‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 54 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

A l'âge de trente ans, que j'avais atteint, il n'est pas d'homme qui ne se sente encore des moments de courage et d'énergie. On n'envisage déjà plus le malheur avec l'insouciance de la première jeunesse, mais on sait encore se roidir contre lui. Ayant vu de près la misère, je n'étais pas effrayé du nouveau genre le vie que j'allais mener. C'était un soulagement pour moi que de

me soustraire aux bienfaits de Guillaume, aux dédains de ceux qui m'avaient flatté, à la pitié de ceux qui m'avaient porté envie, et je cherchai gaiement à lier connaissance avec le courrier de Strasbourg , à coté de qui je voyageais.

C'était un bon vivant , fort communicatif, et n'engendrant pas la mélancolie. Au moment où nous étions montés en voiture, j'avais vu , dans la cour de l'hôtel des postes, une femme assez jeune et une fille assez grande lui faire leurs adieux. L'une l'avait appelé son mari; l'autre l'avait appelé son père. Pour commencer l'entretien, je lui fis mon compliment sur la jeunesse de sa femme, sur la beauté de sa fille. Il le reçut de bonne grâce : je gagnai sa confiance : avant d'arriver à Claye, il m'avait appris, sous le secret, qu'il avait une autre petite famille à Strasbourg. Il ne me dit pas lequel de ces deux mariages était sanctifié par l'église ; mais ce brave homme, passant les trois quarts de sa vie sur la grande route, et l'autre quart , tantôt à Paris, tantôt a Strasbourg , avait jugé à propos de se donner une femme dans chacune des deux villes. Rien n'était plus agréable, me dit-il. Vivant à cent lieues l'une de l'autre, les deux femmes n'étaient pas jalouses. Ne restant que peu de jours auprès de chacune, il s'était fait deux paradis de ses deux ménages. Que de bons maris trouvent l'enfer dans un seul ! Il s'inquiétait fort peu de ce que chacune faisait pendant son absence ; mais en arrivant , il était sûr de trouver bonne mine, bon feu, bonne table et bon lit; et quand il partait, on lui recommandait de bien ménager sa santé. Cette confidence apporta quelque diversion à mon chagrin , que les ca-

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liots de la carriole du courrier renouvelaient assez douloureusement; j'avais eu pendant neuf ans un équipage si bien suspendu ! Mon compagnon de voyage était dans sa malle comme dans son lit. En sortant de Meaux, il me souhaita le bonsoir et s'endormit profondément. A chaque poste, il payait les postillons, donnait ou recevait les paquets machinalement et pour ainsi dire sans s'éveiller. Grâce à l'habitude, les rudes et fréquentes secousses qui m'empêchaient de fermer l'œil n'étaient pour lui qu'un doux balancement. J'eus donc tout le temps , pendant cette première nuit , de rêver aux avantages et aux désagréments de ma position.

« Pourquoi me désoler? me disais-je; me voilà comte mis dans l'administration des vivres. Eh bien ! c'est « une route vers la fortune. Que de munitionnaires sont « partis encore de plus bas ! Que de fermiers-généraux « ont passé leur jeunesse sur les grandes routes et dans « les caves ! Tout mon malheur est d'avoir été riche. Si « j'étais né pauvre, serais-je plus à plaindre que ce bon- « homme de courrier qui dort à mes côtés , et qui « trouve, dans son modeste et fatigant emploi, de quoi « soutenir deux ménages et deux familles ? Oublions « que je fus opulent , et tâchons de le redevenir. Sans « adieu, cher Paris, où j'ai joué un rôle si brillant et « si sot ! Quand je reviendrai t'habiter , tes fripons ne « me compteront plus parmi leurs dupes »; et alors je pensais à quelques-uns des beaux discours que Beauclair m'avait tenus au Fort-1'Evêque. « Vois le train du « monde , m'avait-il dit ; vois si partout on ne traite

i pas d'imbécille et d'homme qui no sait pas son métier « le courtisan qui est sincère, Le procureur qui arrange e une affaire, le secrétaire qui rejette un cadeau, le « caissier qui ne fait pas valoir les fonds de sa caisse, « le marchand qui ne surfait pas, et le financier qui a < de la compassion. A quoi sert d'être honnête, aVait- « il ajouté, quand, dune part, la mauvaise conduite « mène souvent à la bonne fortune; quanti, de l'autre, «la mauvaise fortune vient trop souvent détruire le «fruit de la meilleure conduite ?» Cependant l'exemple de Guillaume, courageux dans les revers, sage dans les succès, et toujours heureux du témoignage d'une bonne conscience, était un grand contrepoids dans mon espril aux pernicieux conseils de Beauclair.

