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CHAPITRE IIL

IBS PtLASaiS.

Aux révolutions anté-historiques des volcans de l'Étrurie et du Latium, de Lemnos, de Samothrace et de tant d'Iles de la Méditerranée, correspondent dans l'histoire des peuples des bouleversementsanalogues. Avec ce vieux monde de cratères afifoissés et de volcans éteints, s'est enseveli un monde de nations perdues ; race fossile, pour ainsi parler, dont la critique a exhumé et rapproché quelques ossements. Cette race n'est pas moins que celle des fondateurs de la société italique.

La civilisation de l'Italie n*est sortie ni de la

^ CeUe de 1794. Breislak , qui Tobserva lui - même , t. I, p. 200, 314. — Sur ceUe de 1785, wy. le chev. Hamilton , dans les TmneacHonê pkthsophiqtteê de cette année.

6 f^ay. de Bnch, Journal dephya., an vu.

' Voff, Viceniio, Dolomîeu, Hamilton, etc.

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population îbérienne des Lygurs, ni des Celtes ombriens , encore moins des Slaves , Venètes ou Vendes, pas même des colonies helléniques qui, peu de siècles avant Tère chrétienne, s'y établirent dans le midi. Elle parait avoir pour principal auteur cette race infortunée des Pélasges, sœur aînée de la race hellénique , également proscrite et poursuivie dans tout le monde , et par les Hellènes et par les barbares. Ce sont, à ce qui me semble, les Pélasges qui ont apporté dans Tltalie, comme dans FAttique, la pierre du foyer domestique {heséia, v€$ta)^ et la pierre des limites {zeuê herkeioM), fondement de la propriété. Sur celte double base s'éleva, ainsi que nous espérons le montrer, l'édifice du droit civil, grande et dislinctive originalité de l'Italie.

Quelque opinion que Ton adopte sur les migrations des Pélasges, il parait évident que , bien des siècles avant notre ère, ils dominaient tous les pays situés sur la Méditerranée , depuis l'Etrurie jusqu'au Bosphore. Dans l'Arcadie * , l'Argolide et l'Atlique, dans l'Élrurie et le Latium, peut-être dans l'Espagne , ils ont laissé des monuments indestructibles ; ce sont des murs formés de blocs énormes qui semblent entassés par le bras des géants. Ces ouvrages sont appelés , du nom d'une tribu pélasgique, cxclopéens. Bruts et informes dans l'enceinte de Tyrinthe, dans les constructions de l'Arcadie , de l'Argolide et du pays des Herniques, ces blocs monstrueux s'équarrissent dans les murs apparemment plus modernes des villes étrusques. Ces murailles éternelles ont reçu indifféremment toutes les générations dans leur enceinte ; aucune révolution ne les a ébranlées. Fermes comme des montagnes , elles semblent porter avec dérision les constructions des Romains et des Goths, qui croulent chaque jour à leurs pieds.

Avant les Hellènes, les Pélasges occupaient toute la Grèce jusqu'au Strymon ' , comprenant ainsi toutes les tribus arcadiennes, argiennes, thessaliennes, macédoniennes, épirotes. Le principal sanctuaire de ces Pélasges se trouvait dans la forêt de Dodone , où la colombe prophétique rendait ses oracles du haut d'une colonne sacrée. D'autres Pélasges occupaient les lies de Lemnos, d'Imbros, et

^ f^oy, Edgar Quinet , De la Grèce dans Met rapparié avec l'antiquité, 1830. Ce livre unique (dirai-je ce voyage 00 ce poëme?) contient les délaiU les plus intéressants sur Tétat actuel de Lyoosnre, la cité sainte des Pélasges dans TArcadie.

