ET SUR LE SIÈGE DE CE PRINCIPE
"armi les facultés propres aux animaux , celles qui les caractérisent éminemment sont la faculté de sentir et celle de se mouvoir, et l'on peut dire que le véritable but <fe l'organisation d'un animal est de produire et d'entretenir ces deux facultés. Quels que soient les moyens intérieurs ou extérieurs, les ressorts secrets ou apparens que la nature emploie pour cela , et quel que soit Pétat actuel de ces moyens et de ces ressorts, dès qu'un être sent et se meut spontanément (a), c'est un ani-
(a) Sent et se meut. — Il y a peut-être ici une légère transposition d'idées.
Le sentiment et le mouvement sont des preuves de la vie, parce qu'ils en sont les effets, et que tout effet annonce sa cause propre. La vie est donc la cause, ou, si l'on veut, la condition en vertu de laquelle il y a sentiment et mouvement.
7? Partie. 3
mal vivant et qxii a le sentiment de son existence» Pour connaître en quoi consiste l'essence de la vie, il faudrait donc pouvoir disùnguer quelle est dans
De ces deux effets, ]e luouveiDent seul est apparent. Il nous frappe dans les végétaux et dans les mobiles passifs, de la niêiae manière qu'il nous frappe dans les animaux.
Quant au senliraenl , il est caché. J'ai la conscience du mien 5 je ne l'ai nullement de celui des autres. Je ne l'admets en eux que par analogie. L'expérience que j'ai de moi-même, m'apprend qu'entre telles de mes manières de sentir et telles de mes manières d'agir, il y a une dépendance étroite, constante, nécessaii-e, qui me permet de conclure de celles-ci à celles-là ; et comme je vois dans les animaux des séries d'actions semblables aux miennes, et que, jusqu'à un certain point, uncbien, un singe, etc., c'est moi: quant aux apparences, j'en conclus que le singe et le chien ont le sentiment comme je l'ai. Ici, l'analogie établit une probabilité trèsforte , laquelle équivaut presque pour moi à la conscience ou à la réalité de mon propre sentiment.
Quoi qu'il en soit, dans toutes les recherches physiologiques de cette espèce , on est n'-duit à ne voir qu'une chose , savoir : si l'animal se meut ou non.
Quand il ne se meut pas, on conclat qu'il ne sent rien.
Quand il se meut, au contraire^ on conclut qu'il sent.
Quand il se meut d'une certaine façon, on conclut qu'il sent régulièrement; et quand il se meut d'une certaine autre ^ on conclut que sa sensibilité est déréglée.
Le désordre du sentiment se trahit par le désordre du mouvement.
Peut-il y avoir vie, sans qu*il y ait ni sentiment ni mouvement?
Il y a bien apparence.
rorgaiilsaùon d'un aniiual la condition précise d'eu dépendent inimcdiatement le sentiment et le moument. Or , dans cette recherche il y a deux choses à déterminer: l'une, quelle est la nature (rr) de celte condition , l'autre , quelh-s sont les parties
Dans un œuf fécondé , par exemple , et tenu en repos dans une température modérée, les molécules dont il est composé ne subissent aucune mutation. Elles ne se meuvent point 5 elles ne. sentent point, et cependant leur ensemble est pénétré par la vie; il est vivant. Dans les premiers momens de l'inc bation , les molécules se dénaturent et se décomposent pour se combiner et créer un nouvel être : elles sont donc mises en mcuvi )nenf ; mais son! -elles pourvues de sensibilité? ellf-s vivent, elb-s sp meuvent, mais elles ne sentent pas. Qiand est-ce (]'e le sentimentcommence dans l'animal?
I.e> semences fé'-OT'des des végétaux présentent les mêmes difficultés. Le végétal lui-même, dans son entier développeiient, a non-s.ulpment li faculté de se raoutoir avec choix; on dirait qu'il veut, on dirait qu''! sent.
Quand !e volvo'^. dessérlié s'am'te, et n'a ri mouvement ni sentiment , dira-t-on ni''il est privé (fen'/e?
Enfin, dans les mouvemms impélueux c'e la matière brute, les affinités qui l'emportent, sont-elles antre rhose que des affections , et les affections autre cliose que des sentimens? Que savons-nous de tout cela ? " E. P.
(a) Z.a nature de cette condition. — Nous ne pouA'ons déterminer la nature de rien, ni celle du feu , ni celle de Pair , ni celle de l'eau , ni celle de l'or , etc. IVous n^ pouvons découvrir dans les corps, que les conditions matérielles qui les constituent pour nous ; et supposé,
1 °. Que tout se réduisît en nous à de la matière;
où elle réside, c'esl-à-dire , quel est son siège. Par exemple, en supposant que le senliment et le mouvement dépendent d'un principe (a) particulier , produit par l'organisation , l'on a à rechercher quelle est la nature et quel est le siège de ce prin-
20. Que nous parvinssions à tout déterminer dans cette matière ;
Ce que nous ignorerons toiTJours , c'est ,
j". La nature de cette matière;
•2.°. Pourquoi cette matière, ayant reçu tel arrangement, il en est résulté tel effet ou tel autre;
3". Par quelle force, enfin, elle a pris ce même arrangement.
Tout homme qui, sur des points si importans, sent toute son ignorance , ne saurait être matérialiste.
(a) D'un principe. — Principe , principium , prinium caput, première source, première origine. Dans ce sens, le mot principe indique un point de départ : c'est une question de lieu. Mais, dans ce lieu, que se passe -t- il? qu'eu sort-il? un être^ une matière quelconque, un fluide subtil^ impondérable? Est-ce de la présence et du jeu de ce fluide dans la substance des organes , que dépendent les forces sensitives et motrices? Dans ce sens, le fluide en question serait \e principe de ces forces. Toutefois, l'existence d'un tel fluide ne serait dans nos organes qu'une condition matérielle de plus ; or , entre cette condition et l'effet qui en résulterait, savoir, la vie, il y a un abîme.
Constatez cette existence, fort bien; mais ne vous en promettez rien sur la question fondamentale.
(37 ) «ine. Ces questions ont donné lieu Tune et l'autre à beaucoup d'opinioiis , et pour ne parler ici que tic la dernière , quoiqu'elle paraisse susceptible d'une solution plus facile que la première, jusqu'ici on n'a pu en trouver aucune qui soit pleinement satisfaisante , et qui s'accommode à tous les faits connus.
On aurait pu croire (a) que le principe du sentiment et du mouvement avait son siège dans toutes les parties du corps , puisque toutes semblent participer plus ou moins à ces deux facultés. Mais l'observation ayant appris que la seclion d'un neif , en quelque lieu que ce soit de son trajet , prive à l'instant de sentiment et de mouvement toutes les parties auxquelles se distribue le bout inférieur du nerf coupé, il fallut admettre que le piiucipe qui sent n'est pas dans la partie qui reçoit l'impression, ni celui qui détermine le mouvement dans la partie qui se meut, et que pour en découvrir le siège il est nécessaire de remonter jusqu'à l'origine des nerfs. Or^ comme tous les nerfs naissent
(a) On aurait pu croire.—- Des deux questions posées, l'une sur la nature, l'autre sur le siège du principe \ital ^ ( car nous pouvons emprunter ici le langage de Bartiiez ) Legallois abandonna la première , pour s'altaclier à la seconde. Se flatte-t-il d'être ramené par la seconde à la première?
( 38 ) du cerveau et de la moelle e'pinière, c'était à la fois dans le cerveau et dans la moelle épinière qu'on était conduit à placer le foyer de la vie. Mais une foule de faits attestaient, d'un côté, que la destruction ou même qu'une certaine lésion du cerveau produisait subitement la mortj de l'autre, que la section transversale de la moelle épinière, dans un point quelconque de sa longueur, paralysait toutes les parties inférieures à la section , tandis que toutes les parties supérieures, continuant de communiquer avec le cerveau, conservaient le sentiment et le niouveiueni. De plus, l'anatomie n'avait envisagé la moelle épinière que comme un gros nerf, lequel naît du cerveau , de même que tous ceux qui sortent par les dlfféiens trous du crâne, et qui, comme eux, se divise d'espace en espace pour fournir les nerfs intervertébraux j en un mot, cette moelle n'était, ainsi qu'on l'appelait souvent, que le faisceau des nerfs du tronc. Ce fut donc le cerveau que l'on regarda comme le foyer de la puissance nerveuse, et par conséquent comme le siège unique du principe de la vie.
On alla plus loin encore. L'unité du moi (a), les idées métaphysiques qui s'y rattachent , et la considération que certaines parties du cerveau pou-
(a) L'unité du moi. — Ces vues sur l'unité de lieu que semble exiger l'unité du moi., sont bien fausses; car ici, comment concevoir une unité de lieu? Quelque petit que-
(39) vaicnl cire lésées et même détruites impuncmoni, conduisirent à penser que ce n'était pas ce viscère tout entier qui était le siège de ce principe , et qu'il devait y avoir un li(Mi circonscrit auquel aboutissaient loïiies les sensations, et où se donnait l'impulsion pour tous les mouvemens; et ce lieu que l'on désigna sous le nom de sensorium commun ou de siège de Vdme^ a été pendant long-temps l'objet des rechercbes des pbysiologisles.
Non seulement le but de ces recherches n'a point clé atteint 5 mais, à mesure qu'on a médité davantage sur les faits connus, et qu'on en a observé de nouveaux, on s'est aperçu qu'il devenait de plus en plus difficile de concilier tous ces faits avec l'dpinion qui place exclusivement dans le cerveau, même considéré dans son entier, le principe du sentiment et de tous les mouvemens animaux. En effet , on ne pouvait point concevoir , dans cette opinion , pourquoi les reptiles, tels que les tortues ,
soit un lieu, il a des parties. Le plus petit lieu est une collection de lieux plus petits encore.
Qu'y a-t-il de commun entre cela et la perception simultanée de deux idées, et le jugement que l'une n'est pas l'autre? Or, l'unité du moi^ ou plutôt le sentiment de cette unité, est un résultat de jugement.
Dès qu'on admet une âme, cette âme étant immatérielle et sans parties, qu'a-t-elle besoin d'un lieu? On ne sait pas j et l'on ne peut savoir,
les salamandres, elc, coulinuent de vivre pendant des mois entiers après avoir été décapités, ni pourquoi les animaux des classes inférieures offrent des phénomènes semblables ou même plus singuliers. On concevait moins encore pourquoi la durée de la vie varie à un degré considérable dans CCS animaux, suivant la manière dont le cerveau a été enlevé 5 pourquoi, par exemple, les tortues auxquelles Redi avait extrait ce viscère par une ouverture faite au crâne, avaient survécu plusieurs mois, tandis que celles auxquelles il avait coupé la tête au-delà de l'occiput n'avaient survécu qu'un certain nombre de jours (1) j car la différence ne dépend pas de rhémoiTagle , comme on aurait pu le supposer. On essayait de résoudre ces difficujtés en disant que l'opinion dont il s'agit n'était établie que d'après des observations faites sur les animaux à sang chaud , qu'elle ne s'appliquait qu'à ces animaux , et que dans ceux à sang froid la puissance nerveuse était soumise à d'autres lois. Mais un assez grand nombre de faits, observés dans les animaux à sang chaud eux-mêmes , semblaient déposer contre celte explication.
