CHAPITRE VI
Situation de la famille de Guillaume.
Plusieurs années s'étaient écoulées depuis le voyage de Guillaume à Paris. Comme il avait toujours continué d'être mon homme d'affaires en Normandie , j'avais continué ma correspondance avec lui. Les lettres de Guillaume étaient remplies de doux épanchements ; de douces confidences sur lui , sur sa femme , sur ses enfants et sur mon cousin César , de tendres inquiétudes sur moi, sur mon sort, sur celui de ma famille. Elles étaient écrites avec cet abandon , cette aimable prolixité qui forment le caractère distinctif des lettres inspirées par l'amitié ; les miennes étaient brèves ,
sèches, et ne roulaient presque toujours que sur l'affaire qui me faisait écrire.
Nous perdîmes notre ami Duverdier. Grâce à son bon cœur , à son élourdcrie , à son insouciance , Duverdier laissa pour toute fortune une maison de campagne, quelques meubles, quelques livres, et deux cartons énormes remplis de petits contes en vers et de chansons pour fêtes , mariages et baptêmes. Il n'avait pas dissipé la dot de sa femme, mais de son vivant il l'avait partagée entre ses trois enfants. Sa veuve avait à peine de quoi vivre. Ce brave homme, se sentant mourir, se consolait de partir si vite, et consolait sa femme par la certitude que ses enfants et sur-tout son fils aîné n'abandonneraient pas leur mère. Les enfants de Duverdier ne trompèrent pas la confiance de leur père. En vain Guillaume et Laure pressèrent -ils sa veuve, dans leurs lettres , d'accepter un asyle auprès d'eux ; elle préféra se retirer chez son fils aîné. Cette digne femme ne survécut pas long-temps à son mari; mais, jusqu'à sa mort, elle fut heureuse de la tendresse de ses enfants, et sur-tout de celle de Charles, son petitfils, qu'on a vu, dans un des précédents chapitres, plein dune naïve amitié pour les enfants de Guillaume, et qui n'avait que treize ans quand son grand- père mourut. Je n'ai pas besoin de dire quel chagrin Guillaume et sa femme éprouvèrent en apprenant la mort de Duverdier et celle de sa femme; moi-même je pleurai sincèrement ces bons et véritables amis, quoique, depuis l'exil du parlement, je fusse brouillé avec Duverdier, parce qu'en sa qualité d'avocat il s'était prononcé contre le parlement Maupeou.
Le commerce" de Guillaume continuait de prospérer, et ses deux enfants, par leurs vertus, leur tendresse et leur excellente conduite , lui faisaient goûter un bonheur que j'ai le regret de n'avoir pas connu , mais qui doit être le plus délicieux! qu'il nous soit permis d'obtenir, s'il est en proportion du chagrin qui déchire un père, quand il se voit trompé dans ses espérances sur ses enfants.
Guillaume aurait pu choisir pour sa fille les plus riches partis ; mais il consulta son inclination. Cette inclination se trouva conforme aux désirs de Laure et aux siens. Il maria sa fille à ce jeune Dervière , son commis. Ce fut un nouveau bonheur pour Guillaume de confier le bonheur de son Emilie à la tendresse d'un galant homme dont il avait long-temps éprouvé le caractère, et de récompenser, par la main de sa fille, le zèle et les bons services de Dervière. Guillaume avait associé son gendre à sa maison. La fille de Guillaume, élevée dans l'amour de l'ordre et de l'économie, secondait son père et son mari dans leur commerce : elle était elle-même une active et laborieuse commerçante.
Le fils de Guillaume , Eugène Delorme , après s'être distingué dans ses études, interrogé par son père sur l'état qu'il voulait embrasser , manifesta le désir d'être militaire. Ce jeune homme dut, je crois, ses inclinations belliqueuses au soin respectueux et fréquent avec lequel son père lui montra, dès sa plus tendre enfance, cette vieille épée du père Delorme , un des précieux talismans de mon ami Guillaume.