^ Sur les établissements des Pélasges , voy. le beau chapitre de Niebuhr, où tous les textes se trouvent réunis et discutés. Les principaux sont : Hérod., I, 57; — II, 51 ; — VI , 137 ; ~ VIII , 44. — Eschyl., SuppL, V, 348. — Thucyd., Il, 99 ; —VI, 2. — Arislot., Polil., VU, 10. — Denys, I, passim. — Slrab., V, VI. — f^oye*

celle de Samothrace , centre de leur religion dans rOrient. De là ils s'étendaient sur la c6te de l'Asie, dans les pays appelés plus tard Carie, Éolide, lonie, et jusqu'à l'Hellespont. Sur cette côte, en face de Samothrace , s'élevait Troie, la grande ville pélasgique, dont le fondateur Dardanus, venu, selon des traditions diverses, de l'Arcadie, de Samothrace ou de la ville italienne de Cortone , formait, par ces migrations fabuleuses, un symbole de l'identité de toutes les tribus pélasgiques.

Presque toutes les côtes de l'Italie avaient été colonisées par des Pélasges ; d'abord par des Pélasges arcadiens («notriens et peucétiens), puis par des Pélasges tyrrhéniens (lydiens). Chassant les Sicules, anciens habitants du pays ', dans l'Ile qui a pris leur nom, ou s'identifiant sans peine avec eux , par l'analogie de mœurs et de langues ^ , repoussant dans les montagnes les vieux habitants du pays, il fondèrent sur les côtes les villes de Céré et Tarquinies, de Ra venue et Spina, l'ancienne Venise de l'Adriatique. Sur la côte du Latium , l'Argienne Ardée avec son roi Turnus ou Tyrrhenus, Antium, bâtie par un des frères des fondateurs d'Ardée et de Rome, paraissent des établissements pélasgiques , aussi bien que la Sagonte espagnole , colonie d'Ardée. Près de Salerne , la grande école médicale du moyen âge, le temple de la Junon argienne , fondé par lason, le dieu pélasgique de la médecine ^, indique peut-être que les villes voisines, Herculanum, Pompeii, Marcina, sont d'origine tyrrhénienne. En face de ces villes, nous trouvons les Pélasges téléboens à Caprée , et même sur le Tibre, Tibur, Paieries et d'autres villes, sont fondées par des Sicules argiens , c'est-à-dire, vraisemblablement par des Pélasges.

Selon la tradition, ils avaient bâti douze villes dans l'Etrurie, douze sur le bords du Pô, douze au midi du Tibre. C'est ainsi que dans l'Attique pélasgo-ionienne ^, nous trouvons douze phratries, douze dèmes, douze poleis, et un aréopage, dont les premiers juges sont douze dieux. En Grèce l'amphictyonie Ihessalienne, en Asie celles des £oliens et des Ioniens,se composaient chacunede douze villes. Mêmes analogies dans les noms que dans

aussi , sur le culte des Pélasges , les dissertations de Schelling, Welcker, 0. NiîUer, Ad. Pictet. Les opinions de ces divers écrivains ont été résumées avec beaucoup de talent par le savant traducteur de Creuzer, et, pour ce qui regarde les Pélasges de TAttique, par H. le baron d'Eckstein, dernier numéro du Catholique,

s Siceluaet Italut, même nom, comme 2cÀAd(, ËAAijv, et Ltttinuê, Lahinius, Niebuhr.

* Pausanias (jéttic.) identifie les Sicules et les Pélasges.

^ Denys, lib. I^ Strab. f^oy. Creuzer, II, 319.

^ La race ionienne est pélasgique, dit Hérodote.

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les nombres. En Asie, en Thessalie, en Italie, nous trouvons la ville pélasgique de Larisse. Alexandre le Molosse rencontra , poar son malheur, dans la grande Grèce, le fleuve Achéron et la ville de Pandosia, qu'il avaient laissés en Épire. En Italie comme en Epire, on trouvait une Chaonie; dans la Ghaonie épirote avait régné un fils du Thessalien Pyrrhus et et de la Troyenne Andromaque.

