CHAPITRE PREMIER
Malheurs d'Eugène.
Avant de raconter l'accueil que me firent mes amis , quand je les surpris par ma brusque arrivée, il faut dire quels étaient les malheurs qui me ramenaient auprès d'eux.
J'avais depuis long - temps détourné mes yeux de la conduite de ma femme. Elle avait continué de se livrer
au jeu. Cette funeste passion avait augmenté ses dettes et ses chagrins. Elle ne se couchait qu'au jour, après avoir passé la nuit dans une ardente succession d'inquiétudes et d'espérances, de joie et de dépit. A son réveil , elle trouvait souvent plus d'un créancier établi dans son appartement. Il fallait les éconduire, calmer leurs emportements, s'humilier devant eux. Elle empruntait à gros intérêts; ses diamants étaient en gage. Elevée dans la superstition des cloîtres, elle n'avait pas eu de peine à prendre une grande foi dans les cartes et les devineresses. Quand l'ame est disposée à la crédulité , elle se jette facilement d'une superstition dans une autre; souvent même les superstitions qui semblent les plus incompatibles la dominent à la fois. On lui avait prédit qu'elle aurait bientôt le chagrin d'être veuve, et déjà la pauvre femme était frappée d'une maladie de poitrine qu'elle s'efforça long-temps de se cacher à elle-même , mais qui finit par lui inspirer les plus vives alarmes, quoiqu'elle cherchât et qu'elle parvint trop souvent à s'étourdir. J'étais devenu pour elle un objet odieux et terrible. Elle tremblait que je ne découvrisse l'énormité de ses dettes; et cepsndant elle se voyait dans la nécessité de me les faire connaître. Nous étions quelquefois des mois entiers sans nous voir. Depuis la perte de mes places , ma maison m'était insupportable, et j'allais promener ailleurs mon mécontentement de moi-même et des autres.
Un matin, ma femme, après s'être assurée que je suis seul , entre dans mon cabinet. Je suis étonné tout, à là fois du changement que je vois dans ses traits et du nouveau ton qu'elle prend avec moi. Ses yeux ont
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perdu leur éclat ; son teint est décoloré. Jeune encore , sa beauté est flétrie. Je m'en effraie , et je me sens attendri d'entendre sortir de sa bouche des paroles douces et affectueuses , comme aux premiers jours de notre union. Encouragée par mon émotion, elle allait en venir à l'objet de sa démarche, et me faire par degrés l'aveu de sa situation, lorsque, malgré elle, cette déplorable situation m'est brusquement révélée. Un de ses créanciers, un juif, fils ou neveu de mon petit vieillard de la rue Brise-Miche , force ma porte, et, devant ma femme, m'apprend qu'elle lui doit trois mille pistoles, exhibe ses titres, et menace de vendre les gages, si je refuse de paver ou de souscrire une obligation. Ma femme était atterrée; j'étais furieux. Je prends avec rage les papiers que le juif me présente, et ma colère, qui ni' connaît plus de bornes, rappelle ma femme à l'aversion qu'elle m'a vouée depuis long-temps. Elle répond aux reproches , aux injures, aux emportements dont je l'accable devant ce fâcheux témoin, par des injures, des reproches et des emportements. Elle déclare que c'est à elle seule que je dois ma fortune; que, depuis son mariage, elle est victime de mes perfidies , de ma jalousie , de mon avarice. Mes gens accourent à nos cris; je leur ordonne de jeter le juif à la porte et de secourir leur maîtresse, qui termine cette scène scandaleuse par un profond évanouissement. Us m'obéissent ; je sors. Deux heures après ma femme avait quitté ma maison ; elle avait été chez sa mère implorer un asyle contre mes mauvais traitements; et, le lendemain, elle avait formé sa demande en séparation.
