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CHAPITRE II

TABLBAU Dl L ITALIE.

La belle Italie, entre les glaciers des Alpes et les feux du Vésuve et de l'Etna, semble jetée au milieu de la Méditerranée, comme une proie aux éléments et à toutes les races d'hommes. Tandis que les neiges des Alpes et des Apennins menacent toujours de

2 Voy. les éclaircissements.

s Et ccfpi ire cum glorid ad portam eanavivariam. Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, c. 10, apud Ruinard, p. 91 , adde ibid. c. 20. Sur §andapila, tandapilariue,eie.j voy. Sidonius Ap., lib. II, epist. 8.

^ yoyage dans le» Catacombeê de Rome, in - 8o (Anonyme ). P^oye» aussi d'Agincourt , Histoire de l'art par les monuments,

^ f'oy. les éclaircissements.

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noyer la partie septentrionale , les terres du midi sont inondées par les laves des volcans , ou bouleversées par des convulsions intérieures.

Chose contradictoire en apparence, ce pays, célèbre par la pureté de son ciel , est celui de l'Europe où la terre reçoit le plus d*eau pluviale ^G*est que cette eau ne tombe guère que par grands orages. Les pentes y sont rapides ; qu'un jour de chaleur fonde la neige sur les montagnes, un ruisseau, qui roulait a peine un ûlet d*eau sur une grève de deux cents pieds de large, devient un torrent qui bat ses deux rives. Au xiv» siècle, une pluie d*orage faillit emporter la ville de Florence. Toutes les rivières d'Italie ont ce caractère de violence capricieuse ' ; toutes entraînent des montagnes un limon qui exhausse peu à peu leur lit, et qui les répandrait dans les plaines environnantes, si on ne les soutenait par des digues. La mer elle-même semble menacer sur plusieurs points d'envahir les terres du côté de l'occident. Tandis qu'elle s'est retirée de Ravenne et d'Adria ' , elle ensable chaque jour le port de Livourne, et refuse de recevoir les fleuves, dès que souffle le vent du midi *, C'est ce qui rendra peut-être à jamais impossible le dessèchement de la Maremme et des marais Ponlins ^,

Mais c'est surtout la Lombardie qui se trouve menacée par les eaux ^. Le Pô est plus haut que les toits de Ferrare ^. Dès que les eaux montent au-dessus du niveau ordinaire , la population tout entière court aux digues : les habitants de ces contrées sont ingénieurs sous peine de mort.

L'Italie du nord est un bassin fermé par les Alpes et traversé par le Pô; de grandes rivières qui tom-

< Hicali, ItaUa, etc. I, p. 215.

' La direction et la distribation des eaux, leurs brusques changements de lits , réconomie des irriga^ tiens tiennent une grande place dans la législation romaine. Tacite, jinn, I. a Actum deinde in senatu ab Arruntio, et Atejo, an ob moderandas Tiberis ezundationes yerterentur flumina, et lacus, per quos augescil, audit^eque municipiorum et coloniarum legationes , orantibus Florentinis , ne Clanis soliio alveo demotus in amnem Arnum transferretnr, idque ipsis perniciem adferret. Congruenlia his Interamnates disseruere, pessnm itoros fecundissimos Itali» campes, si amnis Nar id enim parabatur , in rivos diductus superstagnavisset. Nec Reatini silebant , Velinum lacum , qua in Narem affunditur, obstrui récusantes, quippe in adjacentia erupturnm. *

' Un village voisin de Ravenne s^appelle Cleusis, La mer se retire chaque année de vingt- cinq mètres. Le port d*Adria est maintenant à huit lieues dans les terres. Dès le quinzième siècle, le port de Tarente était déjà obstrué par les sables.

* Sism. jâgric.deTaic., p. 10.

^ Vitruve ( et quelques modernes ) pense que les

bent des monts, le Tésin , PAdda, etc., contribuent toutes pour grossir le Pô , et lui donnent un caractère d'inconstance et de fougue momentanée qu\>n n'attendrait pas d'un fleuve qui arrose des plaines si unies. Celte contrée doit au limon de tant de ri* vières une extraordinaire fertilité*. Mais les rizières que vous rencontrez partout vous avertissent que vous êtes dans l'un des pays les plus humides du monde. Ce n'est pas trop de toute la puissance du soleil italien pour réchauffer cette terre; encore ne peut-il lui faire produire la vigne entre Milan et le Pô '. Dans toute la Lombardie , les villes sont situées dans les plaines, comme les villages des Celtes, qui les ont fondées. Les végétaux du nord et l'accent celtique vous avertissent jusqu'à Bologne, et au delà , que vous êtes au milieu de populations d'origine septentrionale. Le soleil est brûlant , la vigne s'essaye à monter aux arbres, mais l'horizon est toigours cerné au loin par les neiges.