Tout en continuant ma route, je m'aperçus que le bon courrier tirait de son emploi , sans le moindre scrupule, et avec beaucoup d'intelligence, tous les bénéfices permis ou défendus. Il prenait lettres, paquets, commissions, argent, bourriches, à son compte ou au compte d'autrui, sans s'embarrasser de sa conscience, ni des ordonnances. A Epernay , quoique sa voiture fût très-étroite , il reçut un second voyageur. Quand nous approchions d'une ville où il craignait de rencontrer un inspecteur des postes, pour n'être pas pris en faute, il priait l'un de nous de descendre, avant d'entrer dans la ville, en lui promettant de l'attendre quand il en serait sorti. Cela ne l'empêchait pas de nous vanter à tout moment sa délicatesse, son intégrité, Mir-tout les bons et vertueux principes dans lesquels il faisait élever ses enfants de Strasbourg et de Paris.

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L'exemple du courrier venait se joindre dans mon esprit à celui de Beauclair et des autres, pour servir à son tour de contrepoids à l'exemple de Guillaume.

Ce fut au milieu de toutes ces méditations que j'arrivai à Châlons. Je me hâtai de m'informer, dans l'auberge où je descendis , de la demeure de M. Durand , garde-magasin, qui se trouvait mon chef. Il y a même, en temps de paix , une nuée de commis dans l'administration des vivres pour l'armée. Châlons-sur-Marne est un passage perpétuel de troupes , et M. le garde-magasin était un homme fort important. Il tenait sa place, avec le contrôleur des aides et le receveur des tailles, parmi les financiers de la ville. Heureusement le munitionnaire général qui m'avait délivré ma commission, jaloux de plaire à ma protectrice Caroline, m'avait fait passer par-dessus les grades subalternes, et j'étais aidegarde-magasin. M. Durand ne disait pas ce qu'il avait été avant d'entrer dans l'administration des vivres ; mais ne pouvant cacher qu'il avait parcouru tous les grades avant d'arriver à son emploi , il s'était fait un système de s'en glorifier. C'est à son mérite , disait-il sans cesse , qu'il devait son avancement. M. Durand faisait son métier en homme fort exact envers MM. les administrateurs généraux , en homme fort avide pour son propre compte. Du reste, il était embarrassé pour écrire une lettre ; il regrettait beaucoup le commis que je remplaçais , et qui venait d'obtenir un changement de résidence : c'était ce commis qui , depuis long-temps, faisait toute sa correspondance. M. Durand n'était pas ne fier; mais sa place lui donnant une très-grande aisance pour le pays , et sa femme ayant une très-grande

vanité, il était devenu glorieux et arrogant. Les fhianciersdes villes de province sont méprisés pas les hobereaux des vieux châteaux voisins; mais ils s'en vengent par leurs grands et longs repas, leur gros jeu et les dentelles de leurs femmes. C'est comme à Paris. M. Durand était en querelle perpétuelle avec les juges , les avocats et le médecin de la ville , pour les droits de préséance au banc des marguilliers. Madame Durand se consolait de ne pas être admise dans la haute société des nobles et des échevins de Chàlons , en exerçant une grande suprématie parmi les femmes des petits bourgeois et des petits marchands. Elle se plaignait, elle se moquait de la fierté des baronnes et des présidentes du bailliage et de l'élection ; elle prenait des airs de qualité avec sa lingère et sa marchande de modes.

Au moment où je me présentai chez M. Durand, madame faisait la lessive : c'est une grande et importante affaire pour les dames de province. Madame Durand était une femme de trente ans, petite, grasse, et haute en couleurs. Elle passa, pour me recevoir, dans une salle du rez-de-chaussée , ornée d'une vieille tapisserie à personnages, où quatre tables de jeu étaient dressées d'avance. (Ce jour-là même elle attendait une nombreuse société. ) « Qu'y a-t-il pour le service de « monsieur », me dit-elle en m'examinait de la tête aux pieds , et sans m'offrir un siège ? Je lui expliquai le motif de ma visite; je lui exprimai le bonheur dont j'allais jouir dans la ville de Chàlons en travaillant sous les ordres de son mari. Je trouvai le moven de lui glisser un petit compliment, à la fin de mon discours, sur ses grâces et sur son bon accueil. Pendant que je

