CHAPITRE V
DU «OUVBBIIIHBNT DB LA FAMILLB, OC ÉGONOUB, DÀlfS LB8 AGB8 F0ÉT1QUB8.
S L— De-la famille composée des parents et des enfants, sans esclaves ni serviteurs.
Les héros sentirent, par l'instinct de la nature humaine, les deux vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins conservèrent dans les mots educere, educare, relatifs, l'un à l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord de la première de ces deux éducations.
Les premiers pères furent à la fois les sages, les prêtres et les rois ou législateurs de leurs familles ^ Us durent être, dans la famille des rois absolus, supérieurs à tous les autres membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé des terreurs d'une religion effroyable , et sanctionné par les peines les plus cruelles ; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon reconnaît les premiers pères de famille ^. — Remarquons seulement ici que les hommes ^ sortis de leur liberté native , et doroplés par la sévérité du gouvernement de la famille, se trouvèrent préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui devait lui succéder. Il en
1 C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des anciens qui a trompé Platon , et lui a fait regretter leê temps oA leê philosophes régnaient , où les rois étaient philosophes, {f^ico.)
2 Cette tradition mal interprétée a jeté tous les politiques dans Terreur de croire que la première forme des gouvernements civils aurait été la monarchie. Parlant de cette erreur, ils ont établi pour principe de leur fausse science que la royauté lirait son origine de la otblence, ou de la fraude qui aurait bientét éclaté en violence.
est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères de famille n'enseigneront à leurs enfants que la religion, et qu'ils seront admirés des fils comme leurs sages, révérés comme leurs prêtres, et redoutés comme leurs rois.
Quant à la seconde partie de la science économique , l'éducation des corps , on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses, de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions sacrées , les fils perdirent peu à peu la taille des géants , et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence, d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géants : il leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons ; il leur fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps voisins du déluge...
La grande idée de la science économique fut réalisée dès l'origine , savoir : qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie, laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance facile , commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités ; de sorte qu'en supposant les dernières calamités, \e& familles subsistent, comme origine de nouvelles nations. Ils doivent laisser ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un air sain, qui possèdent des sources d'eaux vives, et dont la situation, naturellement /brfe, leur assure un asile dans le cas où les cités périraient ; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de vastes campagnes assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine des cités voisines, viendraient s'y réfugier y les cultiveraient, et en reconnaîtraient le propriétaire pour seigneur. Ainsi la Providence ordonna l'état de famille, employant, non la txranr nie des lois , mais la douce autorité des coutumes {vox, axiome 104, le passage cité de Dion-Cassius). Les forts, les puissants des premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.
Mais à celte époque où les hommes avaient encore tout l'orgueil farouche de la liberté bestiale, cette simplicité grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la nature pour aliments, de Teau des fontaines pour boisson, et des cavernes pour abri pendant leur sommeil ; dans cette égalité naturelle où tons les pères étaient souverains de leur famille , on ne peut comprendre comment la fraude ou la force eussent assujetti tous les hommes à un seul.
(rioo.)
PHILOSOPHIE DE L*HISTOIR£.
Le lalia arces, rîUlien rocoe, ont, outre leur premier sens , celui de /brteresêes.
Tel fut Tordre établi par la Providence, pour commencer la société païenne. Platon en fait honneur à la prévoxance des premiers fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique, reparaissant au moyen âge, détruisait partout les cités, le même ordre assura le salut des familles, d^où sortirent les nouvelles nations de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire caslella, ponr seigneuries. En effet, on observe généralement que les cités les plus anciennes , et presque toutes les capitales, ont été bâties au sommet des montagnes, tandisque les villages sont répandusdans les plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines; summo loco, illusiri loco nati, pour dire les nobles ; imo, obscuro loco nati, pour désigner les plébéiens : les premiers habitaient les cités , les seconds les campagnes.
C'est par rapport aux sources vives dont nous avons parlé, que les politiques regardent la cotÊ/in^unauié des eaux comme Toccasion de Vunion des familles. De là les premières associations furent dites par les Grecs f^tpion (peut-être de fpiap, puits), comme les premiers viltages furent appelés pagi par les Latins , du mot nurfi « fontaine. Les Romains célébraient les mariages par l'emploi solennel de Veau et du feu ; parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par des hommes et des femmes qui avaient Veau et le feu en commun, comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et sœurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé lar; d'où focus laris. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux de la maison, deivei parentum (Loi des Douze Tables , de parricidio) ; comme parle l'Histoire sainte, le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, d'Jsaac, de Jacob, De là encore la loi que propose Cicéron, Sacra familiaria perpétua manento; et les expressions si fréquentes dans les lois romaines , fUius familias in sacrispatemis, sacra patria pour la puissance paternelle. Ce respect du foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge , . puisque même au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa Généalogie des dieux, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque année, le père de famille, assis à son foyer, près d'un tronc d'arbre auquel il mettait le feu, jetât de l'encens et versât du vin dans la flamme ; usage encore observé par le petit peuple de Naples, le soir de la vigile de Noël. On dit aussi tant de feux^ pour tant de familles.
L'institution des sépultures, qui vint après celle des mariages, résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens. Ainsi commença la
croyance universelle de Vimmortalité des âmes humaines, appelées dii mânes, et dans la loi des Douze Tables, deivei parentum.,.