C'est une chose bien certaine que les oiseaux continuent de vivre quelque temps, et même de marcher et de courir, après qu'on leur a coupé la
(1) Opère di frances. Redi, 1741» Tom I, pag. 78, et lom. II, p. 194.
leie. On a frequemmcni cité ce trait de l'empercur Commode qui, pendant que des autruches couraient dans le cirque, s'amusait à leur couper la tête avec des flèches taillées en croissant. Ces animaux n'en continuaient pas moins de courir comme auparavant, et ne s'arrêtaient qu'au bout de la carrière. Plusieurs phvsiologisles ont obtenu un résullatscmblablcendécapitant des dindons (i), des coqs (2), des canards (3) , des pigeons (4) j etc j il aurait donc fallu admettre aussi pour ces animaux une exception particulière dans les lois de la puissance nerveuse (5), et la théorie reçue n'eût plus été appliquable qu'à l'homme et aus autres mammifères.
Ces derniers , en effet , paraissaient-se-eomporter d'une manière assez conforme à celte théorie, soit après la décapitation , soit après les diverses lésions du cerveau et de la moelle épinière. Néanmoins ils avaient eux-mêmes présenté parfois quelques exceptions. Ainsi Desault rapporte dans son journal (6) , un cas où la moelle épinière avait
(i) Lamétrie, OEuvres pliilosopli. lyôi, p. 56.
(2) Kaauw Boerrhave. inipet. faciens. n°. 33i, p. 26a, édit. de Leyde, 1743. — Urb. Tosetli , Mém. sur les partsensib. et irritab. toni. II, pag. 194.
(3) M. Cuvier, Leçons orales.
(4) \Voodward , cité par Haller.
(5) Haller, Elérn. pbysiol. Tom. IV, pag. 355.
(6) Tom. IV, pag. i3j.
été coupée transversalement et en totalité' par un coup d'arme à feu , sans que la paralysie des extrémités inférieures ait eu lieu (a). On en trouve un semblable dans le Selecta medica Franco furtiana(^i). Des auteurs assurent, en outre, qu'après la décapitation, un veau a continué de marcher encore fort loin (2) ; qu'une femme a fait quelques pas (3) ; qu'un homme (b) a pu tenir son sabre et l'agiter à trois reprises (4) ; qu'un autre s'est frappé la poitrine avec les deux mains (5) , etc. Mais on repré-
(1) Torn. I, pag. 4.
(2) Riis, cité par Haller.
(3) et (4) Rzadskinski , Hist. nat. polon. p. 363. (5) Struve, Authrop. soblimior. 1754, p- 38.
(a) ^ie eu lieu. — J'ai lu quelque part qu'une tumeiir s'étant développée sous l'aisselle , et ayant divisé par la compression la presque totalité du plexus brachial, le mouvement et la sensibilité des extrémités supérieures n'en avaient pas été altérés. Ces deux propriétés vitales avaient-elles été maintenues par les nerfs qui accompagnent les artères?
(b) Qu'un Jiomme^ etc. — Eusèbe de Nuremberg rapporte que dans une rencontre entre les impérianx et les rebelles du Palatinat, un Hongrois ayant eu la tête emportée d'un coup de sabre, se soutint sur son cheval et courut encore quelques momens. ( V^ Gasp. d reies franco). Quest. 3i.
Marcellus Donatus raconte, sur la foi d'un historien contemporain, qu'un homme décapité à Florence eut, pendanî:qu'on le portait en terre , les plus violentes convulsions.
( 43 ) sentait qiie ces faits sont eu très -petit nombre et onposc's à ce qu'on observe tons les jours dans des cas seuiblabli's. On objectait de pbis que la plupart sont attestés par des auteurs peu capables d'en bien jnj^er ; ce qui a fait diie à Haller , en les citani , que , pour y ajouter foi , il faudrait qu'ils eussent eu des pbilosophes pour témoins. Sed hœc ah honùnihus philosophicis oportueral testimonium hahere (i). Cette réflexion ne serait peutêtre pas déplacée à l'égard de quelques faits avancés dans la discussion qui s'est élevée , pour savoir si la vie subsiste encore après le supplice de la guillotine (2,). Presque toujours ces faits sont surchargés de circonstances qui en infirment l'authenlicité. Comment croire, par exemple, que dans une tête décollée et entièrement privée de circulation {a) ,
(1) Eléin. pliysiol. tom. IV, pig. SqS.
(2) Remarquons que, dans cette discussion, c'est le plus souvent dans la têle qu'on a cberclié des signes de vie, c'està-dire dans la partie qui est le moins susceptible d'en donner , quoiqu'elle soit réellement vivante. C'est que ceux qui les y cherchaient pensaient eux-mêmes que le cerveau était l'unique foyer de la vie, et dès lors , après la décapitation, ils ne devaient soupçonner de vie que dans la tête.
(a) Privée de circulation. — Stenon , Haies , etc, ont prouvé que le sang d'un animal égorgé ne sort pas en totalité. Il se fait dans le système capillaire une circulation toute autre que dans les grands vaisseaux. Le sang y est retenu, balancé , promené dans toutes les directions , et ce sang peut
le visage a rougi lorsque le bourreau y a appliqué un soufflet? Enfin en admettant, et il était difficile de s'y refuser, qa'on ait réellement constaté quelques signes de vie après la décapitation dans les mammifères, comme en général ces signes ont été légers et de très -courte durée, il était permis de n'y voir que les derniers restes d'une vie dont la source était tarie (a). A tout prendre ^ la
suffire au maintien du sentiment et du mouvement dans le tronc et la tête, même après qu'ils ont été séparés par la décapitation. Legallols reconnaît lui-même que dans ce cas la tête est réellement vivante. Elle sent donc , elle peut donc penser encore , elle peut agir. On dit qu'une tête coupée par la guillotine a mordu le talon du bourreau. On raconte qu'un seigneur prussien ayant été condamné à perdre la tête, convint avec ses amis que si après l'exécution il conservait quelque sentiment de lui-même , il le leur témoignerait par des signes non équivoques. 11 tint parole au moins en apparence. Sa tête, séparée du corps par l'exécuteur, tournait les yeux comme pour chercher ses amis 5 elle les regardait, et tous les muscles étaient en mouvement. Ces agitations n'étaient-elles que convulsives , irréfléchies, involontaires? elles prouvent du moins que toute vie n'était pas éteinte.
( Voy. sur cette matière les 3i^ et 32= quest. de /'Elysius ' Campus de Gaspar à reies franco. )
(a) Derniers restes, etc. — Mais ce reste a-t-il une durée? et cette durée est-elle appréciable? si elle l'est, cela suffit.
Avec des artères d'un petit calibre , et un système capil-
(45) théorie pouvait donc se soutenir à l'égard des mamniificres adultes.
Mais il n'en était pas ainsi par rapport, aux fœtus. Il existe un grand nombre d'observations de fcetiis aeéphales, soit dans l'espèce humaine, soit dans les autres mammifères. Comment ces fœtus avaient -ils pu vivre et se développer sans cerveau dans le sein de leur mère ? On répondait que c'étaient des hydrocéphales (i) dans lesquels l'eau avait fini par détruire le cerveau, ainsi que toutes ses enveloppes , et qui avaient continué de vivre aussi long -temps que les progrès de la maladie le leur avaient permis. Cette réponse était peut-être appliquable à quelques-iins j mais il est certain qu'elle ne pouvait pas convenir à ceux qui étaient nés vivans et avec des signes manifestes , ou que le cerveau manquait depuis fort long-temps, ou que mèiue il n'avait jamais existé (a). Et d'ailleurs il restait à expliquer pourquoi, de ces fœtus, les uns périssent aussitôt apiès leur naissance , les
lalre très-épanoui , il peut arriver que par la décollation la tête conserve plus de sang qu'elle n'en perd. La présence de ce sang conservé peut soutenir pendant quelque temps l'activité vitale.
(i) Haller , Elém. pliysiol. tom. IV, pag. 355. —Mor- «agni. de sed. et causis morbor. epist. XII, art. 5 et seq.
(a) Jamais existé. — Des nerfs se développent et des mouremens s'exécutent sans qu'il y ait eu dans le foetus ni cer-
(46) autres seulement au bout de quelques heures ou même de quelques jours. En considérant les choses sans prévention , il était impossible que la théorie reudît raison de ces faits.
Les expériences de Haller sur l'irritabilité promirent plutôt qu'elles ne donnèrent une solulion satisfaisante. Ces expériences tendaient à établir qu'il existe une vie intérieure , indépendanie de la puissance nerveuse. Long -temps avant Haller on avait distingué les fonctions dont nous avons la conscience et que nous pouvons régir à notre gié, telles que les fonctions iuLellectuellcs (a) , les niouvemens volonlaiies, etc, de celles qui s'exercent à notre insu, et sur lesquelles notre volonté n'a ucun empire, comme la circulation, la nutri-
veau, ni moelle épinière. ( Voy. la âfi^. lettre de Morgagni. )
Le placenta a-t-il des nerfs? d'où lui viendraient -ils ? cependant le placenta est une masse organisée et vivante.
(a) Les fonctions intellectuelles.—- Est-il exact de dire que nous pouvons régir à notre gré nos fonctions intellectuelles? Si, parmi ces fonctions, nous comprenons la volonté, peut-on dire que nous sommes maîtres de vouloir? ne serait-ce pas dire que la volonté est volontaire? et ce langage est-il soutenable? ne serait-ce pas placer hors de la volonté une autre volonté, et au-delà de celle-ci une autre encore , ainsi de suite à l'infini?
( 47 ) lion, les secicLions, clc. On avait désigné les premièies sous le nom do fonctions animales, cxtéricnres , elc; et les secondes sous celiii de fonctions vitales naturelles, intérieures, etc. Mais les fonctions de ces deux ordres étaient également soumises à la puissante nerveuse. La seule différence qu'on mîtentre elles, à cetégard , étaitdansle moded'aclion de cette puissance. Suivant les uns, les nerfs étaient organisés de manière à rendre cette action pi r.s facile et pl;is légulièrc dans les unes que dans les autres (i)j suivant d'autres, les fonctions vitales ou intérieures avaient leur premier mobile dans le cervelet, et les fonctions animales avaient le leur dans le cerveau proprement dit (2). On voit assez que cetie distiuctiou des fonctions expliquée de l'une ou de l'aulre de ces manières ne faisait qu'augmenter les difticuliés.
