‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 2 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Conduite d'Eugène dans sa place.

Ceux qui sont rus riches, et qui se sont maintenus riches, ne songent guère aux. peines que la plupart des hommes sont obliges de se donner pour gagner leur vie et s'affranchir de la misère. Combien ces peines ne sont-elles pas plus vives et plus amères pour ceux qui, comme moi, tombent de l'opulence dans la pauvreté! Encore, s'ils en étaient quittes pour renoncer à toutes les jouissances du luxe dont ils s'étaient fait un besoin ! Mais il est d'autres lois impérieuses auxquelles il faut qu'ils se soumettent. Il leur faut la protection de ceux qu'ils protégeaient; il faut que leur ame se plie pour ainsi dire tout entière à leur nouvelle situation; il leur faut de nouvelles habitudes morales, comme de nouvelles habitudes physiques. Heureux s'ils pouvaient tout-à-coup perdre la mémoire, et prendre d'autres goûts, d'autres sentiments, un autre caractère !

En quittant le château de mon père , jeune , riche de cent mille livres de rente , et décoré du titre de baron , il n'avait fallu que m'abandonner à mon naturel pour déployer mon orgueil et ma présomption ; en arrivant à Chalons avec un petit emploi dans les vivres, sans oser dire mon véritable nom , et possédé du désir de refaire ma fortune , je sentis la nécessité d'être aussi

modeste que j'avais été vain. L'effort me coûta; c'était comme une médecine qu'il fallait avaler; mais enfin je m'y résignai. Je me contentai de rester vain et présomptueux au fond du cœur.

Tous les matins j'allais prendre les ordres de M. Durand. J'ordonnais et surveillais les distributions, je recevais et enregistrais les bons de fourniture. Tous les soirs j'allais faire une visite respectueuse à madame Durand. Eustache Grandin m'avait proposé de me liguer avec lui contre M. le garde-magasin. J'avais calculé qu'il était plus prudent de gagner l'amitié de mon chef. J'étais soumis, empressé pour M. Durand. J'étais soumis, complaisant et galant pour sa femme. Riche , on me faisait la cour; je suis pauvre, c'est moi qui dois chercher à plaire. J'avais cru de bonne foi aux paroles d'honneur , à l'amitié de mes parasites; j'y avais cordialement répondu , et j'avais payé leurs flatteries et leurs fausses protestations d'un franc retour et de services réels. C'est à moi maintenant à jouer auprès des autres le rôle que les autres ont joué auprès de moi.

Je ne songe qu'à mes intérêts , et j'affecte la confiance. J'ai été dominé par mes amis et mes maîtresses , et je veux à mon tour dominer mon chef et sa femme , en me faisant leur très-obéissant serviteur. J'aide M. Durand dans sa correspondance. Je donne des leçons de musique aux deux enfants et des leçons de danse à la mère. Aussi l'on ne regrette plus le commis que je remplace ; on reconnaît que j'ai dit la vérité en me donnant pour un homme bien né ; on s'étonne de ma capacité , de ma facilité ; on croirait que j'ai passé toute ma vie dans les administrations. Moi , j'admire Je génie Tome X. 2

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et la bonté du mari , j'admire les grâces et l'esprit de la femme. M. Durand croit que je serais en état d'être garde-magasin. Je crois que M. Durand serait un excellent directeur des vivres. Je m'indigne contre les petits gentilshommes de Châlons et leurs femmes , et je crois que madame tiendrait merveilleusement sa place parmi les dames les plus élégantes de la capitale. On m'avait plaint d'avoir été réduit à prendre le petit emploi que j'occupe. Moi, je m'en félicite, puisque je lui dois le bonheur de connaître une femme aussi aimable, aussi essentielle, aussi estimable que madame Durand.

A la fête de M. Durand , je fis une pastorale bien fade et bien ridicule, qu'on trouva pleine d'esprit et de sentiment. J'v avais donné un rôle à la mère et au\ deux infants, et j'enlevai tous les suffrages, comme auteur et comme acteur , dans le personnage d'un berger galant et malheureux, A mon arrivée à Paris, j'avais été réellement timide auprès des femmes, par orgueil et défiance de moi-même. Aujourd'hui, par calcul, je fais le timide auprès de madame Durand. Depuis la pastorale que nous avions jouée pour la fête de M. Durand , sa femme , qui prenait à moi le plus vif intérêt , s'alarmait de ma tristesse et de ma profonde mélancolie.

Enfin , un jour , elle m'interroge avec inquiétude : mon secret m'échappe. J'ai conçu pour elle , malgré tous les efforts de la raison , la plus violente passion ; mais pénétré de ses devoirs et des miens , je mourrai plutôt que de manquer à mon supérieur. Madame Durand, attendrie de mon amour, touchée de la délicatesse de mes sentiments , est encore bien loin de

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m'aimer; mais elle me plaint. Je lui dis que, ne pouvant vaincre la passion qu'elle m'avait inspirée , mon dessein était de m'éloigner. Elle a l'imprudence de s'y opposer; elle ne craint pas mon séjour auprès d'elle, tant elle est sûre de sa vertu ! « Elle saura m'aider , « me dit-elle , de ses conseils et de son exemple. » Mais bientôt elle en vient à m'avouer que son mari est bien vieux , que je suis bien aimable , qu'elle n'est plus retenue que par le devoir. Hélas ! que le devoir et la raison sont faibles auprès de l'amour ! Nous eûmes beau nous encourager réciproquement à triompher de nos sentiments ; nous fûmes égarés, emportés par la passion.