Sa famille prit parti contre moi. Il fallut bien me défendre et plaider ; le soin de ma fortune l'exigeait. Ma femme m'avait rendu très -malheureux: il fallait qu'à l'audience et dans mes mémoires je parlasse délie avec tendresse, et que je parusse désirer son retour dans la maison conjugale. Je fus signalé dans les sociétés de ma femme comme un mari brutal, comme un odieux tyran. Dans les miennes, on me plaignait tout haut; tout bas on se moquait et l'on m'accusait. J'avais de grands torts , on m'en supposa de plus grands. Les femmes surtout me déchiraient sans pitié, et, tout en plaignant ma femme, elles ne l'épargnaient pas. Les plus indulgents me regardaient comme un sot, et se faisaient d'avance un plaisir du scandale qu'allait causer notre procès. Déjà les avocats jaloux de se faire une réputation briguaient l'honneur d'être employés dans une cause qui promettait d'être fameuse. Combien alors je regrettai notre ami Duverdier!
Ma femme ne jouit pas long - temps du chagrin qu'elle me causait. La scène violente qu'elle avait eue avec moi avait achevé de briser les ressorts de sa vie. Sa mère, à qui elle avait été obligée de confier ses torts et ses dettes , la défendait vivement dans le monde ; mais 5 en tête à tête , elle lui reprochait avec amertume sa conduite, et ces reproches contribuaient aux progrès de la maladie de Lucile. Vingt jours après sa fuite, je reçois un message qui m'invite à me rendre en toute hâte chez madame Menu de Saint-Claude. Ma icmme implore de ma pitié la faveur de me voir un instant avant de mourir. «Eh! grand Dieu, m'écriai-
«je! est-elle donc si mal?» Je vole auprès d'elle, el je la trouve mourante.
Déjà les secours de la médecine l'avaient abandonnée; elle était entourée de tout l'appareil de la religion. L'éducation qu'elle avait reçue au couvent, et le souvenir de ses fautes lui inspiraient à ce fatal moment les plus épouvantables terreurs. Dès qu'elle me vit, elle fit un effort pour joindre ses mains défaillantes. D'une voix faible elle me supplia de lui pardonner les chagrins qu'elle m'avait causés , et de lui garantir que nos enfants lui pardonneraient. Frappé d'effroi , oubliant ses torts , me souvenant des miens, reprenant mes premiers sentiments, je me précipitai sur son lit , je pris ses mains , je colai mes lèvres sur ses lèvres déjà glacées : « Oui, je vous pardonne, «et nos enfants vous pardonnent par mu voix, m'é- « criai-je ! Ah ! Lucile , vivez , et puissiez-vous me parce donner vous-même!» La tendresse que je lui témoignai rendit sa mort plus tranquille. En sortant de chez mon beau - père , accablé , consterné du douloureux spectacle que je venais de voir, j'entendis murmurer le peuple du quartier ; on m'accusait d'être l'auteur de la mort de ma femme.
De nouveaux chagrins m'étaient réservés. Mon fils, qui avait dix-huit ans, habitué dès son enfance à me dominer, avait impérieusement exigé que je le retirasse du collège avant qu'il eût fini ses études. Dès l'âge de seize ans il avait été un fat et un libertin. 11 avait fréquenté les salles d'armes, les manèges et les académies. Quelques jours avant que sa mère me quittât, il m'avait
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dit qu'il allait passer un mois à la campagne, chez un de ses amis dont je ne lui demandai ni le nom ni l'adresse. Il ignorait mon procès avec sa mère; il ignorait sa mort. Quelle fut ma surprise, quand je reçus une lettre de lui , timbrée de Turin ! Mon fils m'avait trompé; mon fds s'était pris de querelle, il s'était battu, il avait grièvement blessé son adversaire, et, craignant les suites de son duel, il avait fui. Cette affaire lui avait paru, m'écrivait-il, une occasion favorable d'exécuter un projet qu'il méditait depuis long-temps. Jaloux de s'instruire, de se former, il allait voyager et parcourir l'Europe; il commençait par l'Italie. Hélas! je me rappelai que, dans ma jeunesse , c'était sous ce prétexte d'instruction et de voyages que j'avais quitté ma mère. Mais au moins c'était de son consentement que je venais habiter ce Paris où, depuis trente-huit ans, j'avais éprouvé des fortunes si