Mais on les crut résolues, du moins en grande partie , lorsque Haller (3) eut fait admettre que la cause du mouvement animal est dans la fibre muscvilaire elle-même; que cette fibre, pour entrer en contraction , n'a besoin que d'un stimulus qui l'y détermine ; que , dans les muscles soumis à la volonté , ce stimulus est constamment la puissance
(1) Borelli, de motu anlmalium. i743- p- 89-92.
(2) Willis, opéra oninia. 1682, Tom. 1, de cerebri anatome, pag. 5o.
(3) Mémoires sur les part, sensib. et irrit.
nerveuse^ et que, dans ceux qui n'y sont pas soumis, il est de nature diverse et tout-à-fait étranger à cette puissance. On concevait, en effet, que les fonctions intérieures étant indépendantes de la puissance nerveuse , tandis que les fondions animales eu dépendaient immédiatement, celles-ci pouvaient cesser , et la puissance nerveuse être anéantie , sans que les premières cessassent en même temps. On concevait même qu'elles devaient continuer aussi long -temps qu'elles pouvaient se passer du concours des fonctions soumises à la puissance nerveuse , et spécialement des mouvemens respiratoires qui sont, de toutes ces fonctions, celles dont la suspension menace le plus promptement la vie générale. Enfin, les fœtus des mammifères n'ayant aucun besoin de respirer dans le sein de leur mère , et les animaux à sang froid ayant la faculté de supporter une très-longue privation d'air, et de conserver long - temps leur irritabilité , on concevait que les uns et les autres pouvaient vivre fort long - temps sans le secours de la puissance nerveuse.
Nous examinerons par la suite s'il est vrai que les fonctions intérieures soient indépendantes de la puissance nerveuse. Supposons pour le moment qu'elles le soient en effet, l'explication que nous venons de rapporter serait encore fort loin de satisfaire à tous les phénomènes que présentent les animaux acéphales ou décapités. Car ce ne sont pas
( 49 ) senlcment les fonctions inlërieures qui subsistent dans les cas dont il s'agit : une partie des fonctions animales subsistent pareillement, puisque les mouvemens volontaires ont lieu. Et ce serait étendre les prérogotives et l'irritabilité bien au-delà de leurs véritablus bornes, que de leur attribuer ces mouvemens. Ce serait même aller .directement contre la théorie de l'irritabilité , laquelle veut qu'ils ne puissent être excités spontanément que par la puissance nerveuse. Néanmoms, le besoin d'expliquer des phénomènes embarrassans a jeté dans cette exagération plusieurs auteurs recommandables, entre autres Charles Bonnet (i), et, comme nous le verrons bientôt, Félix Fontana(a).
(i) Considérations sur les corps organisés. 1779. 2*. part, p. io6. — Palingénésie, t. 1 , p. 83 — 92.
(a) Tîn examinant de près ces idées de Haller, on voit que tout se réduit à une dispute de mots. Dans les muscles mus par la volonté , il y a une condition sans laquelle le mouvement ne saurait avoir lieu. Outre le tissu cellulaire qui en soutient la trame, outre le sang dont il est pénétré, et d'où s'exlialent de l'eau, de l'albumine, de la graisse, etc , le muscle est essentiellement composé d'une matière fibreuse et contractile. Mais ce genre d'organisation, cette condition ne produit pas le mouvement; elle \ exécute^ parce qu'elle le reçoit. La vraie cause impulsive se trouve dans l'influence n^erveuse. Cette influence s'eiserce par le nerf, à qui elle est transmise par les gros centres nerveux.
Peut-elle s'exercer par la portion de nerfs qui reste daDS If Partie. ^
11 est bien vrai qvie les muscles des mouvemens volontaires conservent la faculté de se contracter, après qu'ils ont cessé, ou de communiquer avec le foyer de la puissance nerveuse, ou d'en recevoir l'impulsion j mais jamais ils ne se contractent spouLanément dans ces cas. C'est toujours par l'application immédiate d'un stimulus, soit à leurs nerfs, soit à leur propre substance. Par exemple, si , après avoir détaché une cuisse d'une grenouille vivante, on irrite, soit un des nerfs, soit un des muscles de cette cuisse , on fait contracter , dans le premier cas, tous les muscles qui reçoivent des filets du nerf irrité j dans le second, le seul muscle irrité. Tous les autres muscles qu'on n'a point touchés immédiatement ou dont on n'a point irrité
le muscle après la section? Toutes les expériences sont affirmatives à cet égard.
Cabanis , qui a traité ce point de doctrine , fait voir qu'il est impossible de toucher uns fibre , sans toucher un nerf. Lorsqu'on croit agir sur l'irritabilité toute seule, on agit très-réellement sur la sensibilité.
Il suivrait de là qu'avec un seul instrument qui est ce système ner\'eux , et avec des extrémités de nerfs diversement terminés , la nature suffit à tout , au moins dans les animaux des classes supérieures. A la vérité , pour que le système nerveux jouisse de toute son activité , pour qu'il la communique , la conserve . la répare , etc, il faut qu'il soit pénétré par du sang.
( 5i ) les nerfs, {lenicurent en repos. C'est lout autre chose dans une grenouille tlécapliée : dans celle-ci, il n'est pas besoin, pour exciter des mouvemens, de toucher ni les muscles ni les nerfs j il suffit de toucher un point de sa peau poui la déterminer à se mouvoir, et même elle se meut spoutane'ment et sans aucune irrilation. Les phénomènes que présent c la caisse de la grenouille , sont ce qu'on appelle ordinairement des phénomènes d'irritabilité : on les observe constamment pendant un temps plus ou moins long après la mort. Ceux qu'on remarque dans la grenouille décapitée sont dus à la vie, et supposent toujours l'exisicnce du principe qui la constitue, c'est-à-dire, de ce principe duquel dépeudent la facullé de sentir et celle de se mouvoir. En un mot , ces phénomènes différent tellement entre eux, qu'il y a lieu d'être surpris qu'on ait pu les confondre.
La théorie de l'irritabilité ne changeait donc rien à l'état de la question, et les difficultés dont j'ai parlé continuaient de subsister dans leur entier, dès que Haller et les auteurs de son école persistaient à placer dans le cerveau le foyer de la puissauce nerveuse (i). Parmi les expériences de ces auteurs , il y en avait une néanmoins qui était bien propre à les faire renoncer à cette opinion : c'est
(i) Elém. physiol. Tom. IV, pag. 3.^2-3.
celle par laquelle le célèbre Fontana , après avoir décapilé des lapins et des cochons d'Inde, et prévenu l'hémorragie par la ligature des vaisseaux du cou, avait cntrelenu la vie dans ces animaux pendant un assez long espace ^de temps , en leur soufflant de l'air dans les poumons ('i). Cette expérience prouvait clairement que, même dans les mammifères adultes , comme dans les reptiles , la vie du tronc ne dépend pas immédiatement du cerveau. Il n'y avait , apiès cela , qu'un pas à faire : c'était de se demander quelle était la véritable source de cette vie, et de chercher la réponse à cette question dans de nouvelles expériences. Mais Fontana ne donna aucune suite à la sienne, parce qu'il croyait en connaître l'explication. Fortement imbu de la doctrine de Haller , qu'il étendait beaucoup plus loin que ce grand homme , c'est dans l'irritabilité qu'il plaçait la source et le principe de la vie et de tous les mouvemeus animaux (2). L'insufflation pulmonaire n'était à ses yeux un moyen de prolonger la vie dans l'animal décapité , que parce qu'elle contribuait à entretenir l'irritabilité en entretenant la circulation, laquelle était indépendante de la puissance nerveuse (3). Et c'est dans
(i) Ti'aité sur le venin de la vipère, sur les poisons américains et sur quelques autres poisons végétaux. Florence , 1781. Tom. I, pag. 317.
(2) Ibid. Tom. I, pag. 81, go, 93, 289.
(3) Ibid. Tom. II, pag. 169-171.
ce sens qu'il dit, en parlant de son expérience , que la respiration pulmonaire et la circulation des hinncurs dans les parties suffisent à tout. Loin qu'il attribuât la vie dans ce cas à la puissance nerveuse , son objet, en décapitant les animaux, était de les faire mordre aussitôt après par des vipères, pour montrer que les nerfs ne jouent aucun rôle dans les effets des morsures : preuve évidente qu'il regardait la source de cette puissance comme tarie après la décapitation (i). On ne doit pas être surpris , d'après cela , qu'il assimile les morsures de la vipère , faites sur des animaux décapités , à celle§ faites sur une simple cuisse détachée du corps (2).
Considérée sous ce point de vue, cette expérience laissait donc tout aussi indécise qu'auparavant la grande question du véritable siège du principe de la vie , et elle ne paraissait être qu'une confirmation de ce qu'on savait déjà. Aussi n'avaitelle pas fait plus d'impression sur le public que sur son auteur (3).
(1) Traité sur le venin de la vipère, Tom. I, pag. 391 -g.
(2) Ibid. Tom. I, pag. Siy, premier alinéa.
(3). Je n'avais aucune connaissance de cette expérience, lorsqu'environ sept mois après que j'eus communiqué les miennes à la Société des professeurs de la Faculté de médecine d« Paris, et deux mois après que je les eus répétés publiquement devant cette Société; M. Magendie, occupé alors
(54) Enfin j à mesure qne la puissance nerveuse rentra dans les droils dont elle avait été dépouillée par l'irritabilité, les meilleurs esprits sentirent que c'était uniquement dans une nouvelle théorie de cette puissance qu'il fallait chercher la solution de toutes les difficviltés. Plitsieurs s'accordèrent à penser qu'il n'était plus possible d'en considérer le cerveau comme le siège exclusif. Les faits connus paraissaient assez nombreux et assez décisifs pour cela. Mais lorsqu'il s'agit d'assigner à ce siège de nouvelles limiies, il arriva ce qui a toujours lieu en pareil cas, lorsque les faits ne vont point assez directement au but pour avoir le caractère de preuves, et qu'ils conservent un certain vague qui permet diverses interprétations. Chaque auteur eut son opinion , et étendit ou resserra le siège de la puissance nerveuse (i), suivant le point de vue sous lequel il envisagea lès faits.
On ne pouvait guère espérer d'obtenir une théorie satisfaisante en se bornant à combiner les faits connus. Il fallait de nouvelles expériences qui fussent propres à jeter un nouveau jour sur ces faits, et à les lier en remplissant les lacunes qu'ils
de son travail sur les poisons végétaux des Indiens, ayant eu occasion de consulter Fontana sur ce sujet , la découvrit et me l'indiqua.