On s*étonne de voir une race répandue dans tant de contrées, disparaître entièrement dans Thistoîre. Ses divers tribus ou périssent , ou se fondent parmi les nations étrangères, ou du moins perdent leurs noms. Il n'y a point d'exemple d'une ruine si complète. Une inexpiable malédiction s'attache à ce peuple ; tout ce que ses ennemis nous en racontent est néfaste et sanglant. Ce sont les femmes de Lemnos qui, dans une nuit, égorgent leurs époux ; ce sont les habitants d'Agylla qui lapident les Phocéens prisonniers. Peut-être doit-on expliquer celte ruine des Pélasges et le ton hostile des historiens grecs à leur sujet, par le mépris et la haine qu'inspiraient aux tribus héroïques les populations agricoles et industridies qui les avaient précédées.

Cétait là en effet le caractère des Pélasges. Ils adoraient les dieux souterrains qui gardent les trésors de la terre ; agriculteurs et mineurs, ils y fouillaient également pour en tirer l'or ou le blé. Ces arts nouveaux étaient odieux aux barbares; pour eux, toute industrie qu'ils ne comprennent point est magie. Lesinitlations qui ouvraient les corporations diverses d'artisans, prêtaient par leurs mystères aux accusations les plus odieuses. Le culte magique de la flamme, ce mystérieux agent de l'industrie , cette action violente de la volonté humaine sur la nature, ce mélange, cette souillure des éléments sacrés , ces traditions des dieux serpents et des hommes dragons de l'Orient qui opéraient par le feu et par la magie, tout cela effrayait l'imagination des tribus héroïques. Elles n'avaient que l'épée contre les puissances inconnues dont leurs ennemis disposaient ; partout elles les poursuivirent par l'épée. On racontait que les Telchines de Sicyone , de la Béotie , de la Crète , de Rhodes et de la Lycie, versaient à volonté l'eau mortelle du Styx sur les plantes et les animaux ^ Comme les sorcières du moyen âge ( BiXya», charmer, fiuciner)^ ils prédisaient et faisaient la tempête '. Ils prétendaient guérir les maladies; ne pouvaient -ils pas aussi en frapper qui ils voulaient ' ! Les Cabires de Lemnos, de Saroothrace et de Macédoine (le même

< Strab., XIV.

' Ath^D.jDeipnosoph,, VII.

' Creozer, II. /^oy. dans la traduction de M. Guignant, p. 310.

nom désignait les dieux et leurs adorateurs) étaient des forgerons et des mineurs, comme les cyclopes du Péloponèse, de la Thrace, de l'Asie Mineure et de la Sicile, qui pénétraient, la lampe fixée au front, dans les profondeurs de la terre.

Les uns font dériver le nom de Cabires, de Kaï&in, brûler; d'autres le tirent des cabirim, les hommes forts de la Perse, qui reconnaissait un forgeron pour son libérateur ; ou de l'hébreu chabe^ rim, les associés (les coiîienteê ou campliceê de l'Étrurie). Ce qui est plus certain , c'est qu'ils adoraient les puissances formidables qui résident dans les entrailles de la terre. Ktbir, qbir, signifie encore le diable dans le dialecte maltais , ce curieux débris de la langue punique *, Les dieux cabires étaient adorés sous la forme de vases au large ventre; l'un d'eux était placé sur le foyer domestique. L'art du potier , sanctifié ainsi par les Pélasges, semble avoir été maudit dans son principe par les Hellènes , ainsi que toute industrie. Dédale (c'est-à-dire Inhabile), le potier, le forgeron, l'architecte, fuit partout, comme Cain, l'aïeul de Tubalcain , le dédale hébraïque ; meurtrier de son neveu, il se retire dans l'Ile de Crète, il y fabrique la vache de Pasiphaé ^. Il fuit la colère de Minos dans la Sicile et l'Italie , où il est accueilli et protégé; symbole de la colonisation de ces contrées par les industrieux Pélasges, et de leurs courses aventureuses. Prométhée, inventeur des arts, est cloué au Caucase par l'usurpateur Jupiter qui a vaincu les dieux pélasgiques; mais le Titan lai prédit que son règne doit finir ^. Ainsi , pendant le moyen âge, les Bretons opprimés menaçaient leurs vainqueurs du retour d'Arthur et de la chute de leur domination.

