CHAPITRE V
Entrelien d'Eugène avec le valet de chambre du roi,
Je me rendis à Versailles. Je traversai fièrement, en protecteur insolent , les premières salles qui n'étaient remplies que de subalternes. Mais, en entrant dans la galerie , il fallut que ma physionomie changeât tout-àcoup et prît un air de protégé ; car je me trouvai en présence d'un jeune marquis qui venait d'être nommé colonel , et dont le père était en grande faveur. Je le saluai respectueusement, et déjà je l'avais assuré de mes hommages, lorsque je fus obligé de le quitter brusquement pour aller au-devant d'un maréchal-decamp qui m'avait témoigné quelques bontés. Je le saluais encore plus respectueusement que le marquis, lorsque je fus obligé de le quitter aussi brusquement pour aller au-devant d'un duc et pair. Celui-ci ne me vit pas, ou ne fit pas semblant de me voir. Toujours respectueusement j'attendais qu'il eût fini son entretien avec je ne sais quel archevêque, lorsque j'aperçus mon ami le
186 El GÈNE
valet de chambre. Dès quil me vit, il se dégagea de plusieurs seigneurs qui lui faisaient leifr cour, et nie prenant affectueusement la main, il me fit asseoir à côté de lui dans l'embrasure dune croisée. Il excita toute mon attention, en m'apprenant qu'il me parlait au nom du roi, qui avait la bonté de me demander un service. Le roi ! qui me demande un service ! quel moyen de ne pas perdre la tête ! J'étais dans l'ivresse. Il s'agissait tout simplement de décider le duc de S** et la comtesse de P*+* sa sœur à donner le signal des hommages que le roi voulait que toute la cour rendit à sa maîtresse. Un grand personnage avait bien commencé ; mais il fallait que le duc de S*** fût le second. Le valel de chambre était mal avec le duc depuis la chute de nos projets. Il avait parlé de moi au roi comme d'un homme sûr et dont l'entremise serait trèsbien reçue. Si le duc se refusait a «e qu'on lui demandait , le roi le menaçait de tout son mécontentement; s'il s'y prêtait, le roi n'avait rien à refuser à lui, ni à sa sœur. Je protestai de mon zèle et de mon dévouement , et malgré les violentes déclamations que, la veille , j'avais entendu proférer au duc et à sa sœur , je ne regardai pas ma mission comme très-difficile; j'avais à promet tri' et à menacer de la part du roi. Dès le soir en effet j'avais obtenu du duc et de sa sœur les consentements les plus positifs. J'en avais instruit le valet de chambre, qui se hâta d'en instruire le roi. La comtesse de P*** fut une des premières dames qui accueillirent la favorite; le duc fut un de ses plus assidus courtisans ; tous deux en reçurent la récompense. Je fus admis moi-même à l'honneur de faire ma cour à la maîtresse du roi ; grâce
au degré de faveur où elle était , et aux grandes espérances que je fondais sur cette faveur, je lui trouvai presque aussi bon ton qu'à madame de Pompadour ; j'obtins aussi ma récompense. Quoique je ne fusse pas membre du grand conseil , il n'aurait tenu qu'à moi de faire partie du parlement Maupeou. Je serais entré de la sorte , un peu tard à la vérité , dans la carrière à laquelle mes parents m'avaient d'abord destiné. Je préférai remplir, sous l'abbé Terrai, un des plus hauts emplois dans l'administration des finances. Le peuple chansonna le roi et sa maîtresse , les ministres et leurs créatures. Je m'en moquai , comme le roi et comme ses ministres.
Pendant les cinq années qui suivirent , ma vie s'écoula sans autres événements, mais non pas sans désirs et sans tourments. J'avais encore l'espoir de monter plus haut ; j'étais tourmenté par la crainte d'être précipité. C'est le sort des courtisans de se livrer aux plus belles espérances et de rêver les plus grands malheurs. Leur imagination leur bâtit tour à tour et presque à la fois les plus brillants palais et les prisons les plus affreuses. Ils sont d'autant plus malheureux, qu'il leur faut perpétuellement conserver un visage riant, serein, et que c'est au moment même où ils affectent de paraître le plus sûrs de la faveur, qu'ils sont en proie à la crainte dune disgrâce.
J'avais des fonctions assez importantes; j'y apportais de la négligence et de la légèreté. Je regardais toujours mes places comme des degrés pour moi , et non comme des devoirs envers les autres. Je n'en avais pas moins une grande prétention au génie, à la profondeur et
aux beaux sentiments. Livré aux plaisirs de la société, et sans cesse occupé, du soin de m'avancer ou de me maintenir, j'enviais les heureux, j'attendais les disgrâces, j'expédiais à la hâte les affaires, je les brouillais, je les confondais , et je n'en acquérais pas moins la double réputation d'un homme de plaisirs infatigable, et d'un infatigable travailleur. Dans les cercles, j'affectais le ton d'un homme aimable et frivole, et cependant, comme je ne cessais de vanter mes travaux , on n'en admirait que plus la force de mon esprit. 11 paraissait miraculeux qu'un homme eût ainsi dans sa tête les plus grandes affaires, et n'en fût pas moins un homme charmant , délicieux dans la société. Je promettais ma protection à tout le inonde, et je ne protégeais que moi : il fallait qu'à chaque visite mes clients me répétassent leurs noms. Tour à tour fier et familier, toujours impertinent et ridicule, quand je voulais faire l'homme simple et bon je blessais, parce qu'on se souvenait de ma récente fierté ; quand je voulais faire le grand seigneur, je blessais encore plus, parce qu'on se souvenait de ma récente familiarité.
Je serais fort embarrassé de dire quelle fut pendant ce temps la conduite de ma femme. Nous habitions le même hôtel; mais je ne la gênais plus par ma jalousie; elle avait pris son parti de ne plus me reprocher mon avarice , et je ne la voyais guère qu'aux échéances de sa pension , que j'étais fort exact à lui payer. J'avais mis mon fils au collège et ma fille au couvent. J'avais toujours une extrême tendresse pour mon fils, mais cette tendresse était sans fruit pour son éducation , ou plutôt, ne se montrant que par accès, et dégénérant
alors en faiblesse , elle lui fut fatale. Son précepteur ne valait pas même l'abbé Doriolis. Je voyais peu Alphonse, mais j'avais ordonné qu'on lui obéit et qu'on cédât à tous ses désirs : il en abusait. Ses études furent absolument manquées. Il fit de bonne heure de très-mauvaises liaisons. Je ne pouvais prendre sur moi d'aimer ma fille. Dans ma prédilection pour son frère , j'avais résolu d'en faire une religieuse. Il s'en fallait pourtant qu'elle annonçât une grande vocation pour le cloître : elle avait le cœur tendre et la tête exaltée par la lecture des romans.