différentes; mais au moins, en partant, je donnai à ma mère des signes non équivoques de tendresse , de respect et de reconnaissance ; et la lettre de mon fils annonce une ame présomptueuse et sèche. Il me raconte son duel , qui peut-être encore est un nouveau mensonge. Il m'annonce son projet de voyages, et je crois n'y voir que le désir de se soustraire au joug léger que je lui imposais. Il m'indique le banquier à l'adresse duquel je peux lui faire parvenir de l'argent; car il prévoit qu'il aura bientôt dépensé celui qu'à mon insu il s'est procuré en partant. « Malheureux enfant! Que va-t-il devenir? Quelle sera sa « conduite? Jeune, sans guide, sans conseil, sans ex- « périence , avec les penchants à l'égoïsme et à la vanité « que je lui reconnais en tremblant, ne va-t-il pas être
« entouré , trompé , trahi , ruiné , comme je le fus ? Trop « heureux s'il se borne à être dupe! Mes faiblesses et. « ma négligence ont-elles donc prématurément éteint « dans son cœur toute sensibilité, toute générosité? » Je me hâtai de lui répondre. Ma lettre était tendre et sévère. Je lui apprenais la mort de sa mère ; je le rassurais sur les suites de son duel ; je lui ordonnais de revenir auprès de moi; je le conjurais de m'apporter ses consolations, et, craignant que le défaut d'argent ne lui attirât de nouveaux malheurs , ne l'entraînât dans une conduite pire que celle qu'il avait tenue , j'envoyais des fonds au banquier dont il me donnait l'adresse. Je me flattais que mon fds ne résisterait pas à mes ordres, qu'il serait touché de mes prières; je me flattais que plusieurs personnes à qui j'écrivis à Turin , à Milan , à Florence, auraient assez d'empire sur lui pour le décider à revenir. Vain espoir! Quand mes lettres arrivèrent, mon (ils avait enlevé une chanteuse de l'opéra de Turin. Il allait avec elle à Home : c'était de cette ville que je devais en recevoir, quelque temps après, de plus accablantes nouvelles.
T^a conduite de mon fds fit naître en moi quelques remords de ma conduite envers ma fille. « Me voilà bien puni »,m'étais-jedit,en cachetant de noir la lettre que j'écrivais à mon fils, « de ma préférence pour Al- « phonse , de mon aversion pour sa sœur ! » Ma fille allait avoir dix-sept ans. Aveuglé par ma prédilection pour son frère, je n'avais pas renoncé à l'idée d'en faire une religieuse. Mais il y avait six mois que j'avais cédé à ses instances et à celles de ma femme, je l'avais retirée du, couvent, projetant bien de l'y faire rentrer dans
quelques années. Haïe par moi , négligée par ma femme , entourée d'exemples pernicieux et séducteurs, ma fille s'était montrée aussi vaine que son frère , aussi frivole que sa mère. Elle joignait^ ces défauts une grande exaltation de tête, une vive sensibilité. Comme je l'ai déjà dit , les romans qu'elle avait lus en cachette et notre négligence avaient encore donné plus d'activité à ces dangereux dons de la nature. Depuis quelque temps elle avait paru plongée dans une morne mélancolie. Au moment où ma femme quitta ma maison , elle s'était laissé reconduire , sans murmurer , à son couvent. J'étais encore abattu sous les coups que venaient de me porter la mort de ma femme et la nouvelle de la fuite de mon fils, lorsque ma fille me fit prier de venir la voir. Je me rendis à son couvent. C'était celui où, dix -neuf ans auparavant, j'avais été voir sa mère, que j'étais sur le point d'épouser. Une nouvelle supérieure avait rétabli la discipline , et la maison était devenue aussi austère qu'au temps de sa fondation.
Ma fille pleura sa mère avec moi. Dans les dispositions où je me trouvais, pour la première fois, je lui témoignai quelque tendresse; elle en parut touchée. Bientôt elle suspendit sa douleur pour m'annoncer que son dessein était de ne plus quitter le cloître qu'elle habitait; elle était fermement décidée à renoncer au monde, à prononcer ses vœux. Elle me dit que c'était une douceur pour elle- d'entrer ainsi dans mes vues, et de pouvoir augmenter, par le sacrifice volontaire de sa fortune , la fortune et les espérances de son frère, l'étais effrayé de l'isolement dont je me voyais menacé.