(1) Voyez entr'autres les ouvrages de MM. Platner, Reil;> Bicliat, Proschaska, Scarpa, Gall.
laissaient entr*eux. Nous avons vu qu'une des plus g'i-andes difficullés éiait de concilier les faits observés dans les auunaux. à sanj^ froid, avec ceux observés dans les animaux à sang chaud adultes. Nous avons vu aussi que les fœtus de ceux-ci se comportent d'une manière analogue à ce qui se passe dans les animaux à sang froid. C'était donc dans ces fœtus qu'il fallait chercher le lien qui devait unir les phénomènes que présentent les animaux à sang froid et les mammifères adultes , soumis aux mêmes expériences. Il y avait quelque espoir de le trouver, d'vmo part , en étudiant toutes les circonstances de l'analogie qu'on remarquerait dans ces expériences entre les reptiles et les fœtus des mammifères, et de l'antre, eu rechcrchani ce que deviennent ces. circonstances dans ces mêmes fœtus, à mesure qu'ils avancent vers l'oge adulte. Tel était du moins le pian que la réflexion sendjlait suggérer. C'est aussi celui que j'ai suivi. Mais je dois avouer que c'est plutôt le hasard que la réflexion qui m'en a fourni la première idée.
It y a quelques années qu'un cas particulier d^accouchement , arrivé sous mes veux, me fit désirer de connaître combien de temps un fœtus à terme peut vivre sans respirer, à dater du moment où, par une cause quelconque, il a cessé de communiquer avec sa mère. Mais ce fut vainement que
( 56 ) je cherchai à m'en éclaircir dans les auteurs. Je n'y trouvai que des opinions contradictoires^ appuyées, les unes, sur quelques faits inexacts ou trop légèrement observés 5 les autres^ sur des idées systématiques. Dès lors , je résolus de consulter moi-même la nature en me livrant à une suite d'expériences sur les animaux. Et d'abord, comme la séparation du fœtus d'avec sa mère est souvent accompagnée de diverses circonstances qui peuvent faire varier la durée de l'existence de ce foetus, je réduisis toutes ces circonstaiT,ces à trois chefs: 1°. celui où la mère et le fœtus peuvent être considérés comme en santé j 2°. celui où la mère a éprouvé des accidens; 3°. celui où le fœtus luimême en éprouvé.
Or, parmi les accidens qui peuvent arriver au fœtus, j'eus spécialemenl à rechercher la cause de sa mort dans l'accouchement artificiel par les pieds. On sait que dans les cas où les accoucheurs sont obligés de retourner l'enfant et de l'amener par les pieds, si le bassin de la mère présente en mêmetemps une certaine étroitesse, l'enfant périt dans le plus grand nombre des cas. On attribue généralement sa mort au tiraillement de la moelle épinière. Il est certain que les tractions qu'on exerce dans ce cas sont assez considérables, et qu'elles l'ont même été quelquefois, au point de le décoller et de laisser la tête dans la matrice. En examinant et en soumettant à des expériances directes sur les
(57) animaux, lomes les circoDstances du cas dont il s'agit , je no nie bornai pas à déterminer la cause de la mort , lorsque le fœtus n'a pas été décollé j je voirlus savoir encore comment et par quelle altération des fonctions, la décollation le faisait périr. 11 est hors de doute que l'hémorragie contribue beaucoup à sa mort. Mais comme en général , ce n'est point à l'hémorragie qu'on s'en prend , et qu'on accuse plutôt l'anéantissement svibit de toutes les fonctions du cerveau , il est évident qu'il fallait faire abstraction de l'hémorragie , ce qui est toujours plus ou moins praticable eu liant les vaisseavix du col, et que le vrai point de la question consistait à déterminer comment la cessation de toute influence cérébrale produit la mort dans le tronc.
C'était sur les lapins que j'avais commencé mes expériences, sur le temps que les fœtus, séparés de leur mère, peuvent vivre sans respirer; ce fut sur les mêmes animaux que je continuai mes recherches sur les phénomènes de la décapitation. Je remarquai d'abord, qu'après la décapitation d'un lapin , la vie continue dans le tronc , et que le sentiment et les mouvemens volontaires y subsistent pendant un temps, qui est sensiblement le même que quand on asphyxie un lapin de même âge. Ce temps varie suivant l'âge. En asphyxiant des lapins de différens âges , par exemple , de cinq en cinq jours, depuis le moment de la naissance jus-
qu'à l'âge d'un mois, on observe constamment que la durée du sentiment, , des mouvcmens volontaires, en un mot, des signes de la vie, va toujours en diminuant à mesure que ces animaux avancent en âge. Ainsi, dans un lapin nouvellement né , le sentiment et les mouvemens volontaires ne s'éteignent qu'au bout d'environ quinze minutes d'asphyxie , tandis qu'ils s'éteignent en moins de deux minutes dans le lapin âgé de trente jours. Or, en décapitant de même des lapins de cinq en cinq jours, je trouvai que la durée de ces phénomènes décroissait d'âge en âge, suivant la même loi que dans l'asphvxie. Mais il y avait cette différence essentielle entre l'animal décapité et l'animal asphyxié , que celui-ci fait des efforts pour respirerj chacun de ces efforls caractérisé par la contraction du diaphragme et l'élévation des côtes, est accompagné d'un bâillement. Ces bàillemens et ces mouvemens du thorax, qui vont en s'affaiblissant de plus en plus, à mesure que l'asphyxie se pro« longe, sont les derniers signes de vie qu'on observe, et ils subsistent toujours plus ou moins, après la cessation de la sensibilité et des mouvemens volontaires. Dans l'animal décapité, au contraire, tous les mouvemens inspiratoires du thorax sont anéantis à l'instant même de la décapitation 5 la tête seule conserve des bàillemens , lesquels sont entièrement semblables à ceux qui ont lieu dans l'asphyxie. Si, au lieu de décapiter l'animal, ou
(59 ) lui coupe seulement la moelle épinière CDirc l'occipul el la première verlèbrc , les phénomènes sont les mêmes qu'après la décaj»iLalion j. c'est -àdire , que tous les mouvemens inspiialoires du thorax cessent à l'instant , et que la tête conserve les bàillemens de l'asphyxie. En un mot, soit après la décapitation, soit après la section de la moelle épinière près l'occiput , les bàillemens sont les seuls restes des mouvemens inspiraioires; ils sont les indices des vains efforts que fait la tête pour respiiîer : phénomène très- remarquable, et dont je ferai nn grand usage par la suite, en considérant constamment les bàillemens comme les signes représentatifs des mouvemens iuspiratoires (a).
Je conclus, du rapprochement de ces faits, que l'animal décapité n'est qu'asphyxié , et qu'il l'est, parce qu'il ne peut plus exécuter les mouvemens nécessaires pour faire entrer l'air dans ses poumons (/^). Il y avait un moyen bien simple de vérifier la justesse de cette conclusion, c'était de sup-
(a) Alouvcmens mspiratoires. — Qui est-ce qui détermine ces efforts, sinon une impulsion intérieure, un instinct, un besoin, une vraie volonté instinctive ? Le besoin de respirer est-il alors senti par le cerveau? sent-il le poumon qu'il n'a plus comme , dans certains cas , il sent le pied ou la main qu'il n'a plus? E. P.
(b) Ne peut plus . '^y o\ci ce que dit Gaspard à Reies :
pléer la respiration naturelle , en soufflant de l'air dans les poumons. J'en fis l'expérience , et le succès fut complet. Il n'est même pas nécessaire pour réussir d'avoir recours à l'insufflation pulmonaire aussitôt après la décapitation. Si l'on attend pour la pratiquer que le sentiment et les mouvemens volontaires aient cessé , on les voit bientôt renaître et parvenir à un degré très-prononcé 3 et si l'on interrompt alors l'insufflation , ils s'affaiblissent de rechef, disparaissent enfin tout-à-fait , et l'animal semble mort 5 mais ils reparaissent de nouveau et avec la même intensité en recommençant l'insufflation. J'ai répélé cette expérience avec le même succès sur les chiens , sur les chats et sur les cochons d'Inde. En un mot, on peut de cette manière entretenir un animal décapité parfaitement vivant, et cela pendant un temps variable, suivant son espèce et son âge, et qui, dans les très-jeunes lapins, est au moins de plusieurs heures.
11 résultait évidemment de ces faits, que le principe du sentiment et des mouvemens volontaires ne réside pas dans le cerveau , comme le veut l'opinion la plus générale , ou que du moins il n'y réside pas exclusivement. Mais alors quel est le siège
ce Cerebri injluxu déficiente^ thoracis motum et respirayi tioneni statini deficere, debere consequens est^ sine quâ Dî dari vita non pjOtest. r> Elysiiis jucund. Qusestion. Campus.. Quaest. XXXI. 8. E. P.
de ce principe ? on a-t-il un parliculicr et circonscrit , ou bien esL-il disséminé dans loviies les parties du corps? Les expériences suivantes me convainquirenl bientôt que c'est unlqvicmcnt dans la moelle éplnière qu'il réside. En effet, si dans un lapin décapité que l'on a ranimé et que l'on entretient vivant avec le plus grand succès par rinsufflation pulmonaire, on détruit la moelle éplnière en enfonçant un stylet de fer dans toute la longueur du canal vertébral , tous les phénomènes de la vie disparaissent à l'Instant même, sans qu'il soit possible de les rappeler par aucun moyen 5 il ne reste que ceux de rirrltabillté, qui, comme on sait, subsistent toujours un certain temps après la mort. Si l'on prend un autre lapin , qu'au lieu de le décapiter , on fasse simplement une ouvertu re au canal vertébral près l'occiput, et qu'avec une tige de fer introduite par cette ouverture, on détruise toute la moelle éplnière, quoique dans ce cas le cerveau demeure Intact ainsi que ses communications nerveuses avec le tronc , la vie n'en disparaît pas moins sur-le-cbamp et sans retour dans le tronc; elle subsiste seulement dans la tête , comme l'in-i diquentlesbâlllemens. EnjGin, si l'on divise un autre lapin transversalement en deux moitiés , chacune des deux moitiés , de mrême que la tête , dans l'expérience précédente , demeure vivante pendant un nombre de minutes, variable suivant l'âge de l'animal , et que j'indiquerai par la suite. Si , aussitôt
après la division , ou de unit toute la moelle épinière dans l'une quelconque de ces deux nioiiiés, la \ie y cesse à l'insiant, tandis qu'elle continue dans l'autre; et si dans celle-ci on déuuit seulement une portion de la moelle , toutes les parties qui reçoivent leurs nerfs de celle portion, sont frappées de mort sur-le-champ , et le reste de cette même moitié demeure vivant.
