‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 31 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée d'Eugène chez ses amis.

Pendant le premier jour de route, tout entier à mes malheurs , j'accusais les hommes ; quelquefois je m'accusais moi-même. Vers la fin de ce premier jour je cherchai à ranimer mon courage, je réfléchis que , malgré les dettes de ma femme , les dépenses et les dettes de mon fils, j'étais riche et très-riche. J'avais chargé mon beaupère , avec qui je m'étais réconcilié depuis la mort de sa fille, de surveiller mes affaires d'intérêt pendant mon absence. Il n'avait pas d'autres héritiers que mes enfants, il devait. y mettre plus de soin et de bonne foi que tout autre. Je me rappelai la conduite de ma femme. Avais-je tant sujet de la regretter? Je me rappelai les fâcheux soupçons qui, dès la naissance de ma fille, m'avaient inspiré de léloignement pour elle. Devais-je être si désolé de la voir renoncer au monde ?Elle ne faisait qu'exécuter des projets que j'avais formés depuis long-temps. Mais pour qui cependant les avais-je conçus , ces projets? Pour mon fils, pour un ingrat qui m'abandonne, *qui me déshonore peut-être. « Mais non, c'est impossible, me disais- je , non , je n'aurai pas à rougir de la con. a duite de mon fils. Il reviendra, il me consolera; je « pourrai réaliser les grands desseins formés sur lui avec « tant de complaisance. C'est alors que moi-même,

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« aidé par le mérite de mon fils et par mon propre « mérite, je reparaîtrais plus brillant à Paris, à la « eour... » Je retombais bientôt de ces belles espérances dans le dépit et rabattement.

Comme au voyage que j'avais fait à Coutances dans ma jeunesse , lorsque j'avais appris l'amour de Guillaume pour Laure, j'étais seul dans ma ebaise avec mon valet de chambre. Il se nommait Leblond. Il était récemment à mon senice. A la mort de ma femme , j'avais renvoyé tous mes gens. M. Leblond était un garçon de quarante-cinq ans, d'une figure assez belle, mais plate et niaise. Cela ne laisse pas d'être assez fréquent. Il n'avait servi que dans deux maisons avant d'entrer cbez moi; cbez une vieille dame fort dévote , fort charitable,qui était morte, en lui laissant quelque chose par son testament , puis cbez un vieux garçon qui était mort aussi , après lui avoir fait quelque petit legs. C'était un homme de bonnes mœurs et de probité , m'avait-on dit. Il n'affichait pas la dévotion; mais il était grand admirateur des processions et autres cérémonies d'église. Il était empressé, soigneux, soumis, discret et respectueux : ce qui était fort de mon goût. Je m'étais corrigé depuis long-temps de la familiarité que j'avais eue avec mes gens dans ma jeunesse. Habitué à me défier de tous les hommes, et ne voulant pas être trompé par mes domestiques , depuis le retour de ma fortune je les avais tenus à une certaine distance; je les traitais avec hauteur et dignité. J'avais, continué d'être fier avec eux depuis mes malheurs; d'ailleurs, j'étais devenu sujet à de fréquents accès de colère, et souvent je m'emportais sans motif. Dans ces circon-

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stances , je ne pouvais m'empêcher de savoir gré à Lebloncl d'opposer la patience, le respect et la soumission à mes emportements, sur-tout de ne jamais avoir l'air de croire que je pusse avoir tort.

On se doute bien que, pendant la route, la conversation n'était pas très-animée entre Leblond et moi. Je n'avais pas jugé a propos de lui faire part des réflexions qui m'agitaient. En approchant de Coutances , je pensai qu'il ne fallait pas me montrer à mes arnis comme un homme sans courage et sans espoir; j'étais bien forcé de leur apprendre les événements qui m'étaient arrivés, mais je pouvais leur déguiser les circonstances qui me paraissaient trop honteuses; je pouvais même en supposer quelques-unes à ma gloire; et, craignant que mon valet ne commît quelque indiscrétion : « M. Leblond, lui dis-je, j'ignore ce que vous pouvez « savoir ou ne pas savoir des derniers événements qui « se sont passés dans ma famille; mais, comme je ne « juge pas à propos d'en instruire mes amis de Cou- « tances , je vous enjoins d'être très-réservé avec leurs « gens, sur- tout de ne pas démentir auprès d'eux ce « qu'il me plaira de dire à leurs maîtres. » Leblond me répondit, en s'inclinant, qu'il exécuterait les ordres de M. le baron , et me demanda la permission de me remercier de la marque de confiance que je voulais bien lui donner.

Ainsi que je l'ai dit à la fin de la troisième partie , Guillaume , Laure et César causaient ensemble de ma dernière lettre au moment où j'arrivai. Dès qu'ils m'apereurent , ils oublièrent tous mes torts et s'empressèrent de me donner les marquas accoutumées de leur

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bonne amitié. Je balbutiai quelques exeuses à Guillaume. Tous trois examinaient mon habit de deuil et n'osaient m'interroger. Je leur appris la mort de ma femme; mais je me gardai de leur dire qu'au moment de sa mort elle plaidait en séparation contre moi. Je mis de l'ostentation à regretter ses vertus et le bonheur dont elle m'avait fait jouir pendant dix-neuf ans. Laure fondit en larmes. « Si jeune et périr!» s'écria Guillaume. César me prit la main et m'exhorta au courage. Alors, continuant de mêler le mensonge à la vérité : « Tl m'en faut, lui ré- « pondis-je, et j'en ai. Ma fdle, par un excès de piété, « s'est retirée dans le couvent où sa mère avait été éle- « vée; dans quelques mois elle y prendra l'habit de no- « vice. Mon fds, six semaines avant la mort de sa mère, « était parti pour l'Italie, sous la conduite d'un sage « gouverneur. Je me suis trouvé seul, au milieu de l'ini- « mense population de Paris. Ce n'est pas tout; mes « ennemis ont voulu achever ma perte; j'ai eu le tort « de dire tout haut la vérité, et je suis exilé dans ma « terre. »