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le combattis la résolution de ma fille; je ne pensais plus à favoriser son frère à ses dépens. Je lui appris le départ de ce frère pour qui elle se sacrifiait. Je la priai de ne pas m/abandonner. Je cherchai à lui persuader qu'elle se trompait sur sa vocation, que le chagrin de la mort de sa mère lui présentait le monde sous un aspect triste et faux ; qu'elle était destinée à y vivre heureuse. « Jamais, reprit-elle vivement! Ah! «mon père, croyez -moi, laissez votre malheureuse « fdle dans cet asyle ouvert au repentir. » — « Au re- «pentir, m'écriai -je à mon tour vivement ému! Et « quelle faute si grande avez -vous donc commise qui « puisse vous forcer à vous ensevelir pour jamais dans « un cloître? » — « Ne m'interrogez pas, me répondit- « elle; je ne dois plus sortir de cette maison. »
Nous restâmes assez long-temps en silence. Je pensais avec effroi aux périls dont ma fille s'était trouvée environnée, pendant six mois, au milieu des sociéiés de sa mère. « Eh bien, lui dis -je, parmi les jeunes « gens qui fréquentaient ma maison, auriez -vous fait «un choix? Craignez- vous de m'en nommer l'objet? « Rassurez -vous : s'il est honnête homme, je consens « à vous unir. Peu m'importent à présent sa naissance, « sa fortune? » — « Il est riche, répondit -elle, sa face mille est noble ; mais j'ai été indignement trompée. « L'infâme était marié. » — « Marié, mécriai-je furieux! « Quel est-il? » — « Que son nom soit toujours ignoré «de vous. C'est un étranger; il a quitté la France. Sa ^< fuite le met à l'abri de votre vengeance ; et moi , mal- « heureuse, je ne demande au ciel que son repentir et sa grâce. «Je regardai ma fille; ses larmes, sa dou-
leur suspendaient ma colère. Je cherchai encore à lui adresser quelques paroles de tendresse et de consolation. Tout-à-coup quelques-uns de ses traits nie rappellent d'anciens et funestes soupçons. Je me souvins des rapports qui, dix -sept ans auparavant, m'avaient été faits sur la conduite de ma femme. Je m'arrachai d'auprès de ma fille : j'allais la renoncer et la maudire.
Je la revis; j'étais plus calme. Mais malgré moi, je portai dans tous mes entretiens avec elle ce mélange de répugnance et de tendresse. Il n'échappa point à ma fille; et ce fut là, je crois, ce qui l'affermit dans sa résolution. Elle sentait que , bien loin d'être l'appui et la consolation de mes vieux jours , sa vue serait pour moi un tourment perpétuel. Dès qu'elle fut entrée dans sa dix - huitième année, elle prit l'habit de novice.
Au milieu de ces malheurs je me crus un objet d'intérêt et de pitié pour tout Paris. L'éclat de ma rupture avec ma femme, sa mort, la fuite de mon fils, la retraite de ma fille occupèrent, pendant quelques jours, les parasites qui m'étaient restés fidèles , et encore songeaient-ils bien moins à me plaindre qu'à s'appesantir malignement sur mes torts, à les grossir, à m'en prêter de nouveaux, à chercher des motifs honteux à tous les événements qui m'étaient arrivés. La foule des amis que j'avais eus , pendant mes jours de prospérité , avait oublié jusqu'à mon nom, jusqu'à mon existence. En perdant mes places j'avais perdu tous mes droits à leur considération. Il faut êlre homme de mérite pour être honoré dans sa disgrâce.
Cependant des calomnies circulaient sur mon compte dans mon petit cercle. On eut grand soin de ne pas me les laisser ignorer. Je me crus toujours l'objet de l'attention générale; mais, plus malheureux, il me semblait voir par-tout des ennemis acharnés. Je ne me montrais nulle part sans m'hnaginer que tous les regards étaient fixés sur moi, et je croyais lire dans les uns une dédaigneuse compassion, dans les autres une injuste anhnosité. Plein d'humeur, je me répandais en plaintes contre les ministres. Ils avaient de nombreux et chauds partisans; je me faisais des querelles, et souvent j'eus la crainte de m'être compromis par mes imprudents discours.