Les Pélasges industrieux ont été traités par lesraces guerrières de l'antiquité, comme la ville de Tyr le fut par les Assyriens de Salmanasar et Nabucadnézar , qui , par deux fois , s'acharnèrent à sa perte; comme l'ont été, au moyen âge, les populations industrielles ou commerçantes, Juifs, Mores , Provençaux et Lombards.

Les dieux semblèrent se liguer avec les hommes contre les Pélasges. Ceux d'Italie furent frappés, sans doute à la suite des bouleversements volcaniques, par des fléaux inouïs ; c'était une sécheresse qui brûlait les plantes, les pâturages , qui épuisait les fleuves même ; des épidémies meurtrières qui causaient l'avortement des mères ou leur faisaient produire des monstres. Ils s'accusèrent d'avoir voué

* Creazer, t. II, p. 386-8.

^ roy, Hœckh.

« Eschyl. Premeîh., V, 170, 515, 765, 773, 850, 871 , 920, 036, 056, 1051, lOOO.

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aux Cabires la dtme de toat ce qu'ils recueilleraient 9 et de n'avoir point sacrifié le dixième des enfants. L'oracle réclamant cet épouvantable sacrifice, rinstinct moral se révolta contre la religion. Le peuple entra partout, dit Denys, en défiance de ses chefs ^ Une foule d'hommes quittèrent l'Italie et se répandirent dans la Grèce et chez les barbares. Ces fugitifs, partout poursuivis, devinrent esclaves dans plusieurs contrées. Dans l'Attique, les Ioniens leur firent construire le mur cyclopéen de la citadelle '• Les Pélasges qui restèrent en Italie furent assujettis, ceux du Nord (tyrrhéniens) par le peuple barbare des Rasena , ceux du Midi (œnotrlens et peucéliens) par les Hellènes ', surtout par la ville achéenne de Sybaris *, L'analogie de langues fit adopter sans peine le grec à ce peuple , et lors même que la Lucanie et le Brutium tombèrent sous le joug des Sabelliens ou Samnites, on y parlait indifféremment l'osque et le grec. Toutefois cette malheureuse population des Brutii ( c'est-à-dire esclaves révoltés ) ^, descendue en grande partie des Pélasges , resta presque toujours dans la dépendance. Esclaves des Grecs , puis des Samnites lucaniens , ils furent condamnés par Rome , en punition de leur alliance avec Annibal, à remplir à jamais des ministères serviles auprès des consuls , à porter l'eau et couper le bois ^.

Rome aurait dû pourtant se souvenir que son origine était aussi pélasgique. Ne prétendait -elle pas elle-même qu'après la ruine de Troie, Énée avait apporté dans le Latium les pénates serrés de bandelettes ^ et le feu éternel de Yesta? n'honorait-elle pas l'tle sainte de Samothrace comme sa mère; en sorte que la victoire de Rome sur le monde hellénique semblait la vengeance tardive des Pélasges ? L'Enéide célèbre cette victoire. Le poète de la Tyrrhénienne Mantoue * déplore la ruine de Troie, et chante sa renaissance dans la fondation

1 Denys, lib. I.

3 Hérod., VL— Pausan. AtHc.

' Les esclaves des Italiotes étaient appelés Pélaages. Steph. Byz.

• Strab., VI.

' Strab., TI. Biod., XVI. Festus, verbis brutateê kiUngueê.

' Appian. Bellum Hanntb., tub fin,

7 Crenser, II, p. 312. Plin., H.N., IV, 23. — Scrv. ad. £n. III, là.

* Maotoue était une colonie étrusque. Gens Uli triplex , populi êub gentû quatemi. jJEn,, 10. F'oy, sur le nombre 12 , le chapitre des Étrusques et une note du liv. I.

^ f^oy. Nieb., !•«• v,

*<> f^off. ringénieuse note de Buttman. LexUogus fUr Hamer und Hesiod,, 1825, verbo Airi»j yaXa,

de Rome, de même qu*Homère avait célébré dans Vlliade la victoire des Hellènes et la chute de la grande cité pélasgique.

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