Au sortir de la Ligurie , les chaînes enchevêtrées de l'Apennin parlent des dernières Alpes , se prolongent au sud tant que dure l'Italie, et au delà de l'Italie , en Sicile , où elles se relèvent aussi hautes que les Alpes dans l'énorme masse de l'Etna '*. Ainsi toute la Péninsule se trouve partagée en deux longues bandes de terre. L'orientale (Marche d'Ancône, Abbruzzes, Pouille) est un terrain de seconde et plus souvent de troisième formation , identique avec celui de l'Illyrie '^ et de la Morée, dont l'Adriatique seule la sépare. Au contraire , la côte occidentale (Toscane, Latium, Terre de Labour, Calabre) est une terre partout marquée de l'empreinte des feux, qui, du reste, sans la mer, ne ferait

marais PonHna n'ont pas d'écoulement , parce qu'ils sont plus bas que la mer. Z>e Anh.y I, c. 4.

< Rammazini, de Fontibuê muHnentibuê, Près de Hodène ( et en Sicile), il y a des volcans de boue.

7 Prony, JrchUeclure hydraulique.

s Sur la fertilité de Tltalie, comparée à celles d'autres nations, «oy. Plin., XYIII, 2, 18; Colum., III, 3, 11. Dickson's Roman, agric, I.

9 Sismondi, Jgric, de Toêcane, 1801, p. 175. f^oyes sur ragricuUure italienne en général, les excellents ouvrages d'Arthur Toung et de LuHîn de Château -

vieux.

10 A sa base , l'Etna a cent milles de circonférence. Il est élevé de 10,484 pieds au-dessus du niveau de la mer (Stein, Handbuch der geogr. und aiaiisHk. 1824. Ib., p. 275). A Texception des cinq ou six pics principaux, les Alpes ne sont pas plus élevées. Les Apennins le sont beaucoup moins ; aux monts Velino et Gran Sasso d'Italia (tous deux dans les Abbruzzes), ils ont environ 8,000 pieds.

11 ^oy. Brocchi, Géol. de Vltalie, et la carte géologique de l'Europe, par M , Broué, publiée dans le journal de Leonhard.

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qa*un avec la Corse, la Sardaigne et la Sicile ^ Ainsi l'Apennin ne partage pas seulement Fltalie, il sépare deux systèmes géologiqaes bien autrement Tastes ; il en est le point de contact; sa chaîne souvent double est la réunion des bords de deux bassins accolés, dont l'un a pour fond l'Adriatique, l'autre la mer de Toscane.

L'aspect des deux rivages de l'Italie n'est pas moins différent que leur nature géologique. Vers l'Adriatique, ce sont des prairies, des forêts ', des torrents dont le cours est touyours en ligne droite, qui vont d'un bond des monts à la mer, et qui coupent souvent toute communication. Ces torrents durent isoler et retenir dans l'état barbare les pasteurs qui, dans les temps anciens, habitaient seuls leurs âpres vallées. Si vous exceptez la Fouille, la température de ce côté de l'Italie est plus froide. Il fait plus froid à Bologne qu'à Florence , à peu près sous la même latitude '•

Sur le rivage de la Toscane , du Latium et de la Campanie , les fleuves principaux circulent à loisir dans l'intérieur des terres ; ce sont des routes naturelles; le Clanis et le Tibre conduisent de TEtrurie dans le Latium , le Liris du Latium dans la Campanie. Malgré les ravages des inondations et des volcans, ces vallées fertiles invitaient l'agriculture, et semblaient circonscrites à plaisir pour recevoir de jeunes peuples, comme dans un berceau de blé, de vignes et d'oliviers.