Ces expériences prouvent non-seulement que la vie du tronc dépend de la moelle épinière , mais que celle de chaque partie dépend spécialement de la portion de cette moelle dont elle reçoit ses nerfs. De plus , il est facile de démontrer que cette prérogative de la moelle épinière, d'être la source du sentiment et de tous les mouvemens volontaires du tronc, lui appartient exclusivement à tout autre organe , et qu'aucun des viscères de la poitrine et de l'abdomen n'y a une part immédiate. Car, si on couvre la poitrine et l'abdomen d'un lapin, et qu'on arrache le cœur, les poumons, le diaphragme, les entrailles, en un mot tous les viscères de ces deux cavités, il reste vivant après après cette cruelle opération ; et si , de plus , on lui coupe la tète, quoique réduit alors à son squelette, à sa moelle épinière et à ses muscles, il est encore vivant (a) 5 mais si l'an détruit la moelle
(a) Encore vivant. — Voyez dans la XXXH question dtf Campus Elysiu» de Gaspard à Reies , cfes' exemples d'hom lu es
( 63 ) épinlère eu parlic ou en lolalllé, il et,l aussilôt frappé (l'une mort partielle ou j^cuérale.
11 est doue certain que la vie du tronc n'a son principe immédiat ni dans le cerveau ni dans aucun des viscères de la poitrine et de l'abdomen; mais il ne l'est pas moins que tous ces viscères sont indispensables à son entretien. Or, en considérant sous quel rapport ils le sont, les faits énoncés plus haut prouvent évidemment que, quant au cerveau, les phénomènes mécaniques de la respiration , c'est-à-dire , les mouvemens par lesquels l'animal lait entrer l'air dans ses poumons , dépendent immédiatement de ce viscère. Ainsi,, c'est principalement en tant que l'entre lieu de la vie dépend de la respiration , qu'il dépend du cerveau; ce qui donne lieu à une grande diffîculié. Les nerfs diaphragma liques, et tons les autres nerfs des muscles qui servent aux phénomènes mécaniques de la respiration , prennent naissance dans la moelle épinière, de la même manière que ceux de tous les autres muscles du tronc. Comment se fait -il donc, qu'après la décapitation, les seuls mouvemens inspiratoires soient anéantis, et que les autres subsistent? C'est là, à mon sens , un des grands mys-
et d'animaux qui, ayant eu le cœur arraclié , ou blessé , percé de part en part, etc., ont encore vécu, marché, couru, crié, elc.
(64) tères de la puissance nerveuse , mystère qui sera dévoilé tôt ou tard, et dont la découverte jeiera la plus vive lumière sur le mécanisme des fonctions de cette merveilleuse puissance (i).
Mais quelle que soit la disposition organique, en vertu de laquelle les phénomènes mécaniques de la respiration dépendent du cerveau, cette dépendance est certaine. Et il est certain encore que c'est par la moelle épinière qu'elle s'exerce. Car, comme je l'ai déjà dit, si l'on coupe simplement cette moelle près l'occiput, l'animal se trouve sensiblement dans le même cas que si oti lui eût coupé la tête.
Ce n'est pas du cerveau tout entier que dépend la respiration , mais bien d'un endroit assez circonscrit de la moelle allongée , lequel est situé à une petite distance du trou occipital et vers l'origine des nerfs de la huitième paire ( ou pneumogastriques ). Car, si l'on ouvre le crâne d'un jeune lapin , et que l'on fasse l'extraction du cerveau , par portions successives , d'avant en arrière , en le
(i) Quelques faits aperçus dans le cours de mes expériences me portent à croire que le nerf accessoire de la huitième paire joue un rôle principal dans cette dépendance où la respiration se trouve être du cerveau. Ce nerf a une marche et une distribution singulières, lesquelles se rapportent indubitablement à quelqu'usage que personne jusqu'ici n'a. encore pu faire connaître.
coupant par iratichcs, on peul enlever de celle manière tout le cerveau proprenicni dii , et ensuite lom le cervelet et une partie de la moelle iillonj^jée. Mais elle cesse subitement lorsqu'on arrive à comprendre dans une tranche l'orij^ine des nerfs de la huilième paire.
On pourrait donc décapiter un animal de manière qu'il conlinuât de vivre de ses propres forces et sans le secours de l'insufflation pulmonaire. Il suffirait, pour cela, de diriger l'inslrument tranchant de telle sorte , qu'en enlevant avec îe crâne tout le reste du cerveau, on épaignât ce li-^u de la moelle allongée, dans lequel réside le premier mobile de la respiration^ et qu'on le laissât en continuité de substance avec la moëile épinière. Mais il est évident que ce lieu ne peut entretetiii^ la respiration qu'autant qu'il continue de jouir de la plénitude de sa fonction. Ce qui suppose qu'il reste à peu près dans l'état sain. Or, dans les ani-^ maux à sang chaud, Ie^volume__et le nombre des vaisseaux ouverts dans cette opération occasionnent une hémorragie qui rend bientôt la circulation de nul effet dans le moignon de la moelle allongée; à quoi il faut ajouter que, dans ces animaux, les grandes plaies ont sur les parties environnantes une influence vive et profonde , qui doit réduire promptement le moignon à un état pathologique, incompatible avec sa fonction. Aussi cette expérience n'a-t-elle de succès sur eux que lors /? Partie. 5
(66) frn'ils sont fort jeunes, et pendant un leuïps qui' n'excède guères une denai- heure , et qui est quelquefois plus court. Mais, du reste, ce succès n'est point équivoque.
11 n'en est pas ainsi dans les animaux à sang froid. Dans ces derniers , les mutilations les plus considérables n'ont, le plus souvent, que des effets bornés : les hémorragies auxquelles elles donnent lieu sont médiocres et de peu de durée , et les plaies qui en résultent cicatrisent avec facilité. Une autre circonstance qvii leur est particulière, est la longueur prodigieuse des jeûnes qu'ils peuvent supporter. Aussi ces animaux ont-ils la faculté de survivre long-temps à la décapitation («)„ L'observation en a été faite il y a plus d'un siècle, et depuis Redi , qui a vu des tortues vivre plus de six mois après qu'il leur avait arraché le cerveau, on avait bien des fois obs^ervé des faits analogues (i). Mais , comme je l'ai dit précédemment , personne
(i) Pëiit-être cette observation avait-elle été faite sur les rtptîles avant Redi. Ce qu'il y a de Sûr, c'est qu'elle l'avait été fort anciennement sur les insectes. On savait, dès le temps d'Aristole, que ces derniers animaux peuveùt vivt'e sans tête. ( Aristotelis opéra omnia. 1664 > Tome II, page i3i.)
(a) ^ la décapitation. —La tête elle-même peut continuer à vivre , témoins ces têtes de vipères qui, plusieurs jours après avoir été séparées cnacune du reste del'anînilil ^ firent encôi-e des blessures ïnortelles. E. P.
(«7 ) que je sache n'en avail connu la iliéorie. Onignorail où résidait le principe tle celte vie qui paraissait si surprenante, et que l'on croyait n'appartenir qu'à celte classe d'animaux. On ignorait de même quelles étaient les fonctions dont la conservation enlreteuait l'existence de ce principe. Enfin, il ne paraît pas qu'on ail fait attention que toute espèce de décapitation ne produit pas lé même effet , et que la durée de la vie lient en grande partie à la manière dont l'animal a été décapité. Après m'ètre assuré que , dans ces animaux, la vie dépend aussi de la moelle épinière, et de la même manière que dans ceux à sang chaud, il me parut indubiiahlep en leur appliquant les conséquences de mes expériences sur les lapins , qu'ils ne pouvaient vivre long-temps après la décapitation, qu'autant qu'ds conservaient la faculté de respirer 5 d'où je conclus, eu supposant que chez eux celte faculté eût aussi son principe dans un endroit circonscrit de la moelle allongée , qu'une condition nécesdaire pour les faire vivre ainsi, était d'épargner cet endroit en les décapitant , et que si on l'enlevait avec la tête ils ne survivraient que le temps durant lequel ils peuvent supporter l'asphyxie. C'est particulièrement sur les salamandres que j'ai cherché la véiificalion de ces conséquences 5 j'en ai décapité un grand nombre ^ plusieurs ont survécu trois ou quatre mois à cette opération , et ne sont mortes que d'inanition, à en jnger par leur ex^cessive mai-
gi-eur au moment de leur mort. J'ai coiistanimcnr remarqué que, dans celles-là, la décapitation faite sur le crâne était antérieure au trou occipital. Toutes celles , au contraire , qui avaient été décapitées plus loin et sur les premières vertèbres, ont vécu beaucoup moins long -temps. Je dois dire néanmoins que le temps qu'elles ont vécu a presque toujours été plus long que celui durant lequelelles peuvent supporter une entière privation d'air ; mais cela dépend de ce qu'elles respirent par la peau , comme je le prouverai dans une autre circonstance j et, par conséquent^ il demeure vrai que , dans ce cas , elles ne vivent long-temps que parce qu'elles continuent de respirer.
Puisque l'insufflation pulmonaire supplée à la respiration naturelle , et que les animaux décapi-^ tés de manière à ce que la respiration naturelle continue , peuvent vivre jusqu'à ce qu'ils meurent d'inanition , il semblerait que l'insufflation pulmonaire pourrait faire vivre aussi long- temps un animal à sang cbaud décapité d'une manière quelconque. Mais il faut observer que ce ne sont pas seulement les phénomènes mécaniques de la respiration qui dépendent du cerveau , les fonctions propres du poumon en dépendent aussi par les nerfs de la huitième paire j et il paraît que les uns et les autres dépendent de la même partie du cerveau; car, comme nous l'avons vu, le lieu où réside dans la moelle allongée le premier mobile
<les pliénomèncs mécaniques de la respira uou, embrasse l'origine des nerfs de la huitième paire. Or, on sait que la section de ces nerls, seule et sans aucune autre lésion, fait périr les animaux beaucoup plus promptement que l'abstinence. Gn voit <lonc qu'astraction faite des autres causes qui peuvent et doivent accélérer la mort dans un animai à sang chaud, décapité , le maximum du temps qu'on peut le faire vivre par l'insufflation pulmonaire , est celui qu'il pourrait vivre après la section des nerfs de la huitième paire ^ et qu'un animal ne peut jamais vivre après la décapitation jusqvi'à ce qu'il meure d'abstinence , qu'autant qu'il continue de respirer de lui-même.
