Oeuvres
Cjette pièce était en cinq actes lorsque je la fis jouer; je la présente au lecteur réduite en trois actes. Peutêtre aurais-je dvi être encore plus sévère, et la réduire en un acte : elle n'obtint qu'un très-faible succès, et elle ne méritait pas un meilleur sort. Cependant il y a je crois, dans le sujet , une idée de comédie qui demande grâce pour la pièce.
Un passage du roman de Joseph Andrews , deFielding, m'avait fourni le sujet des Ricochets; un passage du même roman me fournit le sujet de la Double Répii tation.
Le vicaire Abraham Adams s'est arrêté dans une au berge. Il demande à deux voyageurs quel est le maître d'un château qu'il aperçoit dans la campagne : 1 un des deux fait le panégyrique le plus pompeux du maître du château; l'autre peint le même personnage sous les cou leurs les plus odieuses. Le bon vicaire est si trotiblé d( cette différence d'opinion sur le même homme, qu'il s'imagine qu'ils sont deux. L'aubergiste ëclaircit bientôt ses idées en lui apprenant que ce maître du château, eu sa qualité de juge-de-paix, a fait perdre izn procès à l'un des deux voyageurs , et en a fait gagner un à l'autre. On n'a point de peine à deviner que Ihomme qui chantait les louanges du juge-de-paix n'était pas celui qui avait perdu son procès.
Avant de commencer la pièce, je me demandai s'il
fallait que mon homme méritât ses deux réputations, ou s'il fallait qu'il n'en méritât aucune des deux. L'un et l'autre parti me semblaient offrir des chances d'un véritable comique. Je me décidai pour le dernier parti , mais alors j eus tort de vouloir faire cinq actes. Un homme qui ne mérite ni le bien ni le mal qu'on dit de lui, est un homme sans caractère, sans physionomie, qui doit n être ni bon ni méchant ni sot , ni spirituel. Un tel personnage peut être comique dans une ou deux scènes j mais ensuite il faut qu'il agisse, qu'il montre des qualités ou des défauts , et il perd nécessairement de son originalité.
Le rôle était excessivement difficile à faire; car il ne peut être ni assez passionné pour intéresser, ni assez ridicule pour faire rire aux éclats. 11 y a quelque mérite à ne pas l'avoir tout-à-fait manqué. L'action est romanesque; l'amour des deux jeunes gens n'inspire pas un intérêt suffisant. Le père est trop crédule ; l'hôtesse est plus étourdie qu'adroite; son mari est un bavard prétentieux; il dit quelquefois de bonnes choses , assez bien exprimées, mais ce sont plutôt des discours sur le sujet que le développement du sujet. Ces deux derniers rôles rentrent dans le domaine de l'ancien théâtre: au heu il'être , suivant les règles de la bonne et vraie comédie , la peinture d'originaux existants dans le monde, ce sont, comme les Daves et les autres valets de nos vieilles pièces, des personnages de convention théâtrale dont on ne trouve le modèle nulle part.
Ce qui est bien , c'est l'arrivée des deux fermiers exprimant avec une franchise grossière , lun la bonne opinion
PRÉFACE. y
que son intérêt satisfait lui inspire de M. de Boulanville , l'autre la mauvaise opinion que son intérêt trompé lui inspire de ce même Boulanville; c'est le retour de ces deux hommes mis en présence de Boulanville; c'est le brusque changement de leur opinion et de leur langage, changement encore opéré par un intérêt satisfait et par un intérêt trompé. Cette idée de dénoûment me paraît assez ingénieuse. Mais l'art s y fait trop sentu", donc elle n'est pas arrangée avec assez d'art.
J aime le personnage de Boulanville dans toute la première partie de son rôle. C est là qu il me semble assez bien représenter un de ces hommes si communs dans le monde, roulant leur vie, si je puis m'exprimer ainsi, sans vices, sans vertus, sans chagrins, sans jouissances.
Il m'est arrivé plusieurs fois de faire de mes pièces des espèces d allégories , de placer la scène dans les classes inférieures, en laissant au spectateur le soin d'appliquer l'action et le but moral aux classes supérieures. C'est ce que j'ai exécuté assez heureusement dans les Marionnettes, beaucoup moins heureusement dans les Capitulations de conscience et ici. Faites un grand seigneur de mon petit propriétaire de province , faites de mes deux paysans deux hommes de la haute société : et vous aurez un tableau fidèle des exagérations auxquelles les hommes se livrent sur le compte de leurs semblables, quand ils sont aveuglés par l'intérêt , par la passion , par 1 esprit de parti.
J'ai lu, je ne sais ou, qu Alexandre VI, entrant en vainqueur dans une petite ville d Italie, aperçut quel-
lo PREFACE.
ques habitants se hâtant d'abattre une potence où l'on avait attaché un mannequin qui le représentait, et quelques autres se h;\tant de redresser une de ses statues qu'on avait renversée 5 et que ce bon pape , se retournant vers son neveu César Borgia lui dit: laides mijili, quant levé discrimen inter patibulum et statuam.
PERSONNAGES
DORICOUR, négociant, ancien marin.
RAYMOND, officier.
M. DE ROULANVILLE, propriétaire.
DUHOUSSAYE, ) ,. .
} Icrmiers.
BERTRAND, j
LÉONARD, aubergiste.
Madame LÉONARD, femme de Léonard.
Madame DE VERBOIS , veuve et paiente de M. de Bou-
lanville.
HENRIETTE, fille de M. Doricour.
MARIANNE, servante de Léonard.
F,a scène est chez Léonard , dans un gros bourg , sur la route d'Orléans à Tours , à deux ou trois lieues d'Orléans.
M. DE BOULANVILLE.