Dès-lors je devins le maître de la maison. Depuis quelques mois déjà je m'étais mis en pension chez M. Durand. Ce bon mari ne pouvait se passer de moi ; les domestiques m'obéissaient plus qu'à lui ; les enfants m'appelaient leur bon ami , et c'était moi qui donnais les ordres aux employés subalternes.

Cela ne faisait pas tout-à-fait le compte d'Eustache Grandin , mon camarade. De dépit, il demanda son changement , qu'il obtint. On lui donna pour successeur un jeune niais , sur lequel j'établis mon empire dès notre première entrevue. Ainsi , dominant à la fois mes inférieurs , mes égaux et mon supérieur , je me trouvai le véritable chef du service des vivres dans tout l'arrondissement de Châlons.

J'ai dit qu'un des plus pénibles aveux que j'eusse à faire dans le récit de mon histoire était qu'à la mort de ma mère je n'avais pas éprouvé des regrets aussi vifs que ceux dont je m'étais senti pénétré quand je perdis mon père. En voici d'autres presque aussi pénibles. J'exer-

çais une espèce de surveillance sur les employés. Dès les premiers jours j'avais reconnu de graves erreurs dans leur travail ; et quand je m'étais empressé de réparer leurs bévues, non sans leur en faire de vifs reproches, ds m'avaient regardé d'un air tout surpris, et comme ne concevant rien à ma conduite. 11 fallut bientôt que je cessasse d'imputer ces erreurs , qui se renouvelèrent, à leur négligence ou à leur ineptie. C'était tout simplement de petites friponneries que ces braves gens se permettaient. Ils m'avaient fait l'honneur de s'étonner de ma délicatesse : c'est ce que l'un d'entre eux me fit sentir d'une manière détournée , et en me laissant entendre que je n'aurais pas à me repentir de mon indulgence. Je fus révolté de la proposition ; je la rejetai; je dévoilai, j'empêchai leurs manœuvres. Cela ne me réussit pas ; ils me prirent en haine. Je me moquai de leur inimitié ; mais un jour celui qui m'avait proposé de m'associer avec eux fit un rapport perfide et secret contre moi à M. Durand. Il ne se contentait pas de m'accuser de malversations ; il attaquait mes mœurs , et il engageait mon chef à surveiller ma conduite et celle de sa femme. Heureusement madame Durand avait donné des preuves si éclatantes de sa vertu, que son mari ne voulut rien croire de ce qu'on lui di- sait; mais je compris que . pour faire son chemin, il faut craindre jusqu'aux plus petits ennemis, et je fermai les yeux sur beaucoup de choses.

Quand je m'étais montré sévère et intégre , M. Durand m'avait approuvé ; cependant j'avais été surpris qu'il n'eût pas pris cette affaire aussi vivement à cœur que moi. J'en découvris bientôt la cause : c'est r e

M. le garde-magasin se permettait lui-même quelques petits abus , et que ma conduite était une condamnation de la sienne. Entouré de si beaux exemples , exposé à des dangers si je restais honnête , ou du moins si je contrariais les friponneries des autres , et devenu presque anssi avide que j'avais été prodigue , j'étais tenté ; mais je résistais.

Un fournisseur chargé de faire à jour fixe des versements dans notre magasin se trouva dans l'impossibilité de remplir ses engagements. Il vint implorer mon indulgence. Il dépendait de moi de le sauver , en lui accordant un délai. Il me parla de sa femme et de ses enfants, qui serait ruinés, si j'étais sourd à ses prières. Il m'attendrit. Par humanité, je fis tout ce qu'il voulut ; par reconnaissance , il crut devoir m'offrir un petit cadeau, que je refusai; il insista; je balançai. «Pourquoi causerais -je de la peine, par mes refus, «me disais -je, à l'honnête homme qui se fait un de- « voir et une joie de reconnaître les bontés que j'ai eues « pour lui ! » J'acceptai. J'en eus des remords. Recevoir une bagatelle, outre le salaire qui m'était légitimement dû, me parut une action énorme. Qu'était-ce pourtant auprès des hauts faits de mon chef et de mes subalternes?

Je m'attachai plus que jamais à être juste dans les délais et autres faveurs que je pouvais accorder ; et par égard, par procédé, par bonté d'ame, je pris insensiblement l'habitude de ne point refuser les étrennes et autres marques de reconnaissance. Bientôt j'en vins à compter sur les cadeaux, puis à me formaliser contre celui qui n'en faisait pas. Ainsi , par gradation , je trou-

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vais toutes simples , toutes naturelles et fort honnêtes , des actions que dans ma première jeunesse , j'aurais trouvées très-blâmables; et ma place commençait à me rapporter un peu plus que les modiques appointements qu'on me payait tous les mois.