Sans entrer ici dans de plus longs détails , ce que je viens de dire suffit, je pense, pour établir que la raison pour laquelle le cerveau est indispensable à l'entretien de la vie, c'est qu'il recèle le premier mobile de la respiration. Je rechercherai ailleurs ^'il n'exerce pas encore quelqu'autre influence sur la vie j je dis sur la vie et non sur ses actes, car il est hors de doute que c'est du cer\eau qu'émamanent les déterminations de la plupart de ceux-ci.
Quant aux viscères du bas-ventie et de la poitrine, il est évident que leur usage est borné à la formation et à la circulation du sang. Ceux du basventre servent à préparer les matériaux propres à réparer les pertes que les différentes sécrétions font ^continuellement éprouver à ce fluide. Les poumons
(70) lui impriment Je caractère artériel, et le cœur Je distribue dans toutes les parties. Il ne faut donc voir dans rinsufflation pulmonaire pratiquée sur les animaux décapités, qu'une condition nécessaire à la formation du sang artériel. Mais quel rapport , quelle connexion y a-t-il enlre la vie et le sang artériel une fois formé et circulant dansles vaisseaux? Il est certain que la vie n'est pas dans le sang, comme on Ta dit souvent, et que la circulation ne la constitue pas essentiellement ( i ) , puisque le sentiment et les mouvemens volontaires subsistent toujours , un temps quelconque , après l'arracliement du cœur, et en général après la cessation de la circulation. Mais il est certain aussi que cette vie qui subsiste encore lorsque le sang ne circule plus , ou qu'il a perdu ses qualités artérielles , n'a jamais qu'une durée plus ou moins courte. Il parait qu'on peut conclure de là que la vie résulte de l'impression du sang artériel sur le corps. Mais nous avons vu que le cerveau et la moelle épiuière sont les sources du sentiment, du mouvement, en un mot de tout ce qui constitue la vie. On peut donc dire que la vie générale, que l'existence de l'individu résulte d'une certaine impression du sang artériel sur le cerveau et la moelle épinière , impression qui, une fois produite, a toujours une durée quel-
(i) Haller. Elém. phys. Tom. YIII, lib.XXX, p. 121
( 7^ ) <,onque, mais pins ou moins çourio, suivîiut Tes- .pôcc et l'âge de l'animal j en sorlc que la vie ne peut être entretenue que par le renouvellemeut conlinucl de cette impression. A peu près comme \\n corps mu en vertu d'une première impulsion , .ne peu^ continuer de se mouvoir indéfiniment , qu'autant que cette impulsiez est répétée par intervalles. S'il en est ainsi, toutes les fois que ce renouvellement est interrompu dans une portion quelconque de la moelle épinicrCj la vie, après avoir continué pendant un temps plus ou moins xîourt, mais déterminé suivant l'espèce et l'âge de l'animal, dans les parties qui reçoivent leurs nerfs de cette portion de moelle, doit s^y éteindre entièrement. C'est en effet ce que l'on observe lorsqu'on lie l'aorte dans un lapin vers la partie postérieure de la poitrine ou l'antérieure du ventre. Le sentiment et le mouvement subsistent d'abord dans le train de derrière , mais ils vont en s'affaiblissant de plus en plus , et disparaissent bientôt tout-àfait.
Tels sont, en résumé , les principaux faits que je fis connaître en 1809 : il en résultait que l'entretien de la vie dans une partie quelconque d'un animal dépendait essentiellement de deux coud i lions , l'une l'intégrité de la portion de moelle épinière correspondante; et de ses communications ner-
( 7M 'vnises^ l'antre la circulation du sang artériel dans cette partie j et par conséquent , qu'il était possible de faire vivre telle partie que l'on voudrait d'un animal aussi long-temps que l'on pourrait faire subsister ces deux conditions; par exemple, que l'on pourrait faire vivre toutes seules les parties posléâerues du corps d'un animal, après avoir frappé de mon les antérieures par la destruction de la moelle épinière correspondante à ces dernières; ou bien les antérieures, après avoir de même frappé de mort les postérieures, ou bien enfin les parties moyennes, après avoir déiruit les parties antérieures et postérieures de la moelle.
Il s'agissait de savoir si ces conséquences seraient confirmées par des expériences directes. Le premier animal sur lequel j'essayai de les vérifier fut un lapin âgé de vin^t jours. Ayant introduit un slylei dans le canal vertébral de ce lapin, entre la dernière vertèbre dorsale et la première lombaire, je détruisis toute la portion lombaire de la moelle épinière. Le train de derrière fut à l'instanlprivé de sentiment et de mouvement; mais tout le reste du corps était plein de vie, et la respiration continuait à peu près comme auparavant. Cet état dura peu. Au bout d'une minute l'animal parut éprouver de l'anxiété; il agitait ses pattes antérieures. A une minute et demie la respiration s'arrêta et fut remplacée bientôt après par des bàillemens assez rares qu'accompagnaient de faibles mouvemens inspira^
( 73 ) toircsdu thorax, et qui cessèrent tout-à-fait à trois minutes et demie, époque à laquelle il n'existait plus ni sensibilité, ni aucun autre signe de vie. Gel te expérience répétée sur deux autres lapins de même âge eut la même issue. Dans l'un, la respiration s'arrêta à une minute, et il était mort à trois minutes; elle s'arrêta dans l'autre un peu après une minute et demie, et il était mort à quatre minutes. J'essayai de prolonger l'existence de ce dernier, en soufflant de l'air dans les poumons. Je commençai l'insufflation avant que la sensibilité et les bàillemens fussent finis, mais ces phénomènes disparurent tout aussi promptement que si je n'avais rien fait. J'ai depuis répété plusieurs fois ia même tentative dans des cas semblables, toujours inutilement : la mort est irrévocable.
Un résultat si contraire à ce que j'attendais, me jeta dans une surprise qu'augmeulait encore ïe rapprochement que j'en faisais avec ce qu'on observe dans des lapins de même âge , après la décapitation. A l'âge de vingt jours et bien au-delà, l'insufflation pulmonaire peut facilement entretenir la vie dans des lapins décapités. Comment arrivait-il donc q\i'ils pussent survivie à la perte de tout le cerveau, et que la destruction de la seule portion lombaire de moelle épinière les fit périr si promptement et sans qu'il fût possible de prolonger leur existence d'un seul instant ? Aucune théorie connue ne pouvait servir à rendre raison d'un fait
( 74 ) aussi extraordinaire. D'un autre côté, je n'entrevoyais aucun moyen de le concilier avec les conséquences que j'avais déduites de mes expériences précédentes. Il fallait ou que j'eusse commis quelqu'erreur dans ces expériences, ou que les conséquences que j'enavais déduites ne fussent pas justes, ou bien enfin que la destruction , même partielle , de la moelle épinière produisît subitement dans les fonctions essentielles à l'entretien de la vie, quelque dérangement inconnu jusqu'alors. J'avais répété , vérifié tant de fois mes premières expériences, qu'il ne pouvait me rester aucun doute sur leur exactitude. Quant aux conséquences que j'en avais déduites, elles n'étaient, à proprement parler, que Fexpression générale des faits que j'avai? observés, ou du moins il ne m'était pas possible d'y voir autre chose. Je me réduisis donc à penser que la destruction d'une/ portion de là moelle épinière occasionne dans les fonctions essentielles à l'entretien de la vie quelque grande et subite altération , qui devint aussitôt l'objet de mes recherches.
Je commençai par m'assurer si la destruction des deux portions dorsale et cervicale de la moelle^ pratiquée svir des lapins âgés encore de vingt jours , produirait le même effet que celle de la portion lombaire.
Je détruisis la moelle dorsale en introduisant entre la première vertèbre lopibaire et la dernière dorsale un stylet que j'enfonçai jusqu'à la dernière
( 7^ ) vertèbre cervicale. La deslruclion était à peine achevée qiiela respiration devint haute, rareetavec bàillcmens. Tout le milieu du corps étaitmort ; le train de devant et celui de derrière étaient vivans, mais la sensibilité s'y éteignit au bout d'une minute et demie j et les bàillemens , ainsi que les contractions du diaphragme cessèrent au bovit de deux minutes. Cette expérience , répétée plusieurs fois, donna toujours le même résultat. J'eus encore recours dans ce cas à l'insufflation pulmonaire , mais sans aucun succès.
Pour détruire la moelle cervicale j'introduisis le stylet entre l'occiput et la première vertèbre. La destruction de cette portion de la moelle diffère de celle des deux autres en ce qu'elle anéantit tous les mouvemens iijspiratoires du thorax , et ne laisse subsister que les bàillemens qui , comme je l'ai dit ci-dessus , en sont les signes représentatifs, lin supposant que cette opération ne fût pas subitement et essentiellement mortelle, un animal ne pourrait donc y survivre qu'à l'aide de l'insufflation pulmonaire. Mais ce fut vainement que je la pratiquai avec le plus grand soin. La sensibilité et les autres signes de vie qui subsistaient dans toutes les parties postérieures depuis les épaules s'évanouirent à une minute et demie , et les bàillemei^s finirent à deux minutes. Je ne manquai pas de répéter encore cette expérience. L'événement fut toujours le même.
ïl résultait de là que la destruction de l'uue quelconque des trois portions de la moelle épinière est mortelle dans les lapins de vingt jours , que la mort est subite après la destruction de la portion dorsale , et après celle de la cervicale, et qu'elle ne survient qu'une ou une minute et demie plus tard après celle de la lombaire. Je n'ai rencontré d'exception à cet égard que par rapport à la destruction de la moelle lombaire. Quelques individus, en trèspetit nombre , semblent pouvoir y survivre. Mais il n'en est aucun qui ne meure très-promptement , si l'on détruit eu même temps que la moelle des lombes, celle qui correspond aux deux ou trois dernières vertèbres dorsales.
Il s'agissait de savoir s'il en serait de même à tout autre âge. La répétition des mêmes expériences àdifférens âges est propre à jeter une grande lumière sur beaucoup de questions de physiologie. Je trouvai qu'en général la destruction de la moelle lombaire ne fait pas périr les lapins avant l'âge de dix jours. A l'âge de quinze jours , quelques-uns y survivent encore; mais le plus grand nombre en périssent. A vingt-cinq et à trente jours ils se comportent comme à vingt. Quand je dis que la destriiction de la moelle lombaire ne fait pas périr les très -jeunes lapins, je ne prétends pas affirmer qu'ils s'en rétablissent ; je veux seulemeat dire qu'ils n'en meurent pas subitement, à la manière des lapins de vingt jours et au-delà j mais au bout
U7) (.Vrtn lempS pins ou moins long. Disiinclion qu'ii importe de ne jamais perdre de vue. La mon qui survient subitement étant due évidemment à l'action immédiate de la moelle épinièrc sur les puissances conservatrices de la vie , offre une question simple, et qui se prête à des expériences directes , tandis que celle qui n'arrive qu'au bout d'un certain laps de temps dépend d'un enchaînement y d'une complication de causes qu'il n'est pas de mon objet d'examiner ici (a).