Lorsque vous passez de Lombardie en Toscane, la contrée prend un caractère singulièrement pittoresque. Les villes montent sur les hauteurs , les villages s'appendent aux montagnes, comme Faire d'un aigle. Les champs s'élèvent en terrasses, en gradins qui soutiennent la terre contre la rapidité des eaux. La vigne, mêlant son feuillage à celui des peupliers et des ormes , retombe avec la grâce la plus variée. Le pâle olivier adoucit partout les teintes ; son feuillage léger donne à la campagne quelque chose de transparent et d'aérien. Entre Massa et Pietra Santa , où la route traverse pendant plusieurs lieues des forêts d'oliviers , vous croiriez voir i'Élysée de Virgile.

Dans une région plus haute, où l'olivier n'atteint pas, s'élèvent le châtaignier , le chêne robuste, le

' Je ne me serais point hasardé à présenter ces vaes sur le caractère physique de Tltalie , si elles n*étaient confirmées par Timposante autorité de M. ÉHe de Beaumont, auquel je les ai soumises, ainsi que tous les détails géologiques qui précèdent ou qui suivent.

' La* Marche d^Ancône ne fait pas exception. Le terrain du Picenum , dit Strabon ( liv. T ) , est meilleur pour les fruits que pour les grains, roXç i;vXlwtt xa^ itoU ^ «cTcxoTc. La Pouille , déboisée de bonne heure, a perdu le caractère commun à toute celte c<>te.

pin même. Le sapin ne sort guère des Alpes. D'octobre en mai, descendent de robustes montagnards qui conduisent leurs troupeaux dans la Maremme ou dans la campagne de Rome, pour les ramener l'été sur les hauteurs, où l'herbe se conserve courte, mais fraîche, à l'ombre des châtaigniers. De même les troupeaux des plaines poudreuses de la Pouille remontent chaque été dans les Abbrnzzes. Le droit qu'ils payent à l'entrée des montagnes était le revenu le plus net du royaume de Naples. Ce Tut une des causes principales de la guerre entre Louis XII et Ferdinand le Catholique ( 1524).

Jusqu'à l'entrée du royaume de Naples , sauf la vigne et l'olivier, nous ne rencontrons guère la végétation méridionale ; mais arrivé une fois dans l'heureuse Campanie {Campania fsUx) , on trouve des bois entiers d'orangers. Là commencent à paraître les plantes de l'Afrique, qui effrayent presque dans notre Europe ; le palmier, le cactus , l'aloès armé de piquants. Les anciens avaient placé sur ces rivage le palais de Circé. La véritable Circé , avec ses terreurs et ses séductions , c'est la nature du midi. Elle se présente dans cette délicieuse contrée sous un aspect de puissance sans borne et de violence homicide. Foir Naples et puis mourir, dit le proverbe italien ; et nulle part la vie et la mort ne sont mises dans une si brusque et si prochaine opposition. Dans cette baie enchantée, au milieu de ce ciel tombé sur la terre {un pezzo di cielo caduto in terra), dorment les villes ensevelies de Pompeii et d'Herculanum, tandis qu'à l'horizon f\ime incessammentla pyramide du Vésuve. A côté, les champs phlégréens tout hérissés de vieux cratères ; en face, la roche de Caprée.

Rien ne peut donner l'idée de la fécondité de cette plaine ; elle nourrit cinq mille habitants par lieue carrée. De même, lorsque vous avez passé les défilés sinistres et les déserts de la SxUt * calabroise , que vous descendez sur les beaux rivages de la grande Grèce, aux ruines de Crotone^ et vers l'emplacement de Sybaris, la végétation est si puissante, que l'herbe broutée le soir est, diton , repoussée au matin. Mais c'est surtout vers la pointe de l'Italie , en sortant de cette forêt de châtaigniers gigantesques qui couronnent Scylla, lors-

> A Bologne, une seule récolte, deux à Florence. Sism., p. 70.

^ GVst la forêt du Brutium , d*où Rome et Syracuse tiraient leurs flottes. Entre Paula et Castrovillari, dans une forêt de yingt-cinq milles, il n*y a pas d'autre habitant que les loups et les sangliers.

^ Yoy. Séjour d'un officier françaia en Calahre, de 1807 à 1810, publié en 1820. — f^oy. aussi sur la Calabre le petit ouvrage de Ri?arol.