A tant de nouvelles imprévues, mes amis étaient muets d'étonneincnt. Je me hâtai , comme si j'avais craint de rester trop long-temps exposé à leur pitié, de leur dire que ma disgrâce n'était qu'un orage passager; qu'il me restait des amis nombreux; qu'il ne tiendrait bientôt qu'à moi de rentrer dans des places supérieures à celles que j'avais occupées ; mais que j'étais revenu de toute espèce d'ambition; que je voulais vivre dans mon domaine en gentilhomme, ou plutôt en philosophe censeur des vices, ami des vertus et bienfaiteur des pauvres, or Oui , je ne veux plus respirer que pour l'a-

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« mitié. Toutes les grandeurs valent-elles un ami »,disais-je à Guillaume, sinon avec hypocrisie, au moins avec trop d'emphase. <fjd la bonne heure», dit mon cousin César en soupirant. Il m'a fait l'aveu depuis que , tout en approuvant mon projet , il s'était défié des grands mots et du ton sentimental qui accompagnaient l'annonce de ma philosophie.

Mon zélé valet de chambre , en allant et venant pour son service dans l'appartement, avait entendu les confidences que j'avais faites à mes amis. Quand j'avais regretté ma femme , il m'avait regardé d'un air de respectueuse compassion ; quand j'avais parlé de la piété de ma fille , il avait levé les yeux au ciel , comme en admiration de la force de sa vocation. Il avait paru plein de confiance dans le sage gouverneur que j'avais supposé à mon fils. Quand je m'étais dit exilé dans ma terre , il avait murmuré tout bas , « Quelle horrible in- « justice! » Le soir, en me déshabillant , il prit la liberté de me demander si monsieur était content de la manière dont il s'était conduit. « Très -content », lui répondisse. A dater de ce moment , M. Leblond se permit de me parler quelquefois , sans que je l'interrogeasse ; je commençai à le traiter avec plus de bonté ; il fut moins soumis et moins respectueux. C'est donner quelque empire à un valet que de l'engager à mentir pour nous, ou à seconder nos mensonges.

J'allai m'établir dans mon château ; mes amis vinrent m'y voir fréquemment; ils me prodiguaient les plus tendres soins; mais, par suite des mensonges que je leur avais faits, plus ils croyaient me consoler, plus, sans le vouloir, ils aggravaient mes peines.

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Guillaume ne doutait pas que la noble conduite dimon fils n'adoucit bientôt nus regrets de la perte de sa mère, et j'attendais avec inquiétude îles nouvelles de l'ingrat Alphonse , dont j'avais déjà tant à me plaindre. Laure parlait avec admiration de. la piété virginale et angélique de ma fille, et je me rappelais avec douleur que eette piété n'était que le fruit du repentir. Mon vieux cousin César, que l'âge avait encore rendu plus prodigue de citations, cherchait tous les passages d'Horace qu'il croyait convenir à ma situation. « Eh bien! me disait -il, tu as perdu ta 8 femme :

Durum! sed levius lit paticntiâ Quidquid corrigera est nefas. *

a Quant aux grandeurs, aux honneurs, et aux di- « gnités,

Horuni Semper ego optârim paupemmus esse bonorum. **

et Ah! que tu as raison de leur préférer les délices de « la vie champêtre !

* IIorat. lib. I, od. 24.

Loi fatale ! mais la constance

Ca'me seule la violence

Des maux qu'on ne peut corriger.

Traduct. de M. Daru.

** Horat. lib. I, sat. r.

Si ce sont les plaisirs que l'on doit aux richesses, O dieux! épargnez-moi vos fatales largesses.

'Iraduct. de M. Daru.

Beatus ille qui, procul negotiis,

Ut prisca gens mortalium, Paterna rura bobus exercet suis! *

Il fallait bien que j'eusse l'air de penser comme mon cousin César et comme Horace ; mais au fond du cœur (je suis obligé de l'avouer), je regrettais moins ma femme que le crédit et la faveur dont j'avais joui sous l'ancien règne. Je m'indignais de vivre ignoré, et non pas exilé dans ma terre, comme je l'avais dit à mes amis; je m'indignais de n'avoir pas un seul ami à Paris à qui je crusse pouvoir me confier pour qu'il parlât et qu'il intriguât en ma faveur. Ainsi j'étais déchiré, j'étais abattu, et j'affectais le courage et le calme.

Guillaume, au milieu de la paix et du bonheur qu'il goûtait depuis long-temps, n'était pas exempt de peines. La santé de son gendre était chancelante. La France venait de prendre parti dans la guerre d'Amérique , et déjà son fils avait passé les mers avec son régiment. Outre ses propres inquiétudes, il ressentait celles de sa femme et de sa fille. Guillaume n'avait pas la vanité de me dissimuler les alarmes que lui causaient la santé de son gendre et le départ de son fils; il rassemblait ses forces pour supporter courageusement les coups dont il plairait à la Providence de le frapper, et il ne mettait de faste ni dans sa douleur, ni dans son cou âge.

* Horat. Epod. IL

Heureux qui, loin du bruit, sans projets, sans affaires . Cultive de ses mains ses champs héréditaires ! M. Andrieux.

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