Jetais bien vêtu; je jouais assez gros jeu; à leurs fêtes et au jour de l'an je pouvais offrir moi-même à M. et à madame Durand des petits cadeaux que je regardais comme de l'argent bien placé. Jetais moins tourmenté parle souvenir de ma richesse passée; mais j'étais tourmenté plus que jamais par le désir d'en acquérir une nouvelle. Mon ambition et mon avidité ne me laissaient aucun repos. Je ne songeais qu'à gagner ; je ne songeais qu'à bien préparer les voies pour sortir de ma petite place.

Ce M. Durand, dont la conscience était si commode en certaines occasions , n'en était pas moins dans l'admiration de ma probité. Il était d'ailleurs tout attendri de mon amitié et du zèle avec lequel je me livrais au métier. Il croyait à la sincérité de mon attachement; il retrouvait son cœur pour m'aimer; il avait les larmes aux yeux en vantant mes belles dispositions, la pureté de mes mœurs et la sévérité de mes principes. Enfin mon intelligence, mon amour du travail, mon attention à l'écouter, ma patience à faire sa partie de triomphe, me rendirent un sujet si recommandable aux yeux de M. le garde-magasin , qu'un jour il me fit une grande confidence. Il avait l'intention d'obtenir une place supérieure à Paris, et si, par mes protections, je pouvais obtenir celle qu'il quitterait , il serait homme à me donner en mariage mademoiselle Catiche

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Durand, sa fille. Je remerciai vivement M. Durand. Sa place faisait bien mon affaire; mais sa fille n'était pas ce qu'il me fallait. Le mariage proposé n'était pas non plus du goût de la tendre madame Durand. Je lui fis sentir qu'il ne fallait pas heurter son mari. Je convins avec elle de feindre d'entrer dans les projets de M. Durand. Quant à mademoiselle Catiche, elle tenait de sa mère, et sa mère avait tant d'estime pour moi! Je crois qu'il n'aurait tenu qu'à moi de mener fort loin l'innocente , qui était fraîche et jolie ; mais je n'étais plus à ce temps où je courtisais chaque belle que je rencontrais, étourdiment, sans réflexion et dans l'unique but de satisfaire mes désirs ou ma vanité. Le calcul et la politique étaient devenus la règle de ma conduite, même en matière d'amour. Je considérai que je me perdrais si je quittais la mère pour la fille. En conséquence, je fis le passionné près de madame Durand, l'amant respectueux près de la fille, et le bon ami près du père.

Deux ans s'étaient déjà passés , quand nous apprîmes que nous allions bientôt voir arriver un de nos administrateurs en tournée d'inspection. Quelle affaire pour tous les employés des vivres que la tourné dune administrateur ! elle produit le même effet que celle d'un fermiergénéral parmi tous les employés des aides et gabelles. Comme les craintes et les espérances agitent toutes les têtes ! Il peut nous avancer ; il peut nous révoquer. Quel était celui qu'on attendait à ChâlonsPM. de Limeuil, l'amant de Caroline , celui par qui j'avais obtenu ma place. A cette nouvelle, je fus un peu embarrassé. Pour me donner de l'importance, j'avais dit à M. Durand que j'étais

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connu , protégé par plusieurs munitionnaires-généraux , et particulièrement par M. de Limeuil; et ce M. de Limeuil m'avait placé, sans se donner même la peine de me voir. Mais M. Durand est si borné! I). ne se doutera pas du mensonge que je lui ai fait. Je n'en comptais pas moins tirer un très-grand parti de la visite de l'administrateur. Je m'informai du caractère de M. de Limeuil. Il était encore jeune, il devait aimer les dames; il venait d'épouser une fille de qualité, il devait être fier; dans un voyage qu'il avait fait en Lorraine, il avait eu l'honneur d'être reçu à Lunéville chez M. de Voltaire, il devait aimer les lettres et la philosophie.

Tandis que M. Durand et moi, dans l'attente de l'arrivée de M. de Limeuil , nons nous empressions de mettre à jour nos livres et nos écritures, madame Durand s'occupait de préparer des dîners, des fêtes, de grandes réunions pour M. l'administrateur-général. On espérait qu'il viendrait dîner plus d'une fois chez M. le garde-magasin. Madame Durand s'était assurée d'avance des provisions considérables en gibier, en poisson; elle avait fait venir des modes de Paris pour elle et pour sa fille; elle avait retenu pour quinze jours un cuisinier qui avait servi l'évêque de Nancy et qui faisait tous les grands repas qu'on donnait à Châlons; elle avait arrangé des bals et des concerts , et , se souvenant de ma pastorale , elle m'avait demandé des couplets en l'honneur de l'administration des vivres.

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