Fort considéré dans sa province, mais n'en étant
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pas moins un simple roturier , Guillaume avait besoin de crédit pour faire entrer son fils au service. Il réclama le mien. Je le lui promis; mais je ne lui dissimulai pas toutes les difficultés que je prévoyais. Je hasardai quelques démarches; mais je me rebutai dès le premier obstacle. Heureusement le duc d'Harcourt, gouverneur-général de la Normandie, dont les fils avaient été les camarades et les amis du fils de Guillaume au collège , fit un voyage à Coutances. Guillaume, en sa qualité de maire, présenta ses hommages au gouverneur , et gagna son estime. Le duc d'Harcourt obtint une sous-lieutenance pour le fils de Guillaume. Ma cousine Laure n'avait pas vu, sans la plus vive inquiétude, son fils se destinera l'état militaire. Elle était heureuse d'apprendre que, dans sa garnison, son fils se faisait considérer et chérir de ses camarades ; mais elle frémissait des dangers auxquels il serait exposé si la guerre se déclarait. Elle faisait les vœux les plus ardents pour la longue continuation de la paix qui régnait alors en Europe.
On a vu dans les précédents chapitres comment j'employai, ou plutôt comment je perdis en misérables intrigues les années que Guillaume employa si bien pour lui et pour ses enfants. Le 10 mai 1 774 > Louis XV mourut, et avec lui disparurent tout le crédit et toute la puissance de mes protecteurs. Je fis tête à l'orage. J'essayai, pour ainsi dire, de survivre aux ministres dont j'étais la créature. J'étais riche , et je conservai quelques parasites; mais je n'eus plus de protégés. J'étais exposé à des humiliations, à des dégoûts que je dévorais avec dépit. Je fus dépouillé successivement de
tous mes emplois. J'essayai d'intriguer auprès des nouveaux puissants pour rentrer en faveur; mais le ridicule, le mépris et la haine publique s'étaient attachés d'une manière indélébile a tous ceux qui avaient brillé vers la fin du dernier règne. Des chagrins de famille s'étaient mêlés à mes disgrâces. Je devins triste, morose ; je ne me consolais qu'en me permettant quelques railleries amères sur les nouveaux ministres, dans la société de gens que je croyais sûrs, parce qu'ils étaient déchus et réformés comme moi. Je me gardai de confier mon sort à Guillaume. Ce ne fut que quelques années après qu'il apprit indirectement que j'avais perdu mes places. Il se hâta de m'écrire et de m'offrir ses services, ses secours, ses consolations. « Allons, m'écriai- « je, encore cet orgueilleux Guillaume qui profite des « circonstances pour m'accabler de sa supériorité! » et je crus voir qu'il se glorifiait d'être échappé aux malheurs qui m'accablaient, en refusant de vivre à Paris. J'outrageais Guillaume : il n'y avait pas un mot dans sa lettre qui ressemblât à cette vaine jactance. Je lui répondis que j'étais heureux, que je n'avais besoin de personne , et mon humeur contre les hommes se montrait dans ma réponse d'une manière injurieuse pour celui à qui j'écrivais ; car j'avais l'air de le comprendre dans ma haine. C'était comme par grâce que je l'appelais encore mon ami ; et cependant quel reproche avais -je à faire à Guillaume? J'étais en délire, je crois, quand je lui écrivis.
Guillaume et Laure furent profondément affligés à la réception de cette étrange lettre.
Guillaume ne se sentait plus comme dans sa jeu- Tome X. 1 3
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nesse, irrité de mes mauvais procédés. Il me plaignait bien plus qu'il ne m'en voulait. Un soir (il y avait déjà trois mois qu'il avait reçu ma lettre) il causait de moi. de Duverdier, de Dumesnil , avec sa femme et mon cousin César, qui avait alors soixante et seize ans, mais qui conservait toute sa tête , toute sa raison, toute la vivacité de son esprit. « Pauvre Eugène! « s'écriait Guillaume, il se dit heureux, et sa dernière « lettre ressemble aux cris d'un homme au supplice. « Voilà donc les fruits affreux de l'ambition! » — « A « la bonne heure, dit César. Je reconnais, au ton de « sa dernière lettre, la fièvre qui tourmente les ambi- « tieux. Mais ne lui faisons -nous pas trop d'honneur « en l'appelant ambitieux? Par ce nom d'ambitieux, il « me semble qu'on doit entendre, soit en bien, soit en « mal , un homme qui marche à un grand but par de « grands moyens; or, est-il rien de plus petit que les « intrigues et les cabales employées par Eugène et ses « semblables, pour devenir