Un jour je venais de voir ma fille à son couvent ; j'allais traverser à pied la cour du Louvre. Je songeais que, la veille même, dans une société qui m'était peu connue, j'avais eu le tort de m'exprimer très-vivement sur je ne sais quelle opération du contrôleur-général des finances. J'entends plusieurs personnes marcher précipitamment derrière moi; je me retourne. Je vois une grande foule accourir. « Le voilà ! le voilà , » s'écriet-on! Et je reconnais précisément l'homme avec qui, la veille , je me suis disputé. L'imagination est prompte à se forger des chimères. « Eh! grand Dieu! est-ce à «moi qu'on en veut? M'a- 1- on dénoncé? Veut -on « m'arrêter? » Mais la foule passe rapidement près de moi. J'entre dans la cour du Louvre , et je la vois remplie d'un peuple immense. Parmi ce peuple, j'aperçois des personnes de la plus haute naissance , les hommes de lettres les plus distingués. J'arrête le premier que je rencontre, et, la tête pleine de mes premières idées, je
lui demande ce qui se passe. Il est haletant, l'œil en feu. « Venez , venez » , me dit-il , en m'en traînant et sans m'avoir écoulé. « Il va sortir; nous allons le voir. » — « Qui? » — « Le grand homme, la gloire de sa « patrie, l'honneur des lettres, M. de Voltaire. Il est « entré chez Dalembert; on l'attend à la comédie. Ve- « nez, venez. Vive, vive Voltaire! » C'était le jour où Voltaire fut couronné à la Comédie Française. Je fus témoin de l'enthousiasme , de l'ivresse universelle que ce grand poëte excitait.
La personne à qui j'avais parlé se désespérait de n'avoir pas trouvé de place au, spectacle; c'était un homme que j'avais vu fréquemment à Versailles et à Paris, qui m'avait témoigné toujours une vive amitié. Devenu plus calme, lorsque la voilure de Voltaire fut passée, il se retourna vers moi, et me demanda froidement de qui jetais en deuil? Il ignorait tout ce qui m'était arrivé. Vingt autres qui se trouvaient sur mon passage n'en étaient pas plus instruits. Je m'étais alarmé, craignant que mes ennemis ne s'occupassent trop de moi : j'eus la misérable petitesse de concevoir du dépit de ce qu'on ne s'en occupait pas assez.
Ce dépit, joint à mes malheurs, augmenta ma tristesse, mon humeur et ma haine envieuse contre les heureux; je ne fréquentais plus que des mécontents et des disgraciés ; je continuais de censurer les opérations du gouvernement, de distribuer des épigrammes contre les personnage^ les plus éminents.
J'étais fort peu remarquable et fort peu remarqués Cependant mon ancien secrétaire Robineau, qui ne pouvait se défaire, disait-il, de son amitié pour moi. Tome X. ' 4
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quoique je l'eusse si mal récompensée, vint un joui m'avertir que, la veille, clans un café, un homme de sa connaissance , qui savait l'intérêt qu'il me portait et qui était fort au fait de ce qui se passait dans les bureaux, du lieutenant de police, lui avait dit, sous le secret , qu'il avait été question de me mander devant ce
magistrat.
Le croirait- on? Dans le premier moment j'eus la sotte vanité d'être fier de l'avis qui m'était donné. On songe à moi : je suis donc quelque chose, me disais-jc. Cette vanité me conduisit à m'effraver bien plus que je ne le devais des discours de M. Robineau. Je n'avais plus aucun lien qui m'attachât à Paris; j'avais échoué dans toutes mes intrigues pour rentrer en faveur; je continuerais d'échouer dans toutes celles que je voudrais encore essayer; mon humeur, mon mécontentement pourraient m'exposer à des dangers bien plus grands que celui qui me menaçait. Je me souvins de mes amis de Coutances.
Hélas ! quelques jours avant mes malheurs je les avais outragés par ma lettre extravagante, a Qui sait , «me disais -je, si ce dernier tort ne m'a pas enlevé « leur amitié? Eh bien! s'il en est ainsi , je les fuirai « comme les autres hommes. Je vivrai- seul dans ma « terre, dans mon château. Là du moins mes yeux ne « seront point choqués du bonheur de tant de sots et « de méchants. »
Quelques heures après la visite de Robineau, je partis pour Coutances.