprend toutes, et où elles sont contenues jusqu'aux dernières ; et puisqu'il les comprend toutes , il est infini et n'en exclut aucune; et puisqu'il les comprend toutes, il a la priorité sur le corps, qui n'est qu'un effet; par conséquent ce vrai est quelque chose de spirituel ; autrement dit, c'est Dieu, le Dieu que nous confessons, nous autres chrétiens. Gest là le vrai sur lequel nous devons mesurer le vrai humain ; puisque le vrai humain, c'est ce dont nous avons nousmêmes ordonné les éléments, ce que nous contenons en nous, ce que nous pouvons, par la vertu de certains postulats , prolonger et poursuivre à l'infini. En ordonnant ces vérités , nous les connaissons et les faisons en même temps ; voilà pourquoi nous possédons en ce cas le genre , ou la forme selon laquelle nous faisons.