COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE
Représentée pour la première fois le 28 août 1817
Je ne sais si les autres auteurs me ressemblent. Mais quand une idée que je crois bonne m'est survenue , je ne l'abandonne pas sans l'avoir envisagée sous tous les aspects; même en voulant m'en éloigner, je suis entraîné à y revenir et je me trouve presque malgré moi, avoir composé plusieurs ouvrages sur le même sujet. C'est ainsi qu'ayant été frappé dans ma^jeunesse de l'idée qu'il y avait plus d'une bonne comédie à faire sur les vers d'Horace, qui peignent si bien les passions, et les habitudes de chaque âge de la vie , j'essayai de représenter les passions de la jeunesse dans L'entrée clans le Monde, celles de l'âge mûr dans le Mari Ambitieux ^ et que j'ai fait le roman d'Eugène et Guillaume où j'essaye de montrer les variations qu'éprouvent le caractère et les sentiments de deux personnages pris depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. C'est ainsi que j'ai encouru le reproche d'avoir refait plus d'une fois les Blarionnettes ; c'est ainsi que , depuis Boulanville , poursuivi pour ainsi dire par ridée de mettre en scène les effets produits par les réputations bonnes ou mauvaises, fausses ou vraies, acquises ou usurpées , je fis les deux Philibert et Vajiglas. Dans Boulanville^ c'est un homme qui ne mérite aucune des deux réputations qu'on lui fait ; dans Iss deux Philibert, on attribue à l'un des deux frères la réputation méritée par l'autre frère. Dans Vanglas ^ c'est un homme qui mérite à la fois deux réputations contraires.
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Je dînais chez un ancien a^oué tout récemment nommé juge de paix , et qui s'était cru obligé de célébrer sa nomination par un repas d étiquette où il avait invité quelques amis , les personnes qui avaient contribué à le faire élire , et deux ou trois des principaux magistrats de la capitale. Je me trouvai placé près d'un homme que je connaissais pour un grand amateur de comédie. Il me fit, sur ma comédie de Boulanville , des compliments bien inattendus ; car je croyais la pièce déjà oubliée de tout le monde. Je lui racontai qu'avant de commencer la pièce, j'avais hésité sur la question de savoir si je présenterais un homme ne méiitant aucune de ses deux réputations ou les méritant toutes les deux. Tout en continuant à louer la physionomie que j'avais donnée à Boulanville , et qui , selon lui , aurait pu faire une jolie comédie en trois actes , il me blâma de n'avoir pas pris le parti de présenter un homme qui mérite à la fois ses deux réputations. Il crut voir dans cette idée le germe d'une grande et belle comédie , et , pour me prouver qu'un tel homme n'est point imaginaire ; qu'il y a tel personnage qui tour-à-tour est bon et méchant, tour-àtour fier et humble, sot et spirituel, despote et servile, ; en un mot, rassemblant en lui seul plusieurs contrastes, il me raconta une anecdote sur laquelle j ai composé cette comédie de Vanglas, J'en fus frappé. Elle me parut I piquante , morale et dramatique , et le jour même , j'a- I vais commencé l'ouvrage.
Plusieurs journaux parlèrent de Vanglas comme d'une de mes meilleures comédies. Des amis en qui j'ai confiance en ont la même opinion ; et moi , je pense comme
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eux. 11 ne manque à l'ouvrage selon moi , qu'une condition que semble exiger la hauteur du sujet , c'est d'être en vers ; mais il aurait fallu qu'il (ïit eu bons vers.
La pièce eut un grand succès à la première représentation. Aux représentations suivantes, eUe continua d'être fort applaudie ; mais elle n'attira pas l'affluence.
Elle a pourtant tous les éléments de grand intérêt, qui ont valu jadis tant de succès aux drames , et qui font aujourd'hui verser tant de pleurs aux habitués des mélodrames : un proscrit , la fille du proscrit, une accusation capitale, le proscrit obligé de se cacher, et toujours en danger d'être découvert. Mais la pièce est fondée sur le caractère de Vanglas bien plus que sur le danger de Saint- Phar. Il en résulte qu'on est plus occupé de suivre le développement du caractère de Vanglas , qu'on n'est intéressé au danger de Saint-Phar; et le développement du caractère offrant plutôt des vices que des ridicules , la pièce qui n'a point l'intérêt du drame , ne peut avoir que le degré de comique qui appartient à la haute comédie , laquelle n'est pas toujovus la comédie amusante.