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parlais, elle avait continué de m'examiner fort attentivement. Je crus voir qu'elle était incertaine du ton qu'elle prendrait avec moi. Le compliment la décida. Elle sourit, et me dit de m'asseoir. Ne voulant pas qu'on sût à Châlons que le nouveau commis aux vivres était le fils du baron de Senneville , j'avais arrangé d'avance le roman que je me proposais de débiter à M. Durand. Ce roman approcbait de la vérité , puisque je me donnais pour un homme bien né qui avait essuyé des malheurs ; mais il rendit à madame Durand toute son impertinence. « Ah! fort bien, dit-elle; ils « ont tous de la naissance et de l'éducation , et ce sont « des malheurs qui les réduisent à travailler ! » Ici M. Durand parut avec trois ou quatre amis, et je fus à l'instant toisé fort arrogamment par ces messieurs. J'avais souffert patiemment la fierté de la femme ; la patience manqua de m'échapper à celle du mari. Heureusement je me contraignis. Quand M. Durand apprit que je n'avais encore exercé aucun emploi : « Ainsi , s'écria- « t-il, c'est un novice à former que ces messieurs m'en- « voient ! » Je lui répondis avec douceur que mon zèle et ses conseils ne tarderaient pas à me mettre au fait du métier. La mauvaise humeur du mari me valut de nouveau la bienveillance de la femme. Elle prit mon parti. M. Durand me fit, avec importance et gravité, des questions sur mes moyens , mes connaissances et mon éducation. Il apprit avec un sourire dédaigneux que j'avais fait mes études. Le latin est une des plus grandes inutilités pour un commis. Mais il s'adoucit quand je lui dis que je savais l'orthographe et l'arithmétique , que je ne craignais ni la fatigue , ni le tra-

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\ail, et que je me ferais un devoir d'exécuter ponctuellement et rapidement les ordres de mon supérieur. Je finis rémunération de mes belles qualités par lui confier que je savais la musique et le violon. « Ah! mon chou, « dit madame Durand à son mari, il donnera des leçons «à Catiche et à Cadet. (C'étaient ses deux enfants.) « Nous aurons des bals et des concerts, et notre voisine « l'avocate en mourra de dépit. » — « Vous voilà bien , « mignonne , reprit M. Durand ; vous êtes toujours oc- « cupée de plaisirs et de bagatelles : moi, je pense aux «affaires et au solide. A demain matin, monsieur Eu- « gène ; nous verrons ce que vous savez faire. De l'acte tivité , du zèle, de l'intelligence, des mœurs, des a sentiments et de la probité, voilà tout ce que je vous k demande. » Je tirai ma révérence à toute cette illustre compagnie, et je crus apercevoir dans les adieux de madame Durand de l'intérêt et l'assurance de sa protection.

« Que je sais gré à ma mère dem'avoir fait apprendre < à danser , m'étais-je dit , neuf ans auparavant , en « arrivant à Paris ! Que je sais gré à ma mère de m'avoir « fait apprendre la musique, me dis-je, en sortant de « chez M. Durand ! Voilà un talent qui peut me pousser <.<. fort loin auprès de la femme de ML le garde-magasin. « Me préserve le ciel d'imiter ce traître et vil Beauclair, « qui vit et brille à Paris par la générosité de ses maî- « tresses ! mais il y a certains degrés jusqu'où l'on peut « aller sans s'avilir. Se faire protéger par une femme, « ce n'est pas vivre à ses dépens. J'ai été ruiné par les « femmes; il faut que ma fortune se répare par les femmes. Il m'est démontré qu'à la cour, à la ville,

« en province , dans les professions libérales et dans « les vivres, elles sont un excellent moyen d'avance- « ment pour les jeunes gens. Je l'éprouve déjà , puisque « c'est à Caroline que je dois mon emploi. Pour en « tirer parti, pour m'élancer de ce petit emploi à un « meilleur , je ferai la cour à madame Durand. »

Je fus confirmé dans ce dessein par les informations que je pris sur le ménage de mon chef. Madame menait monsieur ; donc monsieur sera mené par l'amant de madame. Quoique monsieur ait passé la cinquantaine, madame affiche un grand amour pour son mari. Madame jusqu'ici s'est fait un point d'honneur de lui rester fidèle. Mon prédécesseur , plusieurs jeunes gens de la ville , et quelques officiers même , ont échoué près d'elle ; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle me résiste. On voit que je n'étais pas encore guéri de ma fatuité.

Je passai la nuit dans mon auberge. Le lendemain , je pris un petit logement garni , et j'entrai en exercice. J'avais pour camarade M. Eustache Grandin , jeune homme de vingt-six ans , qui avait de l'ambition , qui savait les quatre règles , mais qui ne savait ni la musique , ni le violon , ni l'orthographe , et qui , n'étant bien vu ni de M. ni de madame Durand , faisait des cabales contre M. le garde-magasin.

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