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ttl

qu'on embrasse d*un coup d*œil et llCalie et la Sicile, et l'amphithéâtre colossal de TEtna, qui, tout chargé qu'il est de neige, fume comme un autel éternel au centre de la Méditerranée; c'est alors que le Toyageur pousse un cri d*admiratîou en rencontrant cette borne sublime de la carrière qu'il a parcourue depuis les Alpes. Cette vallée de Reggio réunit tous les souvenirs, d*UIysse aux guerres puniques, d'Annibal aux Arabes et aux Normands leurs vainqueurs; mais elle charme encore plus par ces fraîches brises, par ces arbres chargés d'oranges ou de soie. Quelquefois dans les grandes chaleurs, les courants s*arrètent; la mer s*élève de plusieurs pieds, et, si l'air devient épais et orageux, vous voyez au point du jour tous les objets des deux bords réfléchis à l'horizon et multipliés sous des formes colossales. C'est ce qu'ils appellent aujourd'hui la fée Morgane, fata Morgana,

De Nicotera dans la Calabre, on découvre déjà TEtoa ; et la nuit on voit s'élever des lies la flamme de Stromboli. Ces deux volcans, qui font un triangle avec le Vésuve, paraissent communiquer avec lui, et, depuis deux mille ans, les éruptions du Vésuve et de l'Etna ont toujours été alternatives ^ Il est probable qu'ils ont succédé aux volcans éteints du Latium et de TÉtrurie. Il semble qu'une longue tratnée de matières volcaniques se soit ' prolongée sous le sol , du P6 jusqu'à la Sicile. A quelques lieues de Plaisance, on a trouvé sous terre la grande cité de Velia, le chef-lieu de trente villes. Les lacs de Trasymène, de Bracciano, de Bolsena, un autre encore dans la forêt Ciminienne , sont des cratères de volcans , et l'on a souvent vu ou cru voir au fond de leurs eaux des viUes ensevelies. L'Albano, le mont de Préneste et ceux des Berniques ont jeté des flammes '• De Naples à Cumes seulement, on retrouve soixante-neuf cratères *. Ces bouleversements ont plus d'une fois changé de la manière la plus étrange l'aspect du pays. Le Lucrin , célèbre par ses poissons et ses naumachies, n'est plus qu'un marais, comblé en partie par le Monte- Nuovo qui sortit de terre en 1558. De l'autre côté du Monle-Nuovo est l'Averne , ^uem non impunè «ofowièf... et qui, au contraire, est aujourd'hui limpide et poissonneux.

Herculanum est ensevelie sous une masse épaisse de quatre-vingt-douze pieds. Il fallut presque pour

> Izoeptè en 1689 et 1766.

s Selon la conjecture de Spallaozanî.

' Sar la nature volcanique de ces côtes, t^. le savant Mémoire del. Petit-Radel,8iirla véracitédeDenysd'Halieaniasse .On y tronve rénnis une foule de textes curieux .

* Breitlaky Voi/a^ph^iM Uikolog. danê la CampanU, 1801 ; 1. 1, p. 18.

produire un pareil entassement que le Vésuve se lançât lui-même dans les airs. Nous avons des dé* tails précis sur plusieurs éruptions, entre autres sur celle de 1794 ^. Le 12 juin, de dix heures du soir à quatre heures du matin, la lave descendit à la mer sur une longueur de 12,000 pieds, et une largeur de 1,500, elle y poussa jusqu'à la distance de 00 toises. Le volcan vomit des matières équivalant à un cube de 2,804,440 toises. La ville de Torre delGreco, habitée de 15,000 personnes, fut renversée; à 10 ou 12 milles du Vèiuve, on ne marchait, à midi, qu'à la lueur des flambeaux. La cendre tomba, à la hauteur de 14 pouces et demi, à trois milles tout autour de la montagne. La flamme et la fumée montaient sept fois plus haut que le volcan *• Puis vinrent quinze jours de pluies impétueuses, qui emportaient tout, maisons, arbres , ponts, chemins. Des moffettes tuaient les hommes, les animaux, les plantes jusqu'à leurs racines , excepté les poiriers et oliviers qui restèrent verts et vigoureux.

Ces désastres ne sont rien encore en comparaison de l'épouvantable tremblementde terre de 1785, dans lequel la Calabre crut être abtmée. Les villes et les villages s'écroulaient ; des montagnes se renversaient sur les plaines. Des populations fuyant les hauteurs s'étaient réfugiées sur le rivage : la mer sortit de son lit et les engloutit. On évalue à quarante mille le nombre des morts '.

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