La destruction de la moelle dorsale n'est pas toujours mortelle non plus dans les très -jeunes
(a) D'examiner ici. — Il résulterait de là, l°. Que des expériences faites par différens physiologistes, peuvent paraître contradictoires, uniquement parce qu'elles ont été faites sur des animaux de même espèce,, mais de différens âges.
2°. Que les rapports des diverses parties du système nerveux entre elles, et avec la totalité de l'organisation, rapport de dépendance, d'union, de nécessité réciproque, etc, changent avec le temps.
Un jeune animal se forme par centres distincts. Ces centres commencent par vivre l'un sans l'autre; puis, avec l'âge ^ ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre. Les sympathies qui les lient deviennent toujours plus étroites , et quand cette vie commune est assez formée , il peut suffire qu'une partie soiV légèrement irritée , pincée , agitée , pour entraîner la mort de toutes les autres.
Voyez : de Morb, nerv. Boerrhaave, E. P.
( 7» ) îapins. Plusieurs y survivent encore a l'âge de dix jours. Mais elles les lue constamment à l'âge, de quinze jours et au-delà.
Quant à la destruction de la moelle cervicale/ la plupart en meurent dès le premier jour de leur naissance. A la vérité , jusqu'à l'âge de dis jours l'insufflation pulmonaire peut prolonger la vie de quelques-uns; mais en général ce n'est que pour un temps assez coiirt, et les signes de vie qu'ils donnent sont faibles.
Enfin la destruction simultanée des trois portions est constamment mortelle à tous les âges ; la tête qui, dans ce cas, reste seule vivante et conserve des bâillemensj ne l'est que pendant un temps déterminé, et qu'il est impossible de prolonger.
Tous ces faits concourent à prouver qu'une portion quelconque de la moelle épinière exerce sur la vie deux modes d'action bien distincts. Par Fun , elle constitue essentiellement la vie dans toutes les parties auxquelles elle fournit des nerfs. Par l'autre elle contribue à l'entretenir dans toutes celles qui reçoivent les leurs du reste de la moelle {a). Par exemple y quand on détruit la
(a) Du reste de la moelle. — Il y a donc énergie propre. — Et énergie d'emprunt.
Cette énergie d'emprnnt finit par être la plus forte et la plus nécessaire. - E. P.
{79) iboëllc* lombaire clans un lapin de vingt jours , c'esf en vertu du premier mode d'aclion que la vie est anéantie instantanément dans le train de derrière, et c'est en vertu du second qu'elle ne subsiste qu'environ trois minutes dans le reste du corps. Le premier mode d'action est constant dans toutes lés espèces et à tous les âges. Nous venons de voir que le second varie suivant l'âge, de telle sorte que la vie générale est dans une dépendance plus grande de la même portion de moelle quand l'animal est un peu avancé en âge , que quand il est fort jeune. Je puis ajouter qu'il y a aussi une différence à cet égard , suivant les espèces
Toute la question était donc de savoir en quoi consiste ce genre d'action que chaque portion de moelle e:serce sUr la vie des autres parties. Or, mes expériences précédentes m'ayant conduit à n'admettre que les deux conditions indiquées ci-dessus, comme indispensables pour l'entretien de la vie dans une partie quelconque du corps, savoir l'intégrité de la moelle correspondante et la continuation de la circulation , il était difficile dé comprendre comment la destruction d'une portion dé moelle pouvait porter atteinte à l'une ou à l'autre de ces deux conditions.
Une considération semblait mettre hors de tout soupçon celle de ces conditions qui concerne l'intégrité de la portion de moelle non détruire 5 c'est que si la destruction de la moëUé lombaire dans
un lapin de vingt jours , par exemple , nuisait à l'intégrité du reste de la moelle, au point d'en faire cesser les fonctions presque subitement, le même effet devrait avoir lieu à tous les âges, et nous avons , vu qu'il n'en est pas ainsi. Une expérience directe achevait de lever tous les doutes à cet égard. Cette expérience consiste à couper transversalement la moelle épinière entre la dernièDe vertèbre dorsale et la première lombaire dans un lapin âgé de vingt jours au moins. Après cette opération, le seniiment et les mouvemens volontaires continuent d'avoir lieu, même dans le train de derrière. Mais il n'y a plus aucun rapport de sentiment ni de mouvement entre les parties antérieures et les partiel postérieures à la section de la moelle^ c'esi-à-dire que si l'on pince la queue ou bien vuie des pattes postérieures, tout le train de derrière s'agite, mais celui de devant n'en paraît rien ressentir , et il ne i>ouge pas. Réciproquement , si l'on pince une oreille ou une des pattes de devant, les parties antérieures s'agitent, mais les postérieures demeurent tranquilles. En un mot, la section de la moelle a évidemment établi, dans le même animal , deux centres de sensations bien distincts et indépendans l'un de l'autre j l'on pourrait même dire deux centres de volonté , si les mouvemens que fait le train de derrière , quand on le pince (a) , supposent
(a) Quand on. le pince. — Il est Lien difficile, en elïet,'
la volonté dé se soustraire au corps qui le blesse. L'isolement qui a lieu entre les parties antérieures et les postérieures sous le rapport des fondions animales, est aussi complet que si, au lieu de couper simplement la moelle épinière, on eût coupé transversalement tout le corps de l'animal au même endroit. Aussi lorsque quinze ou vingt minutes après la section de la moelle, l'animal élanl toujours bien vivant, on vient à en détruire le segment postérieur, c'est-à-dire la portion lombaire, si l'on évite de toucber avec le stylet l'extrémité du segment antérieur, le train de derrière éprouve de fortes convulsions pendant cette destructioil , tandis que celui de devant reste immobile et n'en paraît nullement affecté 5 ce qni n'empécbe pas que la vie ne s'y éteigne encore enlièremcnt au bout d'environ trois minutes. Il est évident que j dans cette expérience, la destruction de la portion lombaire de la moelle tue l'animal, quoiqu'elle n'affecte, en aucune manière, les portions anté* rieures (a).
d'exclure de là une volonté analogue à celle qui fait retirer le doigt d'une flamme qui le brûle.
(a) Les portions antérieures. — Voilà le singulier. Cette portion inférieure, en soutenant l'action de la supérieure, agit visiblement hors d'elle-même.
Y aurait-il donc une atmosphère nerveuse, comme je le /? Partie. 6
11 restait à examiner la deuxième condition, c'est-à-dire , si la circulation générale est dérangée ou arrêtée par la destruction de la moelle épinière. Si elle l'était , ce ne pouvait être que parce que les mouvemens, ou du moins les forces du cœur, ont leur principe dans cette moelle, ce qui devenait fort embarassant par l'opposition qui en résultait avec la théorie la mieux établie en apparence et la plus généralement reçue sur les causes de la circulation du sang.
Cette théorie , comme on sait , est celle de Haller. Elle consiste à admettre que les mouvemens du cœur sont indépendans de la puissance nerveuse , et qu'ils ont leur principe dans l'irritabilité , propriété essentiellement inhérente à tous les muscles, mais que le cœur possède à un degré plus éminent qu'aucun autre. L'irritabilité donne seulement au cœur la faculté de se contracter avec une force convenable 5 il faut de plus une cause qui mette cette faculté en action, un stimulus dont la présence ou l'absence détermine ou fasse cesser les contractions. Ce stimulus est le contact du sang sur les surfaces internes des cavités du cœur. Lorsque les deux oreillettes sent pleines de sang, leurs fibres, irritées par la présence de ce liquide , se contractent
crois depuis long-temps , et comme Lobstein me semble l'établir dans son dernier ouvrage ?
elle forcent d'entrer dans les ventricules , lesquels , irrités à leur tour parce même sàtrg , se contractent de môme et le chassent dans les artères. Le relâchement succédant à la contraciion après l'expulsion du stimulus , les oreillettes sont aussitôt remplies par de nouveau sang qu'y versent les veines 5 il en résulte une nouvelle contraction, laquelle, faisant encore passer le stimulus des oreillettes dans les ventricules, en détermine une autre dans ceux-ci. Les mêmes causes se reproduisant sans cesse de la même manière , les mouvemcns alternatifs des oreillettes et des venliicidcs du cœur, et par suite la circulation couiinuent toute la vie. Telle est la théorie adoptée depuis plus d'un demisiècle , et qui règne encore dans les livres et dans les écoles, malgré les fréquentes attaques qu'elle a essuvées.
Amené ainsi directement par mes expériences^ à révoquer en doute l'exactitude d'une théorie si supérieure à tout ce qu'on avait imaginé précédemment pour expliquer la constance et le rhytme admirable des mouvemens du cœur, je m'appliquai à en examiner les fondemens avec plus d'attention que je n'avais fait jusqu'alors, et j'eiitrevis bientôt que ce n'était pas sans raison qu'elle avait été si vivement attaquée à différentes époques.
Je craindrais de donner trop d'étendue à ce mériaoire, en rapportant et en discutant ici les faits sur lesquels repose cette théorie. Je me bor-;
lierai à en indiquer deux , que je choisis de préférence, non-seulement parce qu'ils sont de ceux qu'on a le plus fait valoir, mais encore parce qu'ils ne m'obligent à aucune digression , et que les preuves qu'on en a déduites peuvent être appréciées d'après le simple exposé de mes expériences. Le premier de ces faiis, c'est que les mouvemens du cœur ne dépendent pas du cerveau. Haller a beaucoup insisté sur ce fait , et il a cherché à en mulliplier les preuves (i). 11 est certain que le cerveau, étant considéré par cet illustre auteur et par tous ceux qui l'ont suivi, comme la source unique de la puissance nerveuse, prouver que les mouvemens du cœur ne dépendent pas du cerveau , c'était prouver qu'iU ne dépendent pas de cette puissance. Mais il est évident que cette preuve tombe d'elle-même , dès qu'il est bien reconnu que le cerveau n'est pas la source unique de la puissance nerveuse.
Le second fait est celui-ci : Si l'on arrache le cœur d'un animal vivant et qu'on le pose sur une table , quoique par cet arrachement il se trouve entièrement soustrait à l'action de la puissance nerveuse, ses mouvemens de diastole et de systole n'en continuent pas moins , et quelquefois même pendant fort long-temps. Ce fait est vrai. Mais il s'agit de savoir si ces mouvemens sont capables
(i) Elém. physiol. Tom. I^ lib. lY, sect. Y.
rrentreienir la circulalion , et s'ils conservent les forces nécessaires pour cela ; c'est à quoi il ne paraît pas qu'on ait pris garde. Or, cette question est précisément celle que renchaînement de mes expériences et de mes idées me conduit à examiner, pour constater si la circulation dépend de la moelle épinière. Car, si la destruction de la moelle arrête cette fonction , ce ne peut être que de deux manières, en faisant cesser les mouvemens du cœur, ou bien en les affaiblissant. Mais puisque les mouvemens continuent même après l'arrachement du cœur , il était bien présumable qu'ils continueraient aussi après la destruclion de la moelle épinière ; et c'est ce qui arrive eu effet, comme il est facile de s'en assurer en faisant une ouverture au crâne d'un animal d'un âge quelconque, et en introduisant par celte ouverture un stylet au moyen duquel on détruit le cerveau et toute la moelle épinière j si on ouvre ensuite la poitrine de cet animal, on reconnaît que les mouvemens de son cœur continuent . S'il arrive donc que , malgré ces mouvemens , la circulation soit arrêtée , c'est qu'ils manquent de force pour l'entretenir 5 et par conséquent quels que soient les mouvemens du cœur qui subsistent après la destruction totale ou partielle de la moelle épinière, la question qui se présente à résoudre est de savoir si cette destruction a pour effet immédiat d'arrêter la circulation.
Cette question parait fort simple ^ et il semble que rien n'est plus facile que de s'assurer si le sang circule ou ne circule pas dans les vaisseaux. Mais quand on en vient à l'expérience , on la trouve fort compliquée dans certains cas. Toute la difficulté consiste à savoir d'après quels sigues on peut reconnaître que la circiilaiiun est arrêtée. L'absence de l'hémorragie , quand ou coupe une grosse artère , ou qu'on ampute un membre, paraît être un des plus certains. Elle l'est eu effet, mais en général ce n'est que quand les animaux sont un peu avancés en âge. Lorsqu'ils sont fort jeunes et que le trou botal n'est point encore fermé, l'hémorragie est un signe équivoque de l'état delà circulation. En effet, on conçoit qu'à cet âge l'amputation d'un membre , d'une cuisse, par exemple, peut occasionner une hémorragie plus ou moins considérable , sans que pour cela la circulation continue. Car les mouvemens du cceur^ <î^ii? comme nous l'avons vu, sub-^ sistent toujours un certain temps après la mort, ont une force quelconque; et quoique celte force ne soit pas suffisante pour entretenir la circulation, c'est-à-dire , pour faire passer le sang des artères dans les veines , elle peut bien l'être pour le faire sortir par l'ouverture d'une grosse artère. Le sang veineux qui s'accumule constamment après la mort dans les cavités droites du cœur, pouvant passer dans les cavités gauches par le trou botal , servira à alimenter l'hémorragie aussi long-temps que les
(87) niouveraens du cœur conserveront quelque force. Seulemeul il faut observer que dans tous ces cas l'hémorragie , quoiqu'ayant lieu par une artère , ne fournit que du san<^ veineux, et par conséquent de couleur noire. Sous ce rapport, rhcmorragie donne elle-même un signe fort important de l'état de la circulation.
Ce signe se tire de la couleur du sang. Toutes les fois que le sang des artères ne devient pas rouge, et que l'hémorragie artérielle continue d'être noire pendant l'insufflation pulmonaire, que je suppose faite avec beaucoup de soin , c'est un indice que la circulation est arrêtée. Mais cette règle est ellemême sujette à quelques exceptions, lesquelles dépendent du trou botal ou de la force relative du ventricule droit du cœur. Lorsque la circulation, sans être arrêtée , est considérablement affaiblie et qu'il ne passe qu'une très -petite quantité de sang par les poumons, cette petite quantité de sang en se mêlant dans l'oreillette gauche avec celle beaucoup plus grande qu'y verse l'oreillette droite par le trou botal , perd presqu'entièrement sa couleur vermeille ; et il ne passe dans l'aorte que du sang à peu près noir. C'est donc encore chez les très -jeunes animaux que ces exceptions ont lieu. Mais on peut les rencontrer. chez les cochons d'Inde , dans un âge beaucoup plus avancé , parce qu'il n'est pas rare que chez ces derniers le trou botal reste largement ouvert jusque dans
l'âge adulte. Quant aux exceptions qui oat leur cause dans le ventricule droil du cœur, je ne les ai observées que chez les chats nouvellement ne's , je me réserve de les faire connaître avec plus de déiail dans un ménioire que je me propose de publier sur l'obliiéralion du canal artériel.
L'inspection des carotides fournit aussi des si-» gnes qui méritent une grande attention , et qui se déduisent de la plénitude et de la couleur de ces artères. Je dis la couleur, car la transparence des tuniques de ces artères dans les jeunes animaux , tels que ceux que je soumets à mes expériences, permet de distinguer très-facilement et à la simple inspection toutes les nuances qu'y peut prendre la couleur du sang; ce qui est fort commode. Lors donc que les carotides sont pleines et rondes', que l'insufflation pulmonaire leur donne promptement une belle coideur vermeille , qu'elles redeviennent noires en interrompant l'insufflation, et rouges en la reprenant , il n'y a point de doute que la circulation ne continue. Il est certain au contraire qu'elle est arrêtée , lorsque ces artères sont vides et applaties , et dans les cas où elles contiennent encore un peu de sang , lorsque ce sang ne change point de couleur par l'insufflation pulmonaire. Je dirai à ce sujet que cet état des carotides est un des signes les plus sûrs et les plus prompts que l'on puisse avoir de la mort d'un animal. C'est, disrje , un des plus prompts , puisqu'on peut le constater à l'ins-
( 89 ) tant même où la circulation s'arrête, et lorsque les battemens du cœur continuent encore. Dans un très-grand nombre d'expériences sur l'asphyxie, il ne m'a jamais été possible de rappeler les animaux à la vie , toutes les fois que l'asphyxie avait été prolongée , jusqu'à ce que les carotides fussent vides et plattes j bien que quelquefois on sentît encore les battemens du cœurà travers les parois de la poitrine. Mais lorsque les animaux sont fort jeunes et fort petits , les carotides étant elles-mêmes fort petites , et jouissant à cet âge d'une grande, contraclililé, il n'est pas toujours facile de s'assurer si elles sont vides et applalies, ou seulement contractées et retrécies par suite de l'affaiblissement de la circulation.
Tous ces signes offrent donc quelqu'incertitude dans le premier âge; cette incertitude se remarque plus particulièrement dans certaines espèces que dans d'autres. C'est dans les chiens, et sur- tout dans les chats , âgés de moins de cinq jours, qu'elle est quelquefois fort embarrassante. Heureusement elle n'a guères lieu dans les lapins; et l'on peut dire , en général , que l'hémorragie par son absence, sa présence et sa couleur, et les carotides par leur vacuité, leur plénitude et leur couleur, font suffisamment connaître si la circulation est ou n'est pas arrêtée dans ces animaux, à quelqu'âge que ce soit.
Du reste, cette incertitude n'a jamais lieu , que
(90 ) lorsqu'il s'agit de prouver l'instantanéité de la cessation de. la circulation, après la destruction de la luoëile épinière. Car lorsque la circulation est réellement arrêtée , les hémorragies et autres apparences qui pourraient d'abord en faire douter, l'indiquent bientôt elles-mêmes parleur disparition. Elles n'ont en effet dans ce cas qu'une assez courte durée, tandis qu'elles continuent, ou qu'on peut les prolonger beaucoup plus long -temps, lorsque la circulation existe même à un très-faible degré. Cependant comme le moment précis où la circulation s'arrête, était un point impoitant à déterminer , je désirais en avoir quelqu'autre signe qui fut applicable, sans aucune équivoque, à toute* les espèces et à tous les âges. Dans mes précédentes recherches sur la décapitation des lapins, j'avais observé que les têtes séparées du corps , continuaient de bâiller pendant un temps qui variait suivant l'âge de ces animaux , mais qui était à peu près constant dans les individus de même âge. J'avais remarqué après cela dans mes expériences sur la inoëlle épinière , qu'après la destruction totale de cette moelle, les bâillemens, seuls signes de vie qui restent alors , avaient sensiblement , aux mêmes âges , les mêmes durées que dans ces têtes , sans qu'il fût possible de les faire durer plus longtemps. Il était bien évident qu'il n'y avait plus de circulation dans les têtes séparées du corps , et par conséquent que les bâillemens n'y continuaient que
( 9^ ) le temps durant lequel la vie peut subsister danslo cerveau après la cessation de la circulation. C'avait même été là ce qui n^.'avait donné le premier soupçon que la destruction de la moelle épinière arrête subitement celte fonction. En revenant par la, suite sur ces faits, j'en ai conclu qu'il en devait être du reste du corps comme de la têle, c'est-à-dire, que la vie el les situes qui la manifestent devaient pareillement avoir dans le tronc une durée déterminée, suivant l'âge , après la cessation de la circur lalion , et qu'il serait possible de déduire de là un indice assez certain et assez applicable à tous lescaS, non-seulement de la cessation de la circulation, mais encore de l'époque où elle aurait eu lieu. Il suffirait pour cela d'arrêter la circulation subitement et d'une manière sûre dans un certain nombre d'animaux de différens âges , de marquer ensuite avec soin les durées des différens signes de vie , et d'en rédiger un tableau auquel on comparerait les durées des mêmes phénomènes chez des animaux de même espèce et de même âge , dans des expériences que l'on soupçonnerait capables d'arrêter la circulation. J'ai en en effet eu recours à ce procédé , et il m'a paru remplir parfaitement mon objet.
Le plus sûr moyen d'arrêter subitement la circulation, c'est de lier ou de couper le cœur à la base des gros vaisseaux. J'ai pratiqué l'une et l'autre opération sur des lapins de cinq en cinq
( 9^ ) jours dans le premier mois de leur naissance j et j'ai noté avec soin la durée des bâillemens et celle de la sensibilité pour chaque' âge. Le tableau suivant contient les résultats de ces expériences. Je n'y distingue point la ligature de l'excision du cœur, parce qu'il m'a semblé que les effets de l'une et de l'autre, étaient absolument les mêmes, lorsqu'elles avaient été pratiquées dans le même temps après l'ouverture de la poitrine j temps qui ne doit pas excéder une demi-minute. A la suite de ce tableau , j'en place deux autres qui font connaître les durées des mêmes phénomènes, dans le cas de l'asphyxie par simple ouverture de la poitrine, et dans celui de l'asphyxie par submersion.
Tableau de la durée des bâillemens, et de celle de la sensibilité dans des lapins de différens âges.
1°. Après l'excision du cœur.
Ages.
Seasibililé.
Bâillemj
jours.
minut.
miaut.
lO. . .
2". Après la poitrine ouverte.
Ages.
eDsibilité.
Bâillemens
jours.
miriul.
minul.
lo. .