Il y a beaucoup de personnages ; mais tous me paraissent assez bien imaginés , assez bien groupés autour du personnage principal.
J'aime le courageux et timide Montgravier, l'envieux Dervière, quoiqu'il ne soit qu'épisodique, le brave et honnête Villeneuve, madame Vanglas à -la -fois bonne, étourdie et tout naïvement enchantée de la fortune de son mari. Le secrétaire et les valets de Vanglas , sont bien ce qu'ils doivent être. Saint-Phar et sa fille ont une physionomie trop commune au théâtre. Madame Montgravier Tome Vil. 26
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tlpnne peut-être un peu trop une couleur de commérage aux scènes où elle paraît, sur-tout dans les dernieis actes ; si elle ne m'eût été nécessaire pour accompagner Clémence chez madame Vanglas, j'aurais terminé son rôle au premier acte où elle me semble représenter d'une manière assez comique tout l'embarras, toute l'importance d'une bourgeoise qui reçoit un grand. Le jeune subdélégué et sa femme, me paraissent une heureuse création. Grâce à eux, on porte encore quelque intérêt à Vanglas. Grâce à leur juste et vive reconnaissance , je peux au dénouement faire goi\ter à Vanglas une consolation méritée au moment où il est accablé par une disgrâce également méritée.
Le caractère principal forme à lui seul toute la marche, toute l'intrigue, toute la charpente de la pièce ; et je crois que c'est un mérite. Ce caractère, annoncé d'une manière piquante par les trois portraits qu'on en fait avant que le personnage paraisse , me semble ensuite développé depuis le premier acte jusqu'au dernier avec une juste et dramatique gradation.
Dans les deux premiers actes c'est un mélange de fatuité, de bonhomie, de légèreté, d'ambition, d'avidité, de vraie sensibilité, de vanité et de bonne philosophie. Qu'on me pardonne de me donner des louanges ; je ne peux mériter que celle d'avoir été bon copiste : car j'ai vu, j'ai entendu toutes les scènes, tous les traits, tous les mots.
Je m'applaudis d'avoir commencé le troisième acte par un mouvement généreux de Vanglas. On en supportera avec moins de peine la mauvaise action qu'il va commettre. C'est la péripétie de ce troisième acte, c'est le
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moment où Vanglas se décide à faire un mémoire contre l'homme à qui il vient d'offrir un asyle, qui me semblent ce qu'il y a de mieux dans l'ouvrage. Son hésitation, sa résolution me semblent une peinture vraie et bonne du cœur humain. Dans l'anecdote, le personnage n'est pas seul, quand il se plaint que son protecteur veuille l'avilir, et il peut y avoir une sorte d'hypocrisie. Ici , il se parle à lui-même, et l'on doit croire à sa sincérité. J'ai été long -temps l'ennemi des monologues et des a parte. J'avais remarqué que Molière n'avait ni a parte ni monologues dans ses trois grands chefs-d'œuvre , le Tartufe, le Misantrope , et les Femmes Savantes. Je reste brouillé avec les a parte , tout en convenant qu'ils sont quelquefois indispensables. Je ne suis pas encore réconcilié avec tous les monologues. Mais avouez que nous avons dans notre théâtre des beautés d'un ordre supérieur dont nous ne jouirions pas, si nos grands poètes s'étaient interdit le monologue. Quoi de plus beau que le monologue du Malade Imaginaire , celui de V Avare, celui du poète dans la Métromanie; et en tragédie, les Stances du Cid, le monologue d'Auguste et tant d'autres. Seul, on ne parle pas, mais on pense, on se passionne, on délibère; eh bien ! faites-vous illusion, et remerciez au lieu de le blâmer, l'auteur qui, pour vous peindre ce qui se passe dans lame d'un personnage, vous fait entendre, à l'aide d'un monologue, sa pensée, sa passion, sa délibération, sa conversation , son dialogue avec lui-même. Qu'un confident serait un froid interlocuteur en comparaison de l'homme qui reçoit ses propres confidences , qui répond aux questions qu'il s'est faites ! Je crois que j'ai bien fait
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de ne faire, pour ainsi dire, qu'un long monologue de la fin de mon troisième acte.