favoris des puissants et des «favoris! Il y a, sinon plus de grandeur, au moins « plus de franchise dans les cabales et les intrigues des « bourgeois, qui tendent à se faire nommer syndics ou « échevins, maires, ou marguilliers. Eugène peut se « croire un grand homme , victime d'une ambition « trompée; il n'est vraiment qu'un petit homme poussé « par la vanité et l'avidité. » Mon cousin César avait tenu la résolution qu'il avait prise à soixante ans, de tâcher de choisir entre les défauts attachés à la vieillesse, et de se borner à devenir bavard et dissertateur. [1 continua de la sorte :« Peut-être trouverez -vous, « mes amis, que je répète bien souvent ces mots d'avi-
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« dite et de vanité ; c'est que j'y vois les mobiles pres- « que universels de toutes* les actions des hommes. ]NT'en «concluez cependant pas que je les regarde comme nos « mobiles exclusifs. Sans parler des affections natu- « relies, telles que la tendresse des pères pour leurs en- « fants, la reconnaissance des fils envers leurs pères, « affections qui n'en sont pas moins nobles pour nous « être communes avec tout ce qui respire , et dont « quelques monstres seulement sont privés par une face taie exception, il est, plus qu'on ne croit, de belles « âmes, chez lesquelles domine la sympathie qui leur « fait se choisir des amis, et la pitié qui les rend bience veillantes pour tous. Dans toutes les autres même, ce la sympathie et la pitié se font entendre par intercc valles et compriment les vils mouvements de l'avice dite et de la vanité. Oui, mes amis,, dans toutes 1rs ce âmes humaines, Dieu a placé deux sentiments qui a se divisent, se combattent, et tour à tour sont vaince eus et vainqueurs : l'amour de soi , l'amour d'autrui. er Presque toujours nos vertus viennent de l'amour d'auce trui; presque toujours nos vices viennent de l'amour ce de nous-mêmes. Je crains bien que vous ne trouviez ce un peu de confusion et d'obscurité dans les belles ce choses que je viens de vous dire; mais il y a du bon. ce Bref, le malheur d'Eugène est de n'avoir eu que bien « rarement le bon esprit d'immoler ses propres intérêts ce aux intérêts des autres. Il cessera bientôt d'éprouver ce les tourments de ce qu'il appelle son ambition ; mais ec je crains que ce ne soit pour en éprouver d'une ce autre nature. La vieillesse approche, et je crois ce déjà voir dans la lettre qui nous afflige quelques-
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« uns des symptômes de cet hiver de notre vie, qiu « mon Horace a si bien peints :
Multa senem circumveniunt incommoda, vol quôd Quaerit, et inveuiis miser abstinet ac timet uti ; Vil quôd res onmCs timide gelidèque ministrat: Dilator, spe longus, iners, pàvidusque futuri, Difficilis, querulns, laudator temporis acti Se puero, censeur castigatorque minornin.
Laure demanda ce que voulaient dire ces vers latins. César lui répondit par ces vers de Boileau:
La vieillesse, chagrine, incessamment amasse, Garde, non pas pour soi les trésors qu'elle entasse; Marche, en tous ses desseins, d'un pas lent et glacé; Toujours plaint le présent, regrette le passé; Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse, Blâme en eux les douceurs que 1 'âge lui refuse.
« Eh! grand Dieu! s'écria Laure, est-ce que Guila laume , qui est de l'âge d'Eugène, va ressembler à ce « vilain portrait?» — «Il faudra bien qu'il en ait quelle ques traits, reprit César. Mais rassurez- vous , ma « chère cousine ; Guillaume ne lui ressemblera pas « plus que je ne lui ressemble moi-même depuis que « j'ai touché le seuil de la vieillesse , pas plus qu'il n'a « ressemblé à Eugène aux autres époques de leur vie. « Oui, vous serez forcés de céder un peu comme moi te à ces froides passions qui vont vous assiéger; mais « vous les combattrez, vous les surmonterez comme « vous avez surmonté les ardentes passions des autres « âges. Puisse notre Eugène, éclairé par tant de fâ- « cheuses expériences, leur résister avec plus de force
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« et de succès qu'il n'a résisté aux caprices de l'enfance « aux fougues de la jeunesse , et aux passions cupides « et ambitieuses de l'âge mûr!»
Comme le bossu achevait de parler, on entendit une voiture de poste s'arrêter à la porte de la maison de Guillaume : c'était moi. Dans l'intervalle qui s'était écoulé depuis ma lettre à Guillaume, de grands malheurs avaient fondu sur ma tête.