Les philologues et les philosophes ont pensé communément que, dans ce qu'on appelle Vétat de nature, les familles n'étaient composées que de fils; elles le furent aussi de serviteurs ou famuli, d'où elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette économie incomplète ils ont fondé une fausse poli-' tique, comme la suite doit le démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la politique des premiers âges, en prenant pour point de départ ces serviteurs ou famuli, qui appartiennent proprement à l'étude de Véconomie,
§ II.— Des fomilles composées de serviteurs, antérieures à l'existence des cités , et sans lesquelles cette existence était impossible.
Au bout d'un laps de temps considérable , plusieurs des géants impies qui étaient restés dans la communauté des femmes et des biens, et dans les querelles qu'elle produisait, les hommes simples et débonnaires dans le langage de Grotius , les aban^ donnés de Dieu dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux violents de Hobbes, de se réfugier aux autels des fbrts. Ainsi un froid très-vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà héros par leur naissance, puisqu'ils étaient nés de Jupiter , c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils devinrent héros par la vertu. Dans ce dernier genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les peuples de la terre, puisqu'ils surent également
Parcere subjectis, et debellare saperbos.
Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits à la société par la religion et par Vinstinct naturel de propager la race humaine, causes honorables qui produisirent le mariage, la première et la plus noble amitié du monde. Les seconds qui entrèrent dans la société, y furent contraints par la nécessité de sauver leur vie. Cette société, dont Yutilité était le but, fut û^nne-nature servile. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une condition juste et raisonnable, celle de gagner eux-mêmes leur vie en travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs. Cette condition analogue à l'esclavage, fut le modèle de celle
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où Ton réduisit les prisonniers faits à la guerre , après la formation des cités.
Ces premiers serviteurs se nommaient, chez les Latins, vemœ, tandis que les fils des héros , pour se distinguer, s'appelaient liberi. Du reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction : fiomi» numae servum nuUis educationis deltciis dignoscoê. Ce que Tacite dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples barbares ; et nous savons que, chez les anciens Romains, le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que, jusqu'aux empereurs, les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le rapport du pécule. Ce mot liberi signifia aussi d'abord nobles : les arts libéraux sont les arts nobles ; liberalis répond à l'italien gentUe, Chez les Latins, les maisons nobles s'appelaient génies ; ces premières génies se composaient des seuls nobles, et les seuls nobles furent libres dans les premières cités.
Les serviteurs furent aussi appelés clienies, et ces eUenièles furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au long.
Sous le nom seul du père de /biniï/e étaient compris tous ses fils, tous ses esclaves et serviieurs» Ainsi, dans les temps héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, le rempari des Grecs {nùpyot Axa(«»y)« que seul il combattait contre l'armée entière des Troyens : on put dire qu'Horace soutint seul sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit entendre AJaaf, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs. U en fut précisément de même dans la seconde barbarie [dans celle du moyen âge] ; quarante héros normands, qui revenaient de la terre sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne assiégée.
C'est à cette proieciion accordée par les héros à ceux qui se réfugièreni sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des fiefs. Les premiers furent d'abord des fiefs roiuriers personnels, pour lesquels les vassaux étaient vades, c'est-à-dire obligés personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour cultiver leurs terres , et plus tard , de les suivre dans les jugements (rei et aciores). Du vas des Latins, du paç des Grecs, dérivèrent le was et le wassus employé par les feudisles barbares pour signiûer vassal. Ensuite durent venir les /Ze/";» roiuriers réels, pour lesquels les vassaux durent être les premiers prœdes ou mancipes obligés sur biens immeubles ; le nom de mancipes resta propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.
Nous venons de donner la première origine des asiles. C'est en ouvrant un asile que Cadmus fonde
Thèbes , la plus ancienne cité de la Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant Vautel des malheureux , nom bien convenable à ceux qui erraient auparavant , dénués de tous les biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois , vêtus urbes condentium consilium, dit Tite- Live. De là Jupiter reçut le titre d'hospUalier. Étranger se dit en latin hospes.
§ lU.— Corollaires relatifo aux contrats qui se font par le simple consentement des parties.
Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la vie , ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de la nature, ignorant l'usage de la monnaie , et étant pour ainsi dire tout corps , toute matière , ne pouvaient certainement connaître les contrats qui, selon l'expression moderne , se font par le seul consentement. L'ignorance et la grossièreté sont naturellemeni soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagements de bonne fài. Ils assuraient toutes les obligations, en employant la m4Un, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la garantie des stipulations solennelles, de là ce titre célèbre dans la loi des Douze Tables : Si quis nexum fàeiet mancipiumgue , uti linguà nuncupassit, iia Jus esto. Un tel état civil étant supposé, nous pouvons en inférer ce qui suit.
I. On dit que dans les temps les plus anciens les achats et les ventes se faisaient par échange, lors même qu'il s'agissait d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de terres faites au moyen âge , à diarge de cens seigneurial {livelli). Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
II. Les locations des maisons ne pouvaient avoir lieu lorsque les cités étaient petites, et les habitations étroites. On doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain pour qu'on y bâtit; toute location se réduisait donc à un cens territorial.
III. Les locations de terres durent être emphytéotiques. Les grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens , que clientes était quasi colonies. Ces locations de terres répondent aux clientèles des Latins.
lY. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des contrats de cens seigneurial pour des maisons ou pour des terres , soit perpétuel, soit à temps.