CHAPITRE PREMIER
OBJET DE CE LIVRE. — RETOUR DE l'AGE DIVIN.
D*après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge , on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque, sortant de leurs ruines, elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous consacrerons à ce sujet un livre particulier , afin d^éclairer les temps de la barbarie moderne, qui étaient restés plus obscurs que ceux de la barbarie
antique, appelés eux-mêmes obscurs par le docte Yarron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa Providence, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets ineffables de sa grâce.
Lorsqu'il eut, par des voies surnaturelles, éclaire et affermi la vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine des Pères et par les miracles des saints , alors s'élevèrent des nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de Jésus -Christ. Afin
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d'élablir cette vérité d'une manière inébranlable selon le coars naturel des choses humaines , Dieu permit qu'un nouvel ordre de choses naquit parmi les nations.
Dans ce conseil éternel , il ramena les mœurs du premier âge , qui méritèrent mieux alors le nom de divines. Partout les rois catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales. Ils avaient des dignités ecclésiastiques : Hugues Capet s'intitulait comte et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les titres de ducs et abbés, de comtes et abbés. — Les premiers rois chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre les infidèles. — Alors revinrent avec plus de vérité le pura et pta hella des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs bannières, et maintenant ils placent encore sur leurs couronnes un globesurmonté d'une croix. — Chez les anciens , le héraut qui déclarait la guerre invitait les dieux à quitter la cité ennemie (etocdbat deos). De même, au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre ; on voit dans toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé , le plus secret.
A partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares inondèrent le monde romain , les vainqueurs ne s'entendent plus avec les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français , ni chez les Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes dans leurs langues qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez tontes ces nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare , langue qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes servaient à assurer les propriétés , et le plus souvent indiquaient les droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux , sur les troupeaux et sur les terres.
Certaines espèces âejugementêdmnsTcpàmreni sous le nom de purgaiions canoniques ; les duels furent une espèce de ces jugements, quoique non autorisés parles canons. On revit aussi les brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être appelés brigands; le nom de corsale fut un titre de seigneurie. Les représailles de l'antiquité , la dureté des servitudes héroïques se
renouvelèrent, et elles durent encore entre les infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du ciel, les vainqueurs croyaient que les vaincus n'avaient point de Dieu, et les traitaient comme de vils animaux.
Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge, c'est que l'on vit se rouvrir les asiles, qui, selon Tite-Live, nvsâeni été Torigine de toutes les premières cités. Partout avaient recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme la religion est le seul moyen de contenir des homfnes affranchis du joug des lois hutnaines (axiome 51), les hommes moins barbares qui craignaient l'oppression se réfugiaient chezlesévéques, chez les abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et leurs biens ; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers. — De là le nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de saints. — Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les asiles naturels des chrétiens 3 les fidèles élevaient autour leurs habitations. Les monuments les plus anciens qui nous restent du moyen âge sont les chapelles situées ainsi, et le plus souvent ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de Saint-Laurent d'Averse , à laquelle fut incorporée l'abbaye de Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie , le Samnium , TApulie et dans l'ancienne Calabre, du Vulturne au golfe de Tarente , elle gouverna cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui en étaient dépendants, et dans presque tous ces lieux les abbés de Saint-Laurent étaient en même temps les barons.
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NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE l' ANCIEN DROrr POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROFT FiODAL. (retour DE l'aGE HÉROÏQUE.)