Le double caractère de Vanglas se soutient au quatrième acte. Il est dans la crise. Ses combats, ses angoisses me semblent bien exprimés. Le moment où, d'une main , il remet le mémoire contre Saint-Phar , tandis que de l'autre il donne la clef" de l'appartement qui va servir d'asyle à son ami , est ce qui a été le plus goûté dans la pièce : c'est bien; mais ce n'est qu'un jeu de théâtre, une situation de drame. La fin du troisième acte me paraît une scène de bonne comédie.
Au cinquième acte , il y a plutôt le résultat que le développement du caractère. Il en doit être ainsi. Vanglas y subit la peine de sa mauvaise action, et y reçoit le prix de ce qu'il a fait de bien.
Vanglas , cherchant à se justifier à ses yeux, est encore un homme qui capitule avec sa conscience ; mais il ne s'agit pas ici de s'approprier de l'argent trouvé : il paraît moins vil, et cependant quoi de plus monstrueux que d'appeler la peine capitale sur la tête d'un ami !
Je crus devoir placer l'action au temps de la régence pour dépayser le public sur l'anecdote. Je ne m'attendais pas que la censure , établie près de nos théâtres , me retrancherait tous les traits qui peignaient cette époque; que par exemple il me serait interdit de parler du régent ou en bien, ou en mal; et que ces retianchements me vaudraient le reproche de n'avoir pas été un peintre assez fidèle , ou assez piquant des mœurs de la régence *. La régence n'est dans ma pièce, qu'une époque choi-
* J'ai cru devoir rétablir plusieurs mots, et une scène du second acte, <}ui était supprimés à la représentation.
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sie. Je n'ai pas voulu en l'aire le tableau. 11 a pu se rencontrer, il s'est rencontré sans doute pendant la régence des hommes comme Vangias; mais il me semble que ce personnage a une physionomie plus moderne. C'est de notre temps que les modèles s'en sont multipliés ; c'est de notre temps sur -tout qu'on a vu des hommes doués d'un vrai talent, d'une grande facilité de travail, d'un bon cœur , d'excellentes intentions , mais dévorés d'ambition, gonflés de vanité, aimant avec fureur le faste et les plaisirs, fort avides non pour amasser, mais pour briller et dépenser, devant leur état et leur éclat à nos troubles politiques, et se donnant maladroitement les ridicules de nos grands seigneurs d'autrefois.
La veille de la première représentation, un de mes amis qui était enthousiasmé de l'ouvrage, me dit en se frottant les mains: « Il me semble lire apiès - demain , « dans les journaux : L'auteur vient de mettre le sceau à '<■ sa réputation... — Quelle erreur »! lui répondis -je, en l'interrompant, « pour encourager un jeune homme, on " lui prodigue des louanges sovivent exagérées ; on se ré- « signe à consacrer les anciens succès d'un vieillard : mais « un homme dans la force de 1 âge ! il pourra bien encore « arracher quelques succès ; mais par combien de criti- « ques amères , et même injurieuses, ne les lui feia-t-on « pas payer. « C'est ce qui m'est arrivé , c'est ce qui ne pouvait manquer de m'arriver , à moi sur -tout, pauvre directeur de comédie , obligé par métier d'être en perpétuel contact avec les intérêts et les vanités les plus irritables. Pour être loué d'abondance de cœvir, il faut être jeune homme, ou septuagénaire. J'ai joui delà pre-
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mière époque ; j'attends la seconde, avec quelqu'espoir et
beaucoup de crainte.
PERSONNAGES
VANGLA.S , homme en place sous le cardinal Dubois.
Madame VANGLAS.
VILLENEUVE
SAINT-PHAR
MONTGRAVIER , } amis de Vanglas.
DERVIÈRE ,
MILCOUR ,
Madame MONTGRAVIER.
CLÉMENCE, fille de Saint-Phar.
DURAND , secrétaire de Vanglas.
FRANCOEUR, vieux domestique de Saint-Phar.
LEBRUN , valct-de-chambre de Vanglas.
SAINT-GERMAIN, valet de Vanglas.
LA PIERRE , valet de Montgravier.
DÉSORMEAUX , protégé de Vanglas.
Madame DÉSORMEAUX.
Madame GERNANCE , ancienne amie de Vanglas.
Un HUISSIER du cabinet du cardinal.
Mademoiselle GERNANCE, \
Le Duc de CRESNY,
. ) Personnages muets.
Amis et convives de Montgravier l
et de Vanglas. /
La icène se passe à Paris , sous la régedcé.
LES