A l'âge divin ou théocratique dont nous venons de parler , succéda l'âge héroïque, avec la même distinction de natures qui avait caractérisé dans dans l'antiquité les héros et les hommes. C'est ce qui
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explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent homtneâ dans la langue du droit féodal. D^homines vinrent Aoffitiiti»fiielAoma<;t'tfm.Le premier estpour hominiê daminium, le domaine du seigneur sur la personne du vassal ; hamagium est pour hominiê agium, le droit qu'a le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent élégamment le mot barlmre hamagium par ob$eguium , qui dans le principe dut avoir le même sens en latin. €hex les anciens Romains , Yi^sequium était inséparable de ce qu'ils appelaient opéra militaris, et de ce que nos feudistes appellent miliiare êerviHum; longtemps les plébéiens romains servirent à leurs dépens les nobles à la guerre. Cet obsequium, avec les charges qui en étaient la suite , fut vers la fin la condition des affranchis, liberii, qui restaient, à l'égard de leur patron , dans une sorte de dépendance ; mais il avait commencé avec Rome même, puisque l'institution fondamentale de cette cité fut le patronage^ c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers , les terres des patriciens. Nous avons déjà remarqué que, dans l'histoire ancienne , le mot cUentela ne peut mieux se traduire que par celui de fieflt. L'origine du mot opéra nous prouve la vérité de ces principes. Qpera, dans sa signification primitive, est le travail d'un paysan pendant un jour. Les Latins appellent operariue ce que nous entendons par jour- «o/Zer.— On disait chez les Latins grèges operarum, commegreges sertorum, parce que de tels ouvriers, ainsi que les esclaves des temps plus récents, étaient regardés comme les bêtes de somme que l'on disait poêci gregaiim. Par analogie, on appelait les héros pasteure; Homère ne manque jamais de leur donner l'épilhète de pasteurs des peuples. Viéfioç, vo/ibç signifient ioi et pâturage,
Vobsequium des affranchis, ayant peu à peu disparu, et la puissance des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte dispersée dans les guerres civiles, où les puissants deviennent dépendants des peuples, cette puissance se réunit sans peine dans la personne des monarques , et il né resta plus que Y obsequium principis, dans lequel , selon Tacite, consiste tout le devoir des sujets d'une monarchie» Par opposition à leurs vassaux ou homines, les seigneurs des fiefs furent appelés barons dans le sens où les Grecs prenaient héros, et les anciens Latins viri; les Espagnols disent encore baron pour signifier le vir des Latins. Cette dénomination d'hommes leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse des vassaux, faiblesse dont l'idée était, dans les l^nps héroïques, jointe à celle du sexe féminin. Les barons furent appelés seigneurs, du latin sentores. Les anciens parlements du moyen âge dorent se
composer des seigneurs, précisément comme le sénat de Rome avait été composé , par Romulus , des nobles les plus âgés. De ces patres, on dut appeler pa/ront ceux qui affranchissaient des esclaves, de même que chez nous patron signiûe protecteur, dans le sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. A cette expression répond celle de clientes dans le sens de vassaus roturiers, tels que purent être les clients, lorsque Servius Tullius, par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs. (Voyez ci-dessous.)
Les fiefs roturiers du moyen âge , d'abord personnels, représentèrent les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat la liberté populaire de Rome , les plébéiens vêtus de toges allaient tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre des anciens héros, ave rex, les menaient au forum , et les ramenaient le soir à la maison. Les grands , conformément à l'ancien titre héroïque de pasteurs des peuples, leur donnaient à souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage personnel furent sans doute chez les anciens Romains les premiers vades, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs aciores devant les tribunaux ; celte obligation s'appelait vadimonium. En appliquant nos principes aux élymologies latines , nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif vas; chez les Grecs hàç et chez les barbares was, d'où wassus, et enfin vassalus,
A la suite des fiefs roturiers personnels, vinrent les réels. Nous les avons vus commencer chez les Romains avec l'institution du cens. Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que les nobles leur avaient assignés , et qui furent dès lors sujets à des charges non-seulement per" sonnelles, mais réelles, durent être désignés les premiers par le nom de mancipes, lequel resta ensuite . à ceux qui sont obligés sur biens immeubles envers le trésor public. Ces plébéiens qui furent ainsi liés, nexi, jusqu'à la loi Petilia, répondent précisément aux vassaux que l'on nommait Aommef liges, ligati. L'homme lige est, selon la définition des feudistes, celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et ennemis de son seigneur. Cette forme de serment est analogue à celle que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de Tacite ; ils juraient de se dévouer à sa gloire. Les rois vaincus auxquels le peuple romain régna dono dabat (ce qui équivaut à bénéficia dabat), pouvaient être considérés comme ses hommes liges; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance que les Latins appelaient fcsdus inœquale. Ils étaient amis du peuple romain dans le sens où les empereurs donnaient le nom agamis
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aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était autre chose que Vinvestiture d'un fief êouverain. Cette investiture était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que le roi allié servaret niajesiatem populi Romani; précisément de la même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la justice «er* vatàmajestatepopuli Romani, Ainsi ces alliés étaient seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté.
On vit reparaître les clientèles des Romains sous le nom de recommandation personnelle. — Les cens seigneuriaux n'étaient pas sans analogie avec le cens institué par Servius Tullius, puisque en vertu de celte dernière institution les plébéiens furent longtemps assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens, comme dans les temps modernes les vassaux, appelés angarii et perangarii, — Les précaires du moyen âge étaient encore renouvelés de Fantiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les seigneurs aux prières des pauvres qui vivaient du produit de la culture.
Nous avons dit que ceux qui, par l'institution du cens, obtinrent le domaine bonilaire des champs qu'ils cultivaient, furent les premiers mancipesdes Romains. La mancipation revint au moyen âge; le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer foi et obéissance. Dans l'acte de la mancipation les stipulations se représentèrent «oti« la forme des inféstucations ou investitures, ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui, dans l'ancienne jurisprudence romaine, avait été appelé proprement cavissœ, par contraction caussœ; au moyen âge, on tira de la même étymologie le mot eautelœ. Avec ces cautelœ reparurent, dans l'acte de la mancipation , les pactes que les , jurisconsultes romains appelaient «/tptf/a»de«/t]ptf/a« la paille quirevêtle grain ; c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent, d'après les investitures ou inféstucations, pacta vestita, et paeta nuda, — On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines, direct et utile, qui répondent au domaine quiritaire et bonitaire des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens ex jure optimo, que les feudistes déGnissent de la manière suivante : biens allodiaux, libres de toute
' Ces deux dernières formes , convenant également aux gouvernements des Ages civilisés, peuvent sans peine se changer Tune pour Tautre. Mais revenir à Taristocratie, c^est ce qui est inconciliable avec la nature sociale de Thomme. Le vertueux Dion de Syracuse, Tami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la tyrannie d*un monstre; il n*en fut pas moins assassiné
charge publique et privée, Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu de choses qui fussent ex jure optimo; et dans les lois romaines du dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre. De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les biens ex jure optimo des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini également par être des biens immeubles libres de toute charge privée, mais sujets aux charges publiques.
Dans les premiers parlements , dans les cours armées, composées de barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les quirites de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous raconte que, dans l'origine, les rois étaient les chefs du parlement, et qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des commissaires ou duumvirspour juger Horace. Ils devaient employer contre le fratricide la formule que cite Tite-Live , inHoratium perduellionem dicerent. C'est que dans la sévérité des temps héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, perduellio. Tout meurtre était appelé parricidium, meurtre d'un père, c'est-à-dire, d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les hommes dans la langue féodale, commencèrent à faire partie de la cité , le meurtre de tout homme fut appelé homicide.
Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière conforme au droit naturel des peuples civilisés,, les esprits déjà plus ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de la jurisprudence. Cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des lois , la jurisprudence, jusqu'alors secrète, échappa aux nobles, et leur puissance s'en trouva peu à peu affaiblie. La même chose arriva aux nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernements avaient été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires et monarchiques *.'.
pour avoir essayé de rétablir Taristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient toute Taristocratie de la grande Grèce , tentèrent d'opérer la même révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une fois les plébéiens ont reconnu quMls sont égaux on nature aux nobles , ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des droits politiques, et ils
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Après les remarques diverses que nous ayons faites dans ce chapitre sur tant d'expressions élégantes de Tancienne jurisprudence romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la langue féodale, Oldendorp et tous les antres écrivains de son opinion doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, des étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le droit romain. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je parle de cette féodalité primitive que nous avons observée particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la base commune de